CHAP. XXXI

SI le dessein d'habiter la terre de Canada n'a ci devant reussi, il n'en

faut ja blamer la terre, mais accuser nôtre inconstance & lacheté. Car

voici qu'apres la mort du Roy François premier on entreprent des voyages

au Bresil & à la Floride, léquels n'ont pas eu meilleur succés, quoy que

ces province soyent sans hiver, & jouissent d'une verdure perpetuelle.

Il est vray que l'ennemi public des hommes a forcé les nôtres de quitter

le païs par-delà, mais cela ne nous excuse point, & ne peut nous

garentir de faute. Tandis qu'on a eu esperance en ces entreprises plus

meridionales, & outre l'Æquateur, on a oublié les découvertes de Jacques

Quartier: de sorte que plusieurs années se sont écoulées, auquelles noz

François ont été endormis, & n'ont rien faire de memorable par mer; Non

qu'il ne se trouve des hommes aventureux, qui pourroient faire quelque

chose de bon: mais ilz ne sont ni soulagez: ni soutenuz de ceux sans

léquelz toute entreprise est vaine. Ainsi en l'an mille cinq cens quatre

vints huit le sieur de la Jaunaye Chaton, & Jacques Noel nevoeux &

heritiers dudit Quartier, s'étans efforcez de continuer à leurs dépens

les erremens de leur dit oncle, souffrirent des pertes notables par le

brulement qui leur fut fait de trois ou quatre pataches par les hommes

de deça. De sorte qu'ilz furent contraints d'avoir recours au Roy auquel

ilz presenterent requéte aux fins d'obtenir Commission pareille à celle

dudit Quartier rapportée ci-dessus, en consideration de ses services, &

qu'au voyage de l'an mille cinq cens quarante, il avoit employé la somme

de seze cens trente-huit livres pardessus l'argent qu'il avoit receu,

dont il n'avoit été remboursé; Requerant en titre pour ayder à former

une habitation Françoise, un privilege pour douze ans de traffiquer

seuls avec les peuples sauvages dédites terres, & principalement au

regard des pelleteries qu'ils amassent tous les ans: & defense étre

faites à tous les sujets du Roy de s'entremettre dudit traffic, ni les

troubler en la jouissance dudit privilege & de quelques mines qu'il

avoient découvertes, pendant ledit temps. Ce qui leur fut accordé par

lettres patentes & commission qu'ils en eurent du quatorzieme de

Janvier, mille cinq cens octante huit. Mais apres s'étre bien donné de

la peine & obtenir cela, ile en eurent peu, ou plutot rien de

contentement. Car incontinent voici l'envie des marchans de Saint-Malo

qui prend les armes pour ruiner tout ce qu'ils avoient fait, & empecher

l'avancement & du Christianisme & du nom François en ces terres-là:

comme ils ont sceu fort bien pratiquer depuis en méme sujet à l'endroit

du sieur de Monts. Si-tôt donc qu'ils eurent la nouvelle de ladite

Commission portant le privilege susdit, incontinent ilz presenterent

leur requéte au Conseil privé du Roy pour la faire revoquer. Sur quoy

ils eurent arrest à leur desir du cinquéme de May ensuivant.

On dit qu'il ne faut point empécher la liberté naturellement acquise à

toute personne de traffiquer avec les peuples de dela. Mais je

demanderoy volontiers qui est plus à preferer ou la Religion Chrétienne,

& l'amplification du nom François, ou le profit particulier d'un

marchant qui ne fait rien pour le service de Dieu, ni du Roy? Et

ce-pendant cette belle dame Liberté a seule empeché jusques ici que ces

pauvres peuples errans n'ayent été faicts Chrétiens, & que les François

n'ayent parmi eux planté des colonies, qui eussent receu plusieurs des

nôtres, léquels depuis ont enseigné nos arts & métiers aux Allemans,

Flamens, Anglois, & autres nations. Et cette méme Liberté a fait que par

l'envie des marchans les Castors se vendent aujourd'hui dix livres

piece, léquels au temps de ladite Commission ne se vendoient qu'environ

cinquante sols. Certes la consideration de la Foy & Religion Chrétienne

merite bien que l'on octroye quelque chose à ceux qui employent leur

vies & fortunes pour l'accroissement d'icelle, & en un mot, pour le

public. Et n'y a rien plus juste que celui qui habite une terre jouisse

du fruit d'icelle.

_Voyage du Marquis de la Roche aux Terres neuves. Ile de Sable. Son

retour en France d'une incroyable façon. Ses gens cinq ans en ladite

ile. Leur retour. Commission dudit Marquis._

Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617) · 第 202 / 303 题