CHAP. V

DEVANT que parler du retour des navires en France, il nous faut dire que

l'ile de Sainte-Croix est difficile à trouver à qui n'y a été, car il y

a tant d'iles & de grandes bayes à passer devant qu'y parvenir, que je

m'étonne comme on avoit eu la patience de penetrer si avant pour l'aller

trouver. Il y a trois ou quatre montagnes eminentes pardessus les autres

aux côtez: mais de la part du Nort d'où descend la riviere, il n'y en

sinon une pointue eloignée de plus de deux lieuës. Les bois de la terre

ferme sont beaux & relevez par admiration & les herbages semblablement.

Il y a des ruisseaux d'eau douce tres-agreables vis à vis de l'ile, où

plusieurs des gens du sieur de Monts faisoient leur menage, & y avoient

cabanné. Quant à la nature de la terre, elle est tres bonne &

heureusement abondante. Car ledit sieur de Monts y ayant fait cultiver

quelque quartier de terre, & icelui ensemencé de segle (je n'y ay point

vu de froment) il n'eut moyen d'attendre la maturité d'icelui, pour le

recuillir: & neantmoins le grain tombé à surcreu & rejetté si

merveilleusement, que deux ans aprés nous en recuillimes d'aussi beau,

gros, & pesant, qu'il y en ait point en France, que la terre avoit

produit sans culture: & de present il continue à repulluler tous les

ans. Ladite ile a environ demie lieuë Françoise de tour, & au bout du

côté de la mer il y a un tertre, & comme un ilot separé où étoit placé

le canon dudit sieur de Monts, & là aussi est la petite chappelle batie

à la Sauvage. Au pied d'icelle il y a des moules tant que c'est

merveilles, léquelles on peut amasser de basse mer, mais elles sont

petites. Je croy que les gens dudit sieur de Monts ne s'oublierent à

prendre les plus grosses, & n'y laisserent que la semence & menue

generation. Or quant à ce qui est de l'exercice & occupation de noz

François durant le temps qu'ils ont été là, nous le toucherons

sommairement aprés que nous aurons reconduit les navires en France.

Les frais de la marine en telles entreprises que celle du sieur de Monts

sont si grands que qui n'a les reins fors succumbera facilement: & pour

eviter aucunement ces frais il convient s'incommoder beaucoup, & se

mettre au peril de demeurer degradé parmi des peuples qu'on ne conoit

point; & qui pis est, en une terre inculte & toute forétiere. C'est en

quoy cette action est d'autant plus genereuse, qu'on y voit le peril

eminent, & neantmoins on ne laisse de braver la Fortune, & sauter par

dessus tant d'épines qui s'y presentent. Les navires du sieur de Monts

retournans en France, le voila demeuré en un triste lieu avec un bateau

& une barque tant seulement. Et ores qu'on lui promette de l'envoier

querir à la revolution de l'an, que est-ce que se peut asseurer de la

fidelité d'Æole & de Neptune deux mauvais maitres, furieux, inconstans,

& impitoyables? Voila l'état auquel ledit sieur de Monts se reduisoit

n'ayant point d'avancement du Roy comme ont eu ceux déquels (hors-mis le

feu sieur Marquis de la Roche) nous avons ci-devant rapporté les

voyages. Et toutefois c'est celui qui a plus fait que tous les autres,

n'ayant point jusques ici laché prise. Mais en fin je crains qu'il ne

faille là tout quitter, au grand vitupere & reproche du nom François,

qui par ce moyen est rendu ridicule & la fable des autres nations. Car

comme si on se vouloit opposer à la conversion de ces pauvres peuples

Occidentaux, & à l'avancement de la gloire de Dieu, & du Roy, il se

trouve des gens pleins d'avarice & d'envie, gens qui ne voudroient avoir

donné un coup d'épée pour le service de sa Majesté, ni souffert la

moindre peine du monde pour l'honneur de Dieu, léquels empéchent qu'on

ne tire quelque profit de la province méme pour fournir à ce qui est

necessaire à l'établissement d'un tel oeuvre, aimans mieux que les

Anglois & Hollandois s'en prevaillent que les François, & voulans faire

que le nom de Dieu demeure inconu en ces parties là. Et telles gens, qui

n'ont point de Dieu (car s'ils en avoient ilz seroient zelateurs de son

nom) on les écoute, on les croit, on leur donne gain de cause.

Or sus appareillons & nous mettons bientôt à la voile. Le sieur de

Poutrincourt avoit fait le voyage par-dela avec quelques hommes de mise,

non pour y hiverner, mais comme pour y aller marquer son logis, &

reconoitre une terre qui lui fût agreable. Ce qu'ayant fait, il n'avoit

besoin d'y sejourner plus long temps. Par ainsi les navires étans préts

à partir pour le retour, il se mit & ceux de sa compagnie dedans l'un

d'iceux. Ce-pendant le bruit étoit par-deça de toute parts qu'il faisoit

merveilles dedans Ostende pour lors assiegée dés y avoir trois ans

passez par les Altesses de Flandres. Le voyage ne fut sans tourmente &

grans perils. Car entre autres j'en reciteray deux ou trois que l'on

pourroit mettre parmi les miracles, n'étoit que les accidens de mer sont

assez journaliers: sans toutefois que je vueille obscurcir la faveur

speciale que Dieu a toujours montrée en ces voyages.

Le premier est d'un grain de vent qui sur le milieu de leur navigation

vint de nuit en un instant donner dans les voiles avec une impetuosité

si violente, qu'il renversa le navire en sorte que d'une part la quille

étoit préque à fleur d'eau, & la voile nageant dessus, sans qu'il y eût

moyen, ni loisir de l'ammener, ou desamarer les écoutes. Incontinent

voila la mer comme en feu (les mariniers appellent ceci Le feu de saint

Goudran.). Et de mal-heur, en cette surprise ne se trouvoit un seul

couteau pour couper les cables, ou le voile. Le pauvre vaisseau

cependant en ce fortunal demeuroit en l'état que nous avons dit, porté

haut & bas. Bref plusieurs s'attendoient d'aller boire à leurs amis,

quand voici un nouveau renfort de vent qui brisa la voile en mille

pieces inutiles par apres & à toutes choses. Voile heureux d'avoir par

sa ruine sauvé tout ce peuple. Car s'il eût eté neuf le peril s'y fût

rencontré beaucoup plus grand. Mais Dieu tente souvent les siens, & les

conduit jusques au pas de la mort, à fin qu'ilz reconoissent sa

puissance & le craignent. Ainsi le navire commença à se relever peu à

peu, & se remettre en état d'asseurance.

Le deuxiéme fut au Casquet (ile, ou rocher en forme de casque entre

France & Angleterre où il n'y a aucune habitation) à trois lieuës duquel

étans parvenus il y eut de la jalousie entre les maitres du navire (mal

qui ruine souvent les hommes & les affaires) l'un disant qu'on

doubleroit bien ledit Casquet, l'autre que non, & qu'il falloit deriver

un petit de la droite route pour passer au dessus de l'ile. En ce fait

le mal étoit qu'on ne sçavoit l'heure du jour, parce qu'il faisoit

obscur, à cause des brumes, & par consequent on ne sçavoit s'il étoit

ebe ou flot. Or s'il eût eté flot ils eussent aisément doublé: mais il

se trouva que la mer se retiroit, & par ce moyen l'ebe avoit retardé &

empeché de gaigner le dessus. Si bien qu'approchans dudit roc ilz se

virent au desespoir de se pouvoir sauver, & falloit necessairement aller

choquer alencontre. Lors chacun de prier Dieu, & demander pour le

dernier reconfort. Sur ce point le Capitaine Rossignol (de qui on avoit

pris le navire en la Nouvelle-France comme nous avons dit) tira un grand

couteau pour tuer le Capitaine Timothée gouverneur du present voyage,

lui disant, Tu ne te contentes point de m'avoir ruiné, y tu me veux

encore ici faire perdre! Mais il fut retenu & empeché de faire ce qu'il

vouloit. Et de verité c'étoit en lui une grande folie, ou plutot rage,

d'aller tuer un homme qui s'en va mourir, & que celui qui veut faire le

coup soit en méme peril. En fin comme on alloit donner dessus le roc le

sieur de Poutrincourt demanda à celui qui étoit à la hune s'il n'y avoit

plus d'esperance: lequel respondit que non. Lors il dit à quelques uns

qu'ilz l'aidassent à changer les voiles. Ce que firent deux ou trois

seulement, & ja n'y avoit plus d'eau que pour tourner le navire, quand

la faveur de Dieu les vint aider, & détourner le vaisseau du peril sur

lequel ils étoient ja portés. Quelques uns avoient mis le pourpoint bas

pour essayer de se sauver en grimpant sur le rocher. Mais ilz n'en

eurent que la peur pour ce coup: fors que quelques heures aprés étans

arrivez prés un rocher qu'on appelle Le nid de l'Aigle, ilz cuiderent

l'aller aborder pensans que ce fut un navire, parmi l'obscurité des

brumes: d'où étans derechef échapés, ils arriverent en fin au lieu d'où

ils étoient partis; ayant ledit sieur de Poutrincourt laissé ses arms &

munitions de guerre en l'ile Sainte-Croix en la garde dudit sieur de

Monts, comme un arre & gage de la bonne volonté qu'il avoit d'y

retourner.

Mais je pourray bien mettre ici encore un merveilleux danger, duquel ce

méme vaisseau fut garent peu aprés le depart de sainte-Croix, & ce par

l'accident d'un mal duquel Dieu sceut tirer un bien. Car un certain

alteré étant de nuit furtivement descendu par la coutille au fond du

navire pour boire son saoul & remplir de vin sa bouteille, il trouva

qu'il n'y avoit que trop à boire, & que ledit navire étoit dés-ja à

moitié plein d'eau. En ce peril chacun se leve, & travaille à la pompe,

tant qu'à toute peine s'étans garentis, ilz trouverent qu'il y avoit une

grand'voye d'eau par la quille, laquelle ils étouperent en diligence.

_Batimens de l'ile Sainte-Croix: Incommoditez des François audit lieu:

Maladies inconues: Ample discours sur icelles: De leurs causes: Des

peuples qui y sont sujets: Des viandes, mauvaises eaux, air, vent, lacs,

pouriture des bois, saisons, disposition de corps des jeunes, des vieux:

Avis de l'Autheur sur le gouvernement de la santé & guerison dédite

maladies._

Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617) · 第 208 / 303 题