DEVANT que parler du retour des navires en France, il nous faut dire que
l'ile de Sainte-Croix est difficile à trouver à qui n'y a été, car il y
a tant d'iles & de grandes bayes à passer devant qu'y parvenir, que je
m'étonne comme on avoit eu la patience de penetrer si avant pour l'aller
trouver. Il y a trois ou quatre montagnes eminentes pardessus les autres
aux côtez: mais de la part du Nort d'où descend la riviere, il n'y en
sinon une pointue eloignée de plus de deux lieuës. Les bois de la terre
ferme sont beaux & relevez par admiration & les herbages semblablement.
Il y a des ruisseaux d'eau douce tres-agreables vis à vis de l'ile, où
plusieurs des gens du sieur de Monts faisoient leur menage, & y avoient
cabanné. Quant à la nature de la terre, elle est tres bonne &
heureusement abondante. Car ledit sieur de Monts y ayant fait cultiver
quelque quartier de terre, & icelui ensemencé de segle (je n'y ay point
vu de froment) il n'eut moyen d'attendre la maturité d'icelui, pour le
recuillir: & neantmoins le grain tombé à surcreu & rejetté si
merveilleusement, que deux ans aprés nous en recuillimes d'aussi beau,
gros, & pesant, qu'il y en ait point en France, que la terre avoit
produit sans culture: & de present il continue à repulluler tous les
ans. Ladite ile a environ demie lieuë Françoise de tour, & au bout du
côté de la mer il y a un tertre, & comme un ilot separé où étoit placé
le canon dudit sieur de Monts, & là aussi est la petite chappelle batie
à la Sauvage. Au pied d'icelle il y a des moules tant que c'est
merveilles, léquelles on peut amasser de basse mer, mais elles sont
petites. Je croy que les gens dudit sieur de Monts ne s'oublierent à
prendre les plus grosses, & n'y laisserent que la semence & menue
generation. Or quant à ce qui est de l'exercice & occupation de noz
François durant le temps qu'ils ont été là, nous le toucherons
sommairement aprés que nous aurons reconduit les navires en France.
Les frais de la marine en telles entreprises que celle du sieur de Monts
sont si grands que qui n'a les reins fors succumbera facilement: & pour
eviter aucunement ces frais il convient s'incommoder beaucoup, & se
mettre au peril de demeurer degradé parmi des peuples qu'on ne conoit
point; & qui pis est, en une terre inculte & toute forétiere. C'est en
quoy cette action est d'autant plus genereuse, qu'on y voit le peril
eminent, & neantmoins on ne laisse de braver la Fortune, & sauter par
dessus tant d'épines qui s'y presentent. Les navires du sieur de Monts
retournans en France, le voila demeuré en un triste lieu avec un bateau
& une barque tant seulement. Et ores qu'on lui promette de l'envoier
querir à la revolution de l'an, que est-ce que se peut asseurer de la
fidelité d'Æole & de Neptune deux mauvais maitres, furieux, inconstans,
& impitoyables? Voila l'état auquel ledit sieur de Monts se reduisoit
n'ayant point d'avancement du Roy comme ont eu ceux déquels (hors-mis le
feu sieur Marquis de la Roche) nous avons ci-devant rapporté les
voyages. Et toutefois c'est celui qui a plus fait que tous les autres,
n'ayant point jusques ici laché prise. Mais en fin je crains qu'il ne
faille là tout quitter, au grand vitupere & reproche du nom François,
qui par ce moyen est rendu ridicule & la fable des autres nations. Car
comme si on se vouloit opposer à la conversion de ces pauvres peuples
Occidentaux, & à l'avancement de la gloire de Dieu, & du Roy, il se
trouve des gens pleins d'avarice & d'envie, gens qui ne voudroient avoir
donné un coup d'épée pour le service de sa Majesté, ni souffert la
moindre peine du monde pour l'honneur de Dieu, léquels empéchent qu'on
ne tire quelque profit de la province méme pour fournir à ce qui est
necessaire à l'établissement d'un tel oeuvre, aimans mieux que les
Anglois & Hollandois s'en prevaillent que les François, & voulans faire
que le nom de Dieu demeure inconu en ces parties là. Et telles gens, qui
n'ont point de Dieu (car s'ils en avoient ilz seroient zelateurs de son
nom) on les écoute, on les croit, on leur donne gain de cause.
Or sus appareillons & nous mettons bientôt à la voile. Le sieur de
Poutrincourt avoit fait le voyage par-dela avec quelques hommes de mise,
non pour y hiverner, mais comme pour y aller marquer son logis, &
reconoitre une terre qui lui fût agreable. Ce qu'ayant fait, il n'avoit
besoin d'y sejourner plus long temps. Par ainsi les navires étans préts
à partir pour le retour, il se mit & ceux de sa compagnie dedans l'un
d'iceux. Ce-pendant le bruit étoit par-deça de toute parts qu'il faisoit
merveilles dedans Ostende pour lors assiegée dés y avoir trois ans
passez par les Altesses de Flandres. Le voyage ne fut sans tourmente &
grans perils. Car entre autres j'en reciteray deux ou trois que l'on
pourroit mettre parmi les miracles, n'étoit que les accidens de mer sont
assez journaliers: sans toutefois que je vueille obscurcir la faveur
speciale que Dieu a toujours montrée en ces voyages.
Le premier est d'un grain de vent qui sur le milieu de leur navigation
vint de nuit en un instant donner dans les voiles avec une impetuosité
si violente, qu'il renversa le navire en sorte que d'une part la quille
étoit préque à fleur d'eau, & la voile nageant dessus, sans qu'il y eût
moyen, ni loisir de l'ammener, ou desamarer les écoutes. Incontinent
voila la mer comme en feu (les mariniers appellent ceci Le feu de saint
Goudran.). Et de mal-heur, en cette surprise ne se trouvoit un seul
couteau pour couper les cables, ou le voile. Le pauvre vaisseau
cependant en ce fortunal demeuroit en l'état que nous avons dit, porté
haut & bas. Bref plusieurs s'attendoient d'aller boire à leurs amis,
quand voici un nouveau renfort de vent qui brisa la voile en mille
pieces inutiles par apres & à toutes choses. Voile heureux d'avoir par
sa ruine sauvé tout ce peuple. Car s'il eût eté neuf le peril s'y fût
rencontré beaucoup plus grand. Mais Dieu tente souvent les siens, & les
conduit jusques au pas de la mort, à fin qu'ilz reconoissent sa
puissance & le craignent. Ainsi le navire commença à se relever peu à
peu, & se remettre en état d'asseurance.
Le deuxiéme fut au Casquet (ile, ou rocher en forme de casque entre
France & Angleterre où il n'y a aucune habitation) à trois lieuës duquel
étans parvenus il y eut de la jalousie entre les maitres du navire (mal
qui ruine souvent les hommes & les affaires) l'un disant qu'on
doubleroit bien ledit Casquet, l'autre que non, & qu'il falloit deriver
un petit de la droite route pour passer au dessus de l'ile. En ce fait
le mal étoit qu'on ne sçavoit l'heure du jour, parce qu'il faisoit
obscur, à cause des brumes, & par consequent on ne sçavoit s'il étoit
ebe ou flot. Or s'il eût eté flot ils eussent aisément doublé: mais il
se trouva que la mer se retiroit, & par ce moyen l'ebe avoit retardé &
empeché de gaigner le dessus. Si bien qu'approchans dudit roc ilz se
virent au desespoir de se pouvoir sauver, & falloit necessairement aller
choquer alencontre. Lors chacun de prier Dieu, & demander pour le
dernier reconfort. Sur ce point le Capitaine Rossignol (de qui on avoit
pris le navire en la Nouvelle-France comme nous avons dit) tira un grand
couteau pour tuer le Capitaine Timothée gouverneur du present voyage,
lui disant, Tu ne te contentes point de m'avoir ruiné, y tu me veux
encore ici faire perdre! Mais il fut retenu & empeché de faire ce qu'il
vouloit. Et de verité c'étoit en lui une grande folie, ou plutot rage,
d'aller tuer un homme qui s'en va mourir, & que celui qui veut faire le
coup soit en méme peril. En fin comme on alloit donner dessus le roc le
sieur de Poutrincourt demanda à celui qui étoit à la hune s'il n'y avoit
plus d'esperance: lequel respondit que non. Lors il dit à quelques uns
qu'ilz l'aidassent à changer les voiles. Ce que firent deux ou trois
seulement, & ja n'y avoit plus d'eau que pour tourner le navire, quand
la faveur de Dieu les vint aider, & détourner le vaisseau du peril sur
lequel ils étoient ja portés. Quelques uns avoient mis le pourpoint bas
pour essayer de se sauver en grimpant sur le rocher. Mais ilz n'en
eurent que la peur pour ce coup: fors que quelques heures aprés étans
arrivez prés un rocher qu'on appelle Le nid de l'Aigle, ilz cuiderent
l'aller aborder pensans que ce fut un navire, parmi l'obscurité des
brumes: d'où étans derechef échapés, ils arriverent en fin au lieu d'où
ils étoient partis; ayant ledit sieur de Poutrincourt laissé ses arms &
munitions de guerre en l'ile Sainte-Croix en la garde dudit sieur de
Monts, comme un arre & gage de la bonne volonté qu'il avoit d'y
retourner.
Mais je pourray bien mettre ici encore un merveilleux danger, duquel ce
méme vaisseau fut garent peu aprés le depart de sainte-Croix, & ce par
l'accident d'un mal duquel Dieu sceut tirer un bien. Car un certain
alteré étant de nuit furtivement descendu par la coutille au fond du
navire pour boire son saoul & remplir de vin sa bouteille, il trouva
qu'il n'y avoit que trop à boire, & que ledit navire étoit dés-ja à
moitié plein d'eau. En ce peril chacun se leve, & travaille à la pompe,
tant qu'à toute peine s'étans garentis, ilz trouverent qu'il y avoit une
grand'voye d'eau par la quille, laquelle ils étouperent en diligence.
_Batimens de l'ile Sainte-Croix: Incommoditez des François audit lieu:
Maladies inconues: Ample discours sur icelles: De leurs causes: Des
peuples qui y sont sujets: Des viandes, mauvaises eaux, air, vent, lacs,
pouriture des bois, saisons, disposition de corps des jeunes, des vieux:
Avis de l'Autheur sur le gouvernement de la santé & guerison dédite
maladies._