TOUTE la Nouvelle-France enfin assemblée en deux vaisseaux, on leve les
ancres du _Port au Mouton_ pour employer le temps & découvrir les terres
tant qu'on pourroit avant l'hiver. On va gaigner le _Cap de Sable_ & de
là on fait voile à la _Baye Saincte Marie_, où noz gens furent quinze
jours à l'ancre, tandis qu'on reconoissoit les terres & passages de mer
& de rivieres: Cette Baye est un fort beau lieu pour habiter, d'autant
qu'on est là tout porté à la mer sans varier. Il y a de la mine de fer &
d'argent mais elle n'est point abondante selon l'épreuve qu'on en a fait
pardelà & en France. Aprés avoir là sejourné douze ou treze jours, il
arriva un accident étrange tel que je vay dire. Il avoit pris envie à un
jeune homme d'Eglise Parisien de bonne famille, de faire le voyage avec
le sieur de Monts, & ce (dit-on) contre le gré de ses parens, léquels
envoyerent exprés a Honfleur pour le divertir & r'amener à Paris. Mais
le zele n'en étoit que louable. Car si en beaucoup de choses on suivoit
l'avis des gens sedentaires, on perdroit maintes belles occasions de
bien faire. Or les navires étans à l'ancre en ladite Baye sainte Marie,
il se mit en la troupe de quelques uns qui s'alloient égayer par les
bois. Avint que s'étant arreté pour boire à un ruisseau il y oublia son
epée, & poursuivoit son chemin avec les autres quand il s'en apperceut.
Lors il retourna en arriere pour l'aller chercher: mais l'ayant trouvée,
oublieux de la part d'où il étoit venu, sans regarder s'il falloit aller
vers le Levant, ou le Ponant, ou autrement (car il n'y avoit point de
sentier) il prent sa voye à contre-pas, tournant le dos à ceux qu'il
avoit laissé, & tant fait par ses allées & venuës, qu'il se trouve au
rivage de lamer, là où ne voyant point de vaisseaux (car ils étoient en
l'autre part d'une langue de terre qui s'avance à la mer, & s'appelle
_l'ile Longue_) il s'imagina qu'on l'avoit delaissé, & se mit à lamenter
sa fortune sur un roc. La nuit venuë chacun étant retiré, on le trouve
manquer: on le demande à ceux qui avoient été és bois, ilz disent en
quelle façon il étoit parti d'avec eux, & que depuis ils n'en avoient eu
nouvelles. Dé-ja on accusoit un certain de la religion pretendue
reformée de l'avoir tué, pource qu'ilz se picquoient quelquefois de
propos pur le fait de ladite religion. Somme on fait sonner la trompete
parmi la foret, on tire le canon plusieurs fois. Mais en vain. Car le
fray de la mer plus fort que tout cela rechassoit en arriere le son des
canons & trompetes. Deux, trois, & quatre jours se passerent. Il ne
comparoit point. Ce pendant le temps pressoit de partir, de maniere
qu'apres avoir attendu jusques à ce qu'on le tenoit pour mort, on leva
les ancres pour aller plus loin, & voir le fond d'une baye qui a
quelques quarante lieuës de longueur, & quatorze, puis dix-huit de
largeur, laquelle a été appellée la _Baye Françoise._
En cette Baye est au quarante-cinquiéme degré, le passage pour entrer en
un port, lequel noz gens furent desireux de voir, & y firent quelque
sejour, durant lequel ils eurent le plaisir de chasser un Ellan, lequel
traversa à nage un grand lac de mer qui fait ce Port, sans se forcer.
Cedit port est couvert de montagnes du côté du Nort, qui durent plus de
quinze lieuës Nordest & Surouest. Vers le Su sont coteaux, léquels (avec
lédites montagnes) versent mille ruisseaux, qui rendent le lieu agreable
plus que nul autre du monde, & y a de fort belles cheutes pour faire des
moulins de toutes forces. A l'Est est une riviere entre lédits côtaux &
montagnes, dans laquelle les navires peuvent faire voile jusques à
quinze lieuës ou plus: & durant cet espace ce ne sont que prairies d'une
part & d'autre de ladite riviere, laquelle fut appellée _L'Equille_,
parce que le premier poisson qu'on y print fut une Equille. Mais ledit
Port pour sa beauté fut appellé LE PORT-ROYAL, non par le choix de
Champlein, comme il se vante en la relation de ses voyages: mais par le
sieur de Monts Lieutenant du Roy. Le sieur de Poutrincourt ayant trouvé
ce lieu à son gré, il le demanda, avec les terres y continentes, audit
sieur de Monts, auquel sa Majesté avoit par la commission inferée ci
dessus baillé la distribution des terres de la Nouvelle-France depuis le
quarantiéme degré jusques au quarante-sixiéme. Ce qui lui fut octroyé, &
depuis en a pris lettres de confirmation de sadite Majesté, en intention
de s'y retirer avec sa famille, pour y établir le nom Chrétien &
François tant que son pouvoir s'étendra, & Dieu lui en doint le moyen.
Ledit Port a huit lieuës de circuit sans comprendre la riviere de
l'Equille dite maintenant la riviere du Dauphin, Il y a deux iles dedans
fort belles & agreables; l'une à l'entrée de ladite riviere, que je fay
d'une lieuë Françoise de circuit: l'autre à côté de l'embouchure d'une
autre riviere large à peu prés comme la riviere d'Oise, ou Marne,
entrant dans ledit Port: ladite ile préque de la grandeur de l'autre: &
toutes deux foretieres. C'est en ce Port & vis à vis de la premiere ile,
que nous avons demeuré deux ans aprés ce voyage. Nous en parlerons plus
amplement en autre lieu.
[Carte: Port Royal]
A partir du Port Royal ilz firent voile à la mine de cuivre de laquelle
nous avons parlé ci-dessus. C'est un haut rocher entre deux bayes de mer
où le cuivre est enchassé dans la pierre fort beau & fort pur, tel que
celui qu'on dit cuivre de rozette. Plusieurs orfévres en ont veu en
France, léquels disent qu'au dessous du cuivre il y pourroit avoir de la
mine d'or. Mais de s'amuser à la rechercher, ce n'est chose encore de
saison. La premiere mine c'est d'avoir du pain & du vin, & du bestial,
comme nous disons au commencement de notre histoire. Nôtre felicité ne
git point és mines, principalement d'or & d'argent léquelles ne servent
qu labourage de la terre, ni à l'usage des métiers. Au contraire
l'abondance d'icelles n'est qu'une sarcine, un fardeau, qui tient
l'homme en perpetuelle inquietude, & tant plus il en a, moins a-il de
repos, & moins lui est sa vie asseurée.
Avant les voyages du Perou on pouvoit serrer beaucoup de riches en peu
de place, au lieu qu'aujourd'hui: l'or & l'argent étans avilis par
l'abondance, il faut des grandz coffres pour retirer ce qui se pouvoit
mettre en une petite bouge. On pouvoit faire un long trait de chemin
avec une bourse dans la manche aujourd'hui il faut une valize, & un
cheval exprés. A ce propos Bodin en sa Republique dit avoir verifié en
la Chambre des comptes qu'au temps de saint Louis le Chancelier de
France n'avoit pour soy, ses chevaux & valets à cheval, & pour avoine &
toute chose que sept sols parisis par jours. Ce que consideré, nous
pouvons à bon-droit maudire l'heure quand jamais l'avarice a porté
l'Hespagnol en l'Occident, pour les mal-heurs qui s'en sont ensuivis.
Car quand je me represente que par son avarice il a allumé & entretenu
la guerre en toute la Chrétienté, & s'est étudié à ruiner ses voisins, &
non point le Turc, je ne puis penser qu'autre que le diable ait eté
autheur de ses voyages. Et ne faut m'alleguer ici le pretexte de la
Religion. Car (comme nous avons dit allieurs) ils ont tout tuez les
originaires du païs avec des supplices les plus inhumains que le diable
a peu leur suggerer: Et par leurs cruautés ont rendu le nom de Dieu un
nom de scandale & ces pauvres peuples, & l'ont blasphemé continuellement
par chacun jour au milieu des Gentils, ainsi que le prophete le reproche
au peuple d'Israël. Temoin celui qui aima mieux estre damné que d'aller
au Paradis des Hespagnols.
Les Romains (de qui l'avarice a toujours eté insatiable) ont bien
guerroyé les nations de la terre pour avoir leurs richesses, mais les
cruautés Hespagnoles ne se trouvent point dans leurs histoires. Ilz se
sont contentez de dépouiller les peuples qu'ils ont veincus, sans leur
ôter la vie. Un ancien autheur Payen faisant un essay de sa veine
Poëtique ne trouve plus grand crime en eux, sinon que s'ilz découvroient
quelque peuple qui eût de l'or, il estoit leur ennemi. Les vers de cet
Autheur ont si bonne grace que je ne me puis tenir de les coucher ici,
quoy que ce ne soit mon intention d'alleguer gueres de Latin:
_Orbem jam totum Romanus victor hebebat,_
_Quà mare, quà terra, quà sidus currit utrumque,_
_Nec satiatus erat: gravidis freta pulsa carinis_
_Jam peragrabantur: si quis sinus abditus ultra,_
_Si qua foret tellus quae fulvum mitteret aurum_
_Hostis erat: fatisque in tristia bella paratis._
_Quaerebantur opes._
Mais la doctrine du sage fils de Sirach, nous enseigne toute autre
chose. Car reconoissant que les richesses qu'on fouille jusques aux
antres de Pluton sont ce que quelqu'un a dit, _irritamenta malorum_, il
a prononcée celui-là _heureux que n'a point couru aprés l'or & n'a mis
son esperance en argent & thresors_, adjoutant qu'il _doit étre estimé
avoir fait choses merveilleuses, entre tous ceux de son peuple & étre
l'exemple de gloire, lequel a eté tempté par l'or, est demeuré parfait._
Et par un sens contraire celui-là malheureux que fait autrement.
Or pour en revenir à noz mines, parmi ces roches de cuivre se trouvent
quelque fois des petits rochers couverts de Diamans y attachés, Je ne
veux asseurer qu'ilz soient fins, mais cela est agreable à voir. Il y a
aussi de certaines pierres bleuës transparentes, léquelles ne valent
moins que les Turquoises. Ledit Champ-doré nôtre conducteur és
navigations de ce païs-là, ayant taillé dans le roc une de ces pierres,
au retour de la Nouvelle-France il la rompit en deux, & en bailla l'une
au sieur de Monts, l'autre au sieur de Poutrincourt, léquelles ilz
firent mettre en oeuvre & furent trouvées dignes d'estre presentées,
l'une au Roy par ledit sieur de Poutrincourt, l'autre à la Royne par
ledit sieur de Monts, & furent fort bien receuës. J'ay memoire qu'un
orfévre offrit quinze escus audit de Poutrincourt de celle qu'il
presenta à sa Majesté. Il y a beaucoup d'autres secrets & belles choses
dans les terres, dont la conoissance n'est encore venuë jusques à nous,
& se découvriront à mesure que la province s'habitera.
_Description de la riviere Saint Jean & de l'ile Sainte Croix: Homme
perdu dans les bois trouvé le seziéme jour: Exemples de quelques
abstinences étranges: Differens des Sauvages remis au jugement du sieur
de Monts: Authorité paternelle entre lédits Sauvages: Quels maris
choisissent à leurs filles._