OR pour revenir aux Armouchiquois, & à la male-béte du _Gougou_, il est
arrivé en cet endroit à Champlein ce qu'écrit Pline de Cornelius Nepos,
léquel dit avoir creu tres-avidement (c'est à dire comme s'y portant de
soy-méme) les prodigieux mensonges des Grecs, quand il a parlé de la
ville de Larah (_Lissa_) laquelle (souz la foy & parole d'autrui) il a
écrit étre forte, & beaucoup plus grande que la grande Carthage, &
autres choses de méme étoffe. Ainsi ledit Champlein s'étant fié au recit
du sieur Prevert de Saint-Malo, qui se donnoit carriere, a écrit ce que
nous venons de rapporter touchant les Armouchiquois, & le _Gougou_,
comme semblablement ce qui est de la lueur de la mine de cuivre. Toutes
léquelles choses iceluy Champlein a depuis reconu étre fabuleuses. Car
quant aux Armouchiquois ils sont aussi beaux-hommes (souz ce mot je
comprens aussi les femmes) que nous, bien composés & dispos; comme
verrons ci-apres. Et pour le regard du _Gougou_, je laisse à penser à
chacun quelle apparence il y a, encores que quelques Sauvages en
parlent, & en ayent de l'apprehension, mais c'est à la façon qu'entre
nous plusieurs esprits foibles craignent le Moine bouru de Paris. Et
d'ailleurs ces peuples qui vivent en perpetuelle guerre, & ne sont
jamais en asseurance (portans avec eux cette malediction pour-ce qu'ilz
sont delaissez de Dieu) ont souvent des songes & vaines persuasions que
l'ennemi est à leur porte, & ce qui les rend ainsi pleins
d'apprehensions, est parce qu'ilz n'ont point de villes fermées au moyen
dequoy ilz se trouvent quelquefois & le plus souvent surpris & deffaits:
ce qu'étant ne se faut émerveiller s'ils ont aucunefois des terreurs
Paniques & des imaginations semblables à celles des hypochondriaques,
leur étant avis qu'ilz voyent & oyent des choses qui ne sont point:
hommes bien resolus, & qui le cas avenant fussent allez courageusement à
une breche, neantmoins par vue je ne sçay quelle maladie d'esprit, bien
beuvans & bien mangeans, étoient tourmentez de l'apprehension
continuelle qu'ils avoient qu'un mauvais demon les suivoit incessamment,
les frappoit & se reposoit sur eux. Ainsi en voyons-nous qui s'imaginent
étre des loups-garous. Ainsi plusieurs graus & petis ont peur des
esprits (quand ilz sont seulets) au mouvement d'une souris. Ainsi les
malades ayans l'imagination troublée disent quelquefois qu'ils voyent
tantôt une vierge Marie, tantôt un diable, & autres fantasies qui leur
viennent au devant: ceci causé par le defaut de nourriture, ce qui fait
que le cerveau se remplit de vapeurs melancholiques, qui apportent ces
imaginations. Et ne sçay si je doy point mettre en ce rang plusieurs
anciens que par les longs jeûnes (que saint Basile n'approuve point)
avoient des visions qu'ils nous ont données pour chose certaine, & y en
a des livres pleins. Mais telle chose peut aussi arriver à ceux qui sont
sains de corps, comme nous avons dit. Et les causes en sont partie
exterieures, partie interieures. Les extérieures sont les facheries &
ennuis; les interieures sont l'usage des viandes melancholiques &
corrompues, d'où s'élevent des vapeurs malignes & pernicieuses au
cerveau, qui pervertissent les sens, troublent la memoire, & égarent
l'entendement. Item ces causes interieures proviennent d'un sang
melancholic & brulé, contenu dans un cerveau trop chaud, ou dispersé par
toutes les veines, & toute l'habitude du corps, ou qui abonde dans les
hippochondres, dans la rate, & mesantere: d'où sont suscitées des fumées
& noires exhalaisons, qui rendent le cerveau obscur, tenebreux,
offusqué, & le noircissent & couvrent ni plus ni moins que les tenebres
font la face du ciel: d'où s'ensuit immediatement que ces noires fumées
ne peuvent apporter aux hommes qui en sont couverts, que frayeurs &
craintes. Or selon la diversité de ces exhalaisons provenantes d'une
diversité & varieté de sang, duquel sont produites ces fumées & suyes,
il y a diverses sortes d'apprehensions & melancholies qui attaquent
diversement, & depravent sur tout les functions de la faculté
imaginatrice. Car comme la varieté du sang diversifie l'entendement,
ainsi l'action de l'ame changée, change les humeurs du corps.
De cette mutation & depravation d'humeurs, mémement aux temperamens
melancholiques surviennent des bigearres & étranges imaginations causées
par ces fumées ou suyes noires engeance de cette humeur melancholique.
Telle est la nature & l'humeur de quelques Sauvages, de qui toute la vie
souillé de meurtres qu'ilz commettent les uns sur les autres, &
particulierement sur leurs ennemis, ils ont des apprehensions grandes, &
s'imaginent un _Gougou_, qui est le bourreau de leurs consciences: ainsi
que Cain aprés l'assassinat de son frere Abel avoit l'ire de Dieu qui le
talonnoit, & n'avoit en nulle part asseurance, pensant toujours avoir ce
_Gougou_ devant les ïeux: de sorte qu'il fut le premier qui domta le
cheval pour prendre la fuite: & qui se renferma de murailles dans la
ville qu'il bâtit: Et encores ainsi qu'Orestes, lequel on dit avoir été
agité des furies pour le parricide par lui commis en la personne de sa
mere. Et n'est pas incroyable que le diable possedant ces peuples ne
leur donne beaucoup d'illusions. Mais proprement, & à dire la verité, ce
qui a fortifié l'opinion du _Gougou_ a été le rapport dudit Prevert,
lequel contoit un jour au sieur de Poutrincourt une fable de méme aloy,
disant qu'il avoit veu un Sauvage jouer à la croce contre un diable, &
qu'il voyoit bien la croce du diable jouer, mais quant à Monsieur le
Diable il ne le voyoit point. Le sieur de Poutrincourt qui prenoit
plaisir à l'entendre, faisoit semblant de le croire pour lui en faire
dire d'autres.
Et quant à la mine de cuivre reluisante au Soleil, il s'en faut beaucoup
qu'elle soit comme l'Emeraude de _Makhé_; de laquelle nous avons parlé
au discours du second voyage fait au Bresil. Car on n'y voit que de la
roche, au bas de laquelle se trouve des morceaux de franc cuivre, tels
que nous avons rapporté en France: & parmi ladite roche y a quelquefois
du cuivre, mais il n'est pas si luisant qu'il éblouisse les ïeux.
Or si ledit Champlein a été credule, un sçavant personnage que j'honore
beaucoup pour sa grande literature, est encore en plus grande faute,
ayant mis en sa Chronologie septenaire de l'histoire de la paix imprimée
l'an mille six cens cinq, tout le discours dudit Champlein, sans nommer
son autheur, & ayant baillé les fables des Armouchiquois & du _Gougou_
pour Bonne monnoye. Je croy que si le conte du diable houant à la croce
eût aussi été imprimé il l'eût creu, & mis par éscrit, comme le reste.
Pline recite que Hanno Capitaine Carthaginois ayant eu la commission de
découvrir toute l'Affrique, & le circuit d'icelle, avoit laissé des
amples commentaires de ses voyages, mais ils étoient trop amples, car
ilz contenoient plus que la verité: & étoient vrayement commentaires.
Plusieurs Grecs & Latins l'ayans suivi, & s'asseurans sur iceux, en ont
fait à-croire à beaucoup de gens par aprés, ce dit l'autheur. Il faut
croire, mais non pas toutes choses. Et faut considerer premierement si
cela est vray-semblable, ou non. Du moins quand on a cotté son autheur
on est hors de reproche.
Il y en a qui sont touchez de cette maladie (& peut étre moi-méme en cet
endroit que n'ay eut le loisir de relire ce que j'écris) que le Poëte
Juvenal appelle _Insanabile scribendis cacoethes_, léquels écrivent
beaucoup sans rien digerer; dequoy j'accuserois ici aucunement le sieur
de Belle-foret, n'étoit la reverence que je porte à Sa memoire. Car
ayans eu des avis du Capitaine Jacques Quartier, & paraventure exrait
par lambeaux, ceux que j'ay rapporté ci dessus, il n'a pas quelquefois
bien pris les choses, étant precipité d'écrire: comme quand au premier
dédits voyages il dit que les iles de la Terre-neuve sont separées par
petits fleuves: Que la riviere des Barques est par les cinquante degrez
de latitude: Quand il appelle _Labrador_ le païs de la Baye de Chaleur,
laquelle il a premierement mise ne la terre de Norumbega, & là où il dit
qu'il fait plus chaud qu'en Hespagne, & toutefois on sçait que
_Labrador_ est par les soixante degrez. Item quand en la relation du
second voyage dudit Quartier, il dit par conjecture que les Canadiens
sacrifient des hommes, parce qu'icelui Quartier allant voir un Capitaine
sauvage (Que Belle-foret appelle Roy) il vit des tétes de ses ennemis
étendues sur du bois comme des peaux de parchemin. Item que les
Canadiens (qui ont quantité de vignes, & au païs déquels est assise
l'ile d'Orleans, autrement dite de Bacchus) sont à l'egal du païs du
Dannemark & Norvege: Que le petun duquel ils usent ordinairement tient
du poivre & gingembre, & n'est point petun: Qu'ilz mangent leur viandes
cruës. Et là dessus je diray, qu'ores qu'ilz le fissent (ce qui peur
arriver quelque-fois) ce n'est chose éloignée de nous car j'ay veu
maintes fois noz matelots prendre une moruë seche, & mordre dedans de
bon appetit. Item quant il met en une ile le village _Stadaconé_, où il
dit qu'est la maison Royale (notez que ce n'étoient que cabannes
couvertes d'écorce) du seigneur Canadien: Item quant il met la terre de
_Bacalos_ (c'est à dire Moruës) vis-à-vis de saincte Croix, où hiverna
Jacques Quartier & _Labrador_ au Nort de la grande riviere; lequel païs
auparavant il avoit aussi au Su d'icelle: Item; quand il dit que la
riviere de _Saguenay_ fait des iles où il y a quantité de vignes: ce que
son autheur n'a point dit. Item que les Sauvages de la riviere
_Saguenay_ s'approcherent familierement des François, & leur montrerent
le chemin à _Hochelaga_; Item que les Canadiens estimaient les François
fils du Soleil: Item est plaisant quand au village de _Hochelaga_ il
figure cinquante Palais; outre la maison Royale, avec trois étages. Item
que les Chrétiens appellerent la ville de _Hochelaga_ Mont-Royal: Item
que le village _Hochelaga_ est à la pointe & embouchure de la riviere de
_Saguenay_: par les degrez de cinquante-cinq à soixante: Item quand il
dit que les Sauvages adorent un Dieu qu'ils appellent _Cudouagni_: car
de verité ilz ne font aucune adoration: Item quand il represente que dix
hommes apporterent par honneur le Roy de _Hochelaga_ dans une peau
devant le Capitaine François, sans dire qu'il étoit paralytique. Item
qu'il se faisoit entendre par truchement & Jacques Quartier dit le
contraire: c'est à dire qu'à faute de truchement il ne pouvoit entendre
ceux de _Hochelaga_. Item que le Roy de _Hochelaga_ pria ledit Capitaine
de lui bailler secours contre ses ennemis, &c.
Or quand je considere ces precipitations étre arrivées à un personnage
tel que ledit Belle-foret homme de grand jugement, je ne m'étonne pas
s'il y en quelquefois és anciens autheurs, & s'il s'y trouve des choses
déquelles on n'a encore eu nulle experience. Il me semble qu'on se doit
contenter de faillir apres les autheurs originaires, léquels on est
contraint de suivre, sans extravaguer à des choses qui ne sont point, &
sortir hors les limites de ce qu'iceux autheurs ont écrit:
principalement quand cela est sans dessein, & ne revient à aucune
utilité.
Quelqu'un pourroit accuser le Capitaine Quartier d'avoir fait des contes
à plaisir, quand il dit que tous les navires de France pourroient se
charger d'oyseaux en l'ile qu'il a nommée _Des oyseaux_: & de verité je
croy que cela est un peu hyperbolique. Mais il est certain qu'en cette
ile il y en a tant que c'est chose incroyable. Nous en avons veu de
semblables en notre voyage où il ne falloit qu'assommer, recuillir, &
charger notre vaisseau. Item quand il a raconté avoué avoir poursuivi
une béte à deux piez, & qu'és païs du _Saguenay_ il y a des hommes
accoutrez de draps de laine comme nous, d'autres qui ne mangent point, &
n'ont point de fondement; d'autres qui n'ont qu'une jambe: Item qu'il y
a pardela un païs de Pygmées, & une mer douce. Quant à la béte à deux
pieds je ne sçay que j'en doy croire, car il y a des merveilles plus
étranges en la Nature que cela: puis ces terres là ne sont si bien
découvertes qu'on puisse sçavoir tout ce qui y est. Mais pour le reste
il a son autheur qui lui en a fait le recit homme vieillart, lequel
avoit couru des grandes contrées toute sa vie. Et cet autheur il l'amena
par force au Roy pour lui faire recit de ces choses par sa propre
bouche, afin qu'on y adjoutât telle foy qu'on voudroit. Quant à la mer
douce c'est le grand lac qui est au bout de la grande riviere de
_Canada_, duquel nul des Sauvages de deça n'a veu l'extremité
Occidentale, & avons veu par le rapport fait audit Champlein qu'il a
trente journées de long, qui sont trois cens lieuës à dix lieuës par
jour. Cela peut bien étre appellé mer par ces peuples, prenant la mer
pour une grande étendue d'eau. Pour le regard des _Pygmées_, je sçay par
le rapport de plusieurs que les Sauvages de ladite grande riviere disent
qu'és montagnes des Iroquois il y a des petits hommes fort vaillans, que
les Sauvages plus Orientaux redoutent & ne leur osent faire la guerre.
Quant aux hommes armez jusque au bout des doits, les mémes m'ont recité
avoir veu des armures semblables à celles que décrit ledit Quartier,
léquelles resistent aux coups de fleches. Tout ce que je doute en
l'histoire des voyages d'icelui Quartier, est quand il parle de la Baye
de Chaleur, & dit qu'y fait plus chaud qu'en Hespagne. A quoy je répons
que comme une seule hirondele ne fait pas le Printemps: aussi que pour
avoir fait chaud une fois en cette Baye, ce n'est pas coutume. Je doute
aussi de ce que dit le méme Quartier qu'il y a des assemblées, & comme
des colleges, où les filles sont prostituées, jusques à ce qu'elles
soient mariées & que les femmes veuves ne se remarient point: ce que
nous avons reservé à dire en son lieu. Mais pour retourner audit
Champlein, je voudrois qu'avec le _Gougou_ il n'eust point mis par écrit
que les Sauvages de la Nouvelle-France pressez quelquefois de faim se
mangent l'un l'autre: ni tant de discours de notre sainte Foy, léquels
ne se peuvent exprimer en la langue de Sauvages, ni par truchement, ni
autrement. Car ilz n'ont point de mots qui puissent representer les
mysteres de notre Religion: & seroit impossible de traduire seulement
l'Oraison Dominicale en leur langue, sinon, par periphrases. Car entre
eux ilz ne sçavent que c'est de sanctification, de regne celeste, de
pain super substantiel (que nous disons quotidien) ni d'induire en
tentation. Les mots de gloire, vertu, raison beatitude, Trinité, Saint
Esprit, Anges, Archanges, Resurrection Paradis, Enfer, Eglise, Baptéme,
Foy, Esperance, Charité, & autres infinis ne sont point en usage chés
eux. De sorte qu'il n'y sera pas besoin de grans Docteurs pour le
commencement. Car par necessité il faudra qu'ils apprennent la langue
des peuples qu'ils voudront conduire à la Foy Chrétienne: & à prier en
nôtre langue vulgaire, sans leur penser imposer le dur fardeau des
langues inconues. Ce qu'étant de coutume & de droit positif, & non
d'aucune loy divine, ce sera de la prudence des Pasteurs de les
enseigner utilement & non par fantasies; & chercher le chemin plus court
pour parvenir à leur conversion. Dieu veuille en donner les moyens à
ceux qui en ont la volonté.
_Entreprise du Sieur de Roberval pour l'habitation de la terre de
Canada, aux despens du Roy. Commission du Capitaine Jacques Quartier.
Fin de ladite Entreprise._