CHAP. IV

APRES avoir reconu ladite mine, la troupe passa à l'autre de la Baye

Françoise, & allerent vers le profond d'icelle: puis en tournant le Cap

vindrent à la _riviere Saint Jean_, ainsi appellée (à mon avis) pource

qu'ils y arriverent le vint-quatriéme Juin, qui est le jour & féte de S.

Jean Baptiste. Là est un beau port d'environ une lieuë de longueur; mais

l'entrée en est dangereuse à qui ne sçait les addresses, & au bout

d'icelui se presente un saut impetueux de ladite riviere, laquelle se

precipite en bas des rochers, lors que la mer baisse, avec un bruit

merveilleux: car étans quelquefois à l'ancre en mer nous l'avons ouï de

plus de deux lieuës loin. Mais de haute mer on y peut passer avec de

grans vaisseaux. Cette riviere est une des plus belles qu'on puisse

voir, ayant quantité d'iles, & fourmillant en poissons. Cette année

derniere mille six cens huit Champ-doré avec un des gens dudit sieur de

Monts, a eté quelques cinquante lieuës à mont icelle, & temoignent qu'il

y a grande quantité de vignes le long du rivage, mais les raisins n'en

sont si gros qu'au païs des Armouchiquois: il y a aussi des oignons, &

beaucoup d'autres sortes de bonnes herbes. Quant aux arbres ce sont les

plus beaux qu'il possible de voir. Lors que nous y étions nous y

reconeumes des Cedres en grand nombre. Au regard des poissons le méme

Champ-doré nous a rapporté qu'en mettant la chaudiere sur le feu ils en

avoient pris suffisamment pour eux disner avant que l'eau fût chaude. Au

reste cette riviere s'étendant avant dans les terres, les Sauvage

abbregent merveilleusement de grans voyages par le moyen d'icelle. Car

en six jours ilz vont à _Gachepé_ gaignans la baye ou golfe de Chaleur

quant ils sont au bout, en portant leurs canots par quelques lieuës. Et

par la méme riviere en huit jours ilz vont à _Tadoussac_ par un bras

d'icelle qui vient de vers le Nort-ouest. De sorte qu'au Port Royal on

peut avoir en quinze ou dix-huit jours des nouvelles des François

habituez en la grande riviere de _Canada_ telles voyes: ce qui ne se

pourroit faire par mer en un mois, ni sans hazard.

Quittans la riviere Saint-Jean, ilz vindrent suivant la côte à vint

lieuës de là en une grande riviere (qui est proprement mer) où ilz se

camperent en une petite ile size au milieu d'icelle, laquelle ayant

reconu forte de nature & de facile garde, joint que la saison commençoit

à se passer, & partant falloit penser de se loger, sans plus courir, ilz

resolurent de s'y arréter. Je ne veux rechercher curieusement les

raisons des uns & des autres sur la resolution de cette demeure: mais je

seray toujours d'avis que quiconque va en un païs pour le posseder, ne

s'arréte point aux iles pour y estre prisonnier. Car avant toutes choses

il faut se proposer la culture de la terre. Et je demanderois volontiers

comme on la cultivera s'il faut à toute heure, matin, midi, & soir

passer avec grand'peine un large trajet d'eau pour aller aux choses

qu'on requiert de la terre ferme; et si on craint l'ennemi, comment se

sauvera celui qui sera au labourage ou ailleurs en affaire necessaires,

étant poursuivi? car on ne trouve pas toujours des bateaux à point

nommé, ni deux hommes pour les conduire. D'ailleurs nôtre vie ayant

besoin de plusieurs commodités une ile n'est pas propre pour commencer

l'établissement d'une colonie s'il n'y a des courans d'eau douce pour le

boire, & le menage; ce qui n'est point en des petites iles. Il faut du

bois pour le chauffage: ce qui n'y est semblablement. Mais sur tout il

faut avoir les abris des mauvais vents, & des froidures: ce qui est

difficile en un petit espace environné d'eau de toutes parts. Neantmoins

la compagnie s'arréta là au milieu d'une riviere large où le vent du

Nort & Norouest bat à plaisir. Et d'autant qu'à deux lieuës au dessus il

y a des ruisseaux qui viennent comme en croix se décharger dans ce large

bras de mer, cette ile de la retraite des François fut appellée SAINTE

CROIX, à vint-cinq lieuës plus loin que le Port Royal. Or ce pendant

qu'on commencera à couper & abbattre les Cedres & autres arbres de

ladite ile pour faire les batimens necessaires, retournons chercher

Maitre Nicolas Aubri perdu dans les bois, lequel on tient pour mort il y

a long temps.

Comme on étoit aprés à deserter l'ile Champ-doré fut r'envoyé à la Baye

Sainte-Marie avec un maitre de mines qu'on y avoit mené pour tirer de la

mine d'argent & de fer: ce qu'ilz firent. Et comme ils eurent traversé

la Baye Françoise, ils entrerent en ladite baye Sainte-Marie par un

passage étroit qui est entre la terre du Port Royal, & une ile dite

_l'ile longue_: là où aprés quelque sejour, allans pécher, ledit Aubri

les apperceut, & commença d'une foible voix à crier le plus hautement

qu'il peut. Et pour seconder sa voix il s'avisa de faire ainsi que jadis

Adriadné & Thesée, comme le recite Ovide en ces vers:

_Je mis un linge blanc sur le bout d'une lance_

_Pour leur donner de moy nouvelle souvenance._

Mettant son mouchoir à son chapeau au bout d'un baton. Ce qui le donna

mieux à conoitre. Car comme quelqu'un eut ouï la voix, & dit à la

compagnie si ce pourroit point étre ledit Aubri, on s'en mocquoit. Mais

quand on eut veu le mouvement du drappeau, & du chapeau, on creut qu'il

en pouvoit étre quelque chose. Et s'étans rapprochés ilz reconnurent

parfaitement que c'étoit lui méme, & le recueillirent dans leur barque

avec grande joye & contentement, le seziéme jour aprés son égarement.

Plusieurs en ces derniers temps se flattans plus que de raison, ont

farci leurs livres & histoires des maints miracles où n'y a pas si grand

sujet d'admiration qu'ici, Car durant ce seze jours il ne véquit que de

je ne sçay quels petitz fruits semblables à des cerises sans noyau, qui

se trouvent assez rarement dans ces bois. Je croy que ce sont ceux que

les Latins appellent _Myrtillos_ & les Bourguignous _du Pouriau_. Mais

il ne faut penser que cela fût capable de sustenter un homme bien

mangeant & bien buvant, ains confesser que Dieu en ceci a operé par

dessus la Nature. Et de verité en ces derniers voyages s'est reconue

speciale grace & faveur en plusieurs occurences léquelles nous

remarquerons selon que l'occasion se presentera. La pauvre Aubri (je

l'appelle ainsi à cause de son affliction) étoit merveilleusement

extenué, comme on peut penser. On lui bailla à manger par mesure & le

remena-on vers la troupe à l'ile Sainte Croix, dont chacun receut une

incroyable joye & consolation, & particulierement le sieur de Monts, à

qui cela touchoit plus qu'à tout autre. Il ne faut ici m'alleguer les

histoires de la fille de Confolans en Poitou, que fut deux ans sans

manger, il y a environ six ans: ni d'une autre d'aupres de Berne en

Suisse, laquelle perdit l'appetit pour toute sa vie en l'an mille six

cens un, & autres semblables. Car ce sont accidens avenus par un

debauchement de la nature. Et quant à ce que recite Pline qu'aux

dernieres extremitez de l'Indie, és parties basses de l'Orient, autour

de la fontaine & source du Gange, il y a une nation d'Astomes, c'est à

dire sans bouche, qui ne vit que de la seule odeur & exhalation de

certaines racines, fleurs, & fruicts, qu'ilz tirent par le nez, je ne

l'en voudois aisément croire: ni pareillement le Capitaine Jacques

Quartier quant il parle de certains peuples du _Saguenay_ qu'il dit

n'avoir point aussi de bouche, & ne manger point (par le rapport du

Sauvage _Donnacona_, lequel il amena en France pour en faire recit au

Roy) avec d'autres choses éloignées de commune croyance. Mais quand bien

cela seroit, telles gens ont la nature disposée à cette façon de vivre.

Et ici ce n'est pas de méme. Car ledit Aubri ne manquoit d'appetit: & a

vécu seze jours nourri en partie de quelque force nutritive qui est en

l'air de ce païs-là, & en partie de ces petits fruits que j'ay dit: Dieu

lui ayant donné la force de soutenir cette longue disette de vivres sans

franchir le pas de la mort. Ce que je trouve étrange, & l'est vrayement:

mais és histoires de nôtre temps recuillies par le sieur Goulart

Senlisien, sont recitées des choses qui semblent dignes de plus grand

étonnement. Entre autres d'un Henri de Hasseld marchant trafiquant des

païs bas à Berg en Norwege: lequel ayant ouï un gourmand de Precheur

parler mas des jeûnes miraculeux, comme s'il n'étoit plus en la

puissance de Dieu de faire ce qu'il a fait par le passé; indigné de

cela, essaya de jeuner, & s'abstint par trois jours: au bout déquelz

pressé de faim il print un morceau de pain en intention de l'avaler avec

un verre de biere: mais tout cela lui demeura tellement en la gorge

qu'il fut quarante jours & quarante nuits sans boire ni manger. Au bout

de ce temps il rejeta par la bouche la viande & le breuvage qui lui

étoit demeurez en la gorge. Une si longue abstinence l'affoiblit de

telle sorte, qu'il fallut le sustenter & remettre avec du laict. Le

Gouverneur du païs ayant entendu cette merveille, le fit venir, &

s'enquit de la verité du fait: à quoy ne pouvans ajouter de foy, il en

voulut faire un nouvel essay, & l'ayant fait soigneusement garder en une

chambre, trouva la chose veritable. Cet homme est recommandé de grande

pieté, principalement envers les pauvres. Quelque temps apres étant venu

pour ses affaires à Bruxelles en Brabant, un sien debiteur pour gaigner

ce qu'il lui devoit l'accusa d'heresie, & le fit bruler en l'an mil cinq

cens quarante-cinq.

Et depuis encore un Chanoine de Liege voulant faire effay de ses forces

à jeuner, ayant continué jusques au dix-septiéme jour, se sentit

tellement abbatu, que si soudain on ne l'eût soutenu d'un bon

restaurent, il defailloit du tout.

Une jeune fille de Buchold en territoire de Munstre en Westphalie

affligée de tristesse, & ne voulant bouger de la maison, fut battue à

cause de cela par sa mere. Ce qui redoubla tellement son angoisse,

qu'ayant perdu le repos elle fut quatre mois sans boire ni manger, fors

que parfois elle machoit quelque pomme cuite, & se lavoit la bouche avec

un peu de tisane.

Les histoires Ecclesiastiques entre un grand nombre de jeûneurs, font

mention de trois saints hermites nommez Simeon, léquelz vivoient en

austérité étrange, & longs jeûnes, comme de huit & quinze jours, voire

plus & n'ayans pour toute demeure qu'une colomne où ils habitoient &

passoient leur vie: à raison dequoy ilz furent surnommez Stelites, c'est

à dire Colomnaires, comme habitans en des Colomnes.

Mais tous ces gens ici s'étoient partie resolus à telz jeûnes, partie

s'y étoient peu à peu accoutumés & ne leur étoit plus étrange de tant

jeuner. Ce qui n'a pas été en celui duquel nos parlons, et pource son

jeûne est d'autant plus admirable, qu'il n'étoit nullement disposé, &

n'avoit accoutumé ces longues austerités.

Or aprés qu'on l'eut fétoyé, & sejourné encore par quelque temps à

ordonner les affaires, & reconoitre la terre des environs l'ile

Sainte-Croix, ou parla de r'envoyer les navires en France avant l'hiver,

& à tant se disposerent au retour ceux qui n'étoient allez là pour

hiverner. Cependant les Sauvages de tous les environs venoient pour voir

le train des François, & se rengeoient volontiers aupres d'eux: mémes en

certains differens faisoient le sieur de Monts juge de leurs debats, qui

est un commencement de sujection volontaire, d'où l'on peut concevoir

une esperance que ces peuples s'accoutumeront bien-tôt à nôtre façon de

vivre.

Entre autres choses survenues avant le partement dédits navires, avint

un jour qu'un Sauvage nommé _Bituani_ trouvant bonne la cuisine dudit

sieur de Monts, s'y étoit arrété, & y rendoit quelque service: &

neantmoins faisoit l'amour à une fille pour l'avoir en mariage, laquelle

ne pouvant avoir de gré & du consentement du pere, il la ravit, & la

print pour femme. Là dessus grosse querele: lui est la fille enlevée, &

remenée à son pere. Un grand debat se preparoit, n'eust été que

_Bituani_ s'étant plaint de cette injure audit sieur de Monts, les

autres vindrent defendre leur cause, disans, à sçavoir le pere assisté

de ses amis, qu'il ne vouloit bailler sa fille à un homme qui n'eût

quelque industrie pour nourrir elle & les enfans qui proviendroient du

mariage: Que quant à lui il ne voyoit point qu'il sceut rien faire:

Qu'il s'amusoit à la cuisine de lui sieur de Monts, & ne s'exerçoit

point à chasser. Somme qu'il n'auroit point la fille, & devoit se

contenter de ce qui s'étoit passé. Ledit sieur de Monts les ayant ouys

il leur remontra qu'il ne le detenoit point, qu'il étoit gentil garçon,

& iroit à la chasse pour donner preuve de ce qu'il sçavoit faire. Mais

pour tout cela, si ne voulurent-ilz point lui rendre la fille qu'il

n'eût montré par effet ce que ledit sieur de Monts promettoit. Bref il

va à la chasse (du poisson) prent force saumons: La fille lui est

rendue, & le lendemain il vint revétu d'un beau manteau de castor tout

neuf bien orné de _Matachias_, au Fort qu'on commençoit à batir pour les

François, amenant la femme quant & lui, comme triomphant & victorieux,

l'ayant gaignée de bonne guerre: laquelle il a toujours depuis fort

aymée pardessus la coutume des autres Sauvages: donnant à entendre que

ce qu'on acquiert avec peine on le doit bien cherir.

Par cet acte nous reconoissons les deux points les plus considerables en

affaires de mariage étre observés entre ces peuples conduits seulement

par la loy de Nature: c'est à sçavoir l'authorité paternelle, &

l'industrie du mari. Chose que j'ay plusieurs fois admirée: voyant qu'en

nôtre Eglise Chrétienne, par je ne sçay quels abus, on a vécu plusieurs

siecles, dutant léquels l'authorité paternelle a eté baffouée &

vilipendée, jusques à ce que les assemblées Ecclesiastiques on debendé

les ïeux; & reconu que cela étoit contre la nature méme: & que noz Rois

par Edits ont remise en son entier cette paternelle authorité: laquelle

neantmoins és mariages spirituels & voeuz de Religion n'est point encore

r'entrée en son lustre, & n'a en ce regard son appui que sur les Arrets

des Parlement, léquels souventefois ont contraint les detenteurs des

enfans de les rendre à leurs peres.

[Illustration]

_Description de l'ile de Sainte-Croix: Entreprise du sieur de Monts

difficile, genereuse: & persecutée d'envier: Retour du sieur de

Poutrincourt en France: Perils du voyage._

Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617) · 第 207 / 303 题