CHAP. II

LE sieur de Monts ayant fait publier les Commissions & defenses susdites

par la France, & particulierement par les villes maritimes de ce

Royaume, fit equipper deux navires, l'un souz la conduite du Capitaine

Thimothée Havre de Grace, l'autre du Capitaine Morel de Honfleur. Dans

le premier il se mit avec bon nombre de gens de qualité tant

Gentils-hommes, qu'autres. Et d'autant que le sieur de Poutrincourt

étoit desireux dés y avoit long temps, de voir ces terres de la

Nouvelle-France, & y choisir quelque lieu propre pour s'y retirer, avec

sa famille, femme & enfans, pour n'étre des derniers que courront &

participeront à la gloire d'une si belle & genereuse entreprise: Il lui

print aussi envie d'y aller. Et de fait il s'embarqua avec ledit sieur

de Monts, & quant & lui fit porter quantité d'armes & munitions de

guerre, & leverent les ancres du Havre de Grace le septiéme jour de Mars

l'an mille six cens quatre. Mais étans parti de bonne heure avant que

l'hiver eût encor quitté sa robbe fourrée de neige, ilz ne manquerent de

trouver des bancs de glaces, contre léquels ilz penserent heurter, & se

perdre: mais Dieu qui jusques à present a favorisé la navigation de ces

voyages, les preserva.

On se pourroit étonner, & non sans cause, pourquoy en méme parallele il

y a plus de glaces en cette mer qu'en celle de France. A quoy je répont

que les glaces que l'on rencontre en cette dite mer ne sont pas toutes

originaires du climat, c'est à dire de la grand'baye de Canada, mais

viennent des parties Septentrionales, poussées sans empéchement parmi

les plaines de cette grande mer, par les ondées, bourrasques & flots

impetueux que les vents d'Est & du Nort élevent en hiver & au printemps,

& les chassent vers le Su, & l'Ouest. Mais la mer de France est couverte

de l'Ecosse, Angleterre & Irlande: qui est cause que les glaces ne s'y

peuvent décharger. Il y pourroit aussi avoir une autre raison prise du

mouvement de la mer, lequel se porte davantage vers ces parties là, à

cause de la course plus grande qu'il a à faire vers l'Amerique que vers

les terres de deça. Or le peril de ce voyage ne fut seulement à la

rencontre dédits bancs de glaces, mais aussi aux tempétes qu'ils eurent

à souffrir, dont y en eût une qui rompit les galleries du navire. Et en

ces affaires y eut un menuisier qui d'un coup de vague fut porté au

chemin de perdition, hors le bord, mais il se retint à un cordage qui

d'aventure pendoit hors icelui navire.

Ce voyage fut long à-cause des vens contraires: ce qui toutefois arrive

peu souvent à ceux qui partent au mois susdit pour aller aux

Terres-neuves, léquels sont ordinairement poussez de vent d'Est ou de

Nort propres à la route d'icelles terres. Et ayant pris leur brisée au

Su de l'ile de Sable pour eviter les glaces susdites, ilz penserent

tomber de Carybe en Scylle, & s'aller échouër vers ladite ile durant les

brumes épesses qui sont ordinaires en cette mer.

En fin le sixiéme de May ilz terrirent à un certain port, qui est par

les quarante-quatre degrez & un quart de latitude, où ilz trouverent le

Capitaine Rossignol du HAVRE DE GRACE, lequel troquoit en pelleterie

avec les Sauvages, contre les defenses du RoY. Occasion qu'on lui

confisqua son navire, & fut appellé ce port, _Le port du Rossignol_:

ayant eu en ce desastre un bien, que'un port bon & commode en ces côtes

là est appellé de son nom.

De là côtoyant & découvrans les terres ils arriverent à un autre port,

qui est tres-beau, lequel ils appellerent _Le port du mouton_, à

l'occasion d'un mouton qui s'estant noyé revint à bord, & fut mangé de

bonne guerre. C'est ainsi que beaucoup de noms anciennement ont esté

donnez brusquement, & sans grande deliberation. Ainsi le Capitole de

Rome eut son nom parce qu'en y fouissant on trouva une téte de mort.

Ainsi la ville de Milan a été appellée _Mediolanum_ c'est à dire

demi-laine, parce que les Gaulois jettans les fondemens d'icelle

trouverent une truye qui étoit à moitié couverte de laine: ainsi

consequemment de plusieurs autres.

Etans au Port du Mouton ilz se cabanerent là à la mode des Sauvages,

attendans des nouvelles de l'autre navire, dans lequel on avoit mis les

vivres, & autres choses necessaires pour la nourriture & entretenement

de ceux qui étoient de la reserve pour hiverner en nombre d'environ cent

hommes. En ce Port ilz attendirent un mois en grande perplexité, de

crainte qu'ils avoient que quelque sinistre accident fût arrivé à

l'autre navire parti dés le dixiéme de Mars, où étoient le Capitaine du

Pont de Honfleur, & ledit Capitaine Morel. Et ceci étoit d'autant plus

important, que de la venuë de ce navire dependoit tout le succez de

l'affaire. Car méme sur cette longue attente il fut mis en delibaration

sçavoir si l'on retourneroit en France, ou non. Le sieur de Poutrincourt

fut d'avis qu'il valoit mieux là mourir. A quoy se conforma ledit sieur

de Monts. Cependant plusieurs alloient à la chasse, & plusieurs à la

pecherie, pour faire valoir la cuisine. Prés ledit Port du Mouton il y a

un endroit si rempli de lapins, qu'on ne mangeoit préque autre chose.

Tandis on envoya Champlein avec une chaloupe plus avant chercher un lieu

propre pour la retraite, & tant demeura en cette expedition, que sur la

deliberation du retour on le pensa abandonner: car il n'y avoit plus de

vivres, & se servoit-on de ceux qu'on avoit trouvé au navire de

Rossignol, sans léquels il eust fallu quitter le lieu, & rompre une

belle entreprise à sa naissance, ou mourir là de faim aprés avoir fait

la chasse aux lapins ce retardement de la venuë, dédits sieurs du Pont &

Capitaine Morel, furent deux occasions, l'une que manquans de batteau,

ilz s'amuserent à en batir un en la terre où ils arriverent

premierement, qui fut le _Port aux Anglois_: l'autre qu'étans venu au

_Port de Campseau_ ils trouverent quatre navires de Basques qui

troquoient avec les Sauvages contre les defenses susdites, léquels ilz

depouillerent, & en amenerent les maitres audit sieur de Monts, qui les

traitta fort humainement.

Trois semaines passées icelui sieur de Monts n'ayant aucunes nouvelles

dudit navire qu'il attendoit, delibera d'envoyer le long de la côte les

chercher, & pour cet effect depecha quelques Sauvages, auquels il bailla

un François pour les accompagner avec lettres. Lédits Sauvages promirent

de revenir à point-nommé dans huit jours: à quoy ils ne manquerent. Mais

comme la societé de l'homme avec la famine bien d'accors est une chose

puissante, ces Sauvages devant que partir eurent soin de leurs femmes &

enfans, & demanderent qu'on leur baillât des vivres pour eux. Ce qui fut

fait. En s'étans mis à la voile, trouverent au bout de quelques jours

ceux qu'ilz cherchoient en un lieu dit _La bay des iles_, léquels

n'étoient moins en peine dudit sieur de Monts, que lui d'eux n'ayans en

leur voyage trouvé les marques & enseignes qui avoient été dites, c'est

que le sieur de Monts passant à _Campseau_ devoit laisser quelque Croix

à un arbre, ou missive y attachée. Ce qu'il ne fit point, ayant

outre-passé ledit lieu de _Campseau_ de beaucoup pour avoir pris sa

route trop au Su à-cause des bancs de glaces, comme nous avons dit.

Ainsi apres avoir leu les lettres, lédits Capitaines du Pont & Morel se

dechargerent des vivres qu'ils avoient apportés pour la provision de

ceux qui devoient hiverner, & s'en retournerent en arriere vers la

grande riviere de _Canada_ pour la traite des pelleteries.

_Debarquement du Port au Mouton: Accident d'un homme perdu seze jours

dans les bois: Baye Françoise: Port-Royal: Riviere de l'Equille: Mine de

cuivre: Mal-heur des mines d'or: Diamans: Turquoises._

Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617) · 第 205 / 303 题