CHAP. XXIX

OR pour revenir aux Armouchiquois, & à la male-béte du _Gougou_, il est

arrivé en cet endroit à Champlein ce qu'écrit Pline de Cornelius Nepos,

léquel dit avoir creu tres-avidement (c'est à dire comme s'y portant de

soy-méme) les prodigieux mensonges des Grecs, quand il a parlé de la

ville de Larah (_Lissa_) laquelle (souz la foy & parole d'autrui) il a

écrit étre forte, & beaucoup plus grande que la grande Carthage, &

autres choses de méme étoffe. Ainsi ledit Champlein s'étant fié au recit

du sieur Prevert de Saint-Malo, qui se donnoit carriere, a écrit ce que

nous venons de rapporter touchant les Armouchiquois, & le _Gougou_,

comme semblablement ce qui est de la lueur de la mine de cuivre. Toutes

léquelles choses iceluy Champlein a depuis reconu étre fabuleuses. Car

quant aux Armouchiquois ils sont aussi beaux-hommes (souz ce mot je

comprens aussi les femmes) que nous, bien composés & dispos; comme

verrons ci-apres. Et pour le regard du _Gougou_, je laisse à penser à

chacun quelle apparence il y a, encores que quelques Sauvages en

parlent, & en ayent de l'apprehension, mais c'est à la façon qu'entre

nous plusieurs esprits foibles craignent le Moine bouru de Paris. Et

d'ailleurs ces peuples qui vivent en perpetuelle guerre, & ne sont

jamais en asseurance (portans avec eux cette malediction pour-ce qu'ilz

sont delaissez de Dieu) ont souvent des songes & vaines persuasions que

l'ennemi est à leur porte, & ce qui les rend ainsi pleins

d'apprehensions, est parce qu'ilz n'ont point de villes fermées au moyen

dequoy ilz se trouvent quelquefois & le plus souvent surpris & deffaits:

ce qu'étant ne se faut émerveiller s'ils ont aucunefois des terreurs

Paniques & des imaginations semblables à celles des hypochondriaques,

leur étant avis qu'ilz voyent & oyent des choses qui ne sont point:

hommes bien resolus, & qui le cas avenant fussent allez courageusement à

une breche, neantmoins par vue je ne sçay quelle maladie d'esprit, bien

beuvans & bien mangeans, étoient tourmentez de l'apprehension

continuelle qu'ils avoient qu'un mauvais demon les suivoit incessamment,

les frappoit & se reposoit sur eux. Ainsi en voyons-nous qui s'imaginent

étre des loups-garous. Ainsi plusieurs graus & petis ont peur des

esprits (quand ilz sont seulets) au mouvement d'une souris. Ainsi les

malades ayans l'imagination troublée disent quelquefois qu'ils voyent

tantôt une vierge Marie, tantôt un diable, & autres fantasies qui leur

viennent au devant: ceci causé par le defaut de nourriture, ce qui fait

que le cerveau se remplit de vapeurs melancholiques, qui apportent ces

imaginations. Et ne sçay si je doy point mettre en ce rang plusieurs

anciens que par les longs jeûnes (que saint Basile n'approuve point)

avoient des visions qu'ils nous ont données pour chose certaine, & y en

a des livres pleins. Mais telle chose peut aussi arriver à ceux qui sont

sains de corps, comme nous avons dit. Et les causes en sont partie

exterieures, partie interieures. Les extérieures sont les facheries &

ennuis; les interieures sont l'usage des viandes melancholiques &

corrompues, d'où s'élevent des vapeurs malignes & pernicieuses au

cerveau, qui pervertissent les sens, troublent la memoire, & égarent

l'entendement. Item ces causes interieures proviennent d'un sang

melancholic & brulé, contenu dans un cerveau trop chaud, ou dispersé par

toutes les veines, & toute l'habitude du corps, ou qui abonde dans les

hippochondres, dans la rate, & mesantere: d'où sont suscitées des fumées

& noires exhalaisons, qui rendent le cerveau obscur, tenebreux,

offusqué, & le noircissent & couvrent ni plus ni moins que les tenebres

font la face du ciel: d'où s'ensuit immediatement que ces noires fumées

ne peuvent apporter aux hommes qui en sont couverts, que frayeurs &

craintes. Or selon la diversité de ces exhalaisons provenantes d'une

diversité & varieté de sang, duquel sont produites ces fumées & suyes,

il y a diverses sortes d'apprehensions & melancholies qui attaquent

diversement, & depravent sur tout les functions de la faculté

imaginatrice. Car comme la varieté du sang diversifie l'entendement,

ainsi l'action de l'ame changée, change les humeurs du corps.

De cette mutation & depravation d'humeurs, mémement aux temperamens

melancholiques surviennent des bigearres & étranges imaginations causées

par ces fumées ou suyes noires engeance de cette humeur melancholique.

Telle est la nature & l'humeur de quelques Sauvages, de qui toute la vie

souillé de meurtres qu'ilz commettent les uns sur les autres, &

particulierement sur leurs ennemis, ils ont des apprehensions grandes, &

s'imaginent un _Gougou_, qui est le bourreau de leurs consciences: ainsi

que Cain aprés l'assassinat de son frere Abel avoit l'ire de Dieu qui le

talonnoit, & n'avoit en nulle part asseurance, pensant toujours avoir ce

_Gougou_ devant les ïeux: de sorte qu'il fut le premier qui domta le

cheval pour prendre la fuite: & qui se renferma de murailles dans la

ville qu'il bâtit: Et encores ainsi qu'Orestes, lequel on dit avoir été

agité des furies pour le parricide par lui commis en la personne de sa

mere. Et n'est pas incroyable que le diable possedant ces peuples ne

leur donne beaucoup d'illusions. Mais proprement, & à dire la verité, ce

qui a fortifié l'opinion du _Gougou_ a été le rapport dudit Prevert,

lequel contoit un jour au sieur de Poutrincourt une fable de méme aloy,

disant qu'il avoit veu un Sauvage jouer à la croce contre un diable, &

qu'il voyoit bien la croce du diable jouer, mais quant à Monsieur le

Diable il ne le voyoit point. Le sieur de Poutrincourt qui prenoit

plaisir à l'entendre, faisoit semblant de le croire pour lui en faire

dire d'autres.

Et quant à la mine de cuivre reluisante au Soleil, il s'en faut beaucoup

qu'elle soit comme l'Emeraude de _Makhé_; de laquelle nous avons parlé

au discours du second voyage fait au Bresil. Car on n'y voit que de la

roche, au bas de laquelle se trouve des morceaux de franc cuivre, tels

que nous avons rapporté en France: & parmi ladite roche y a quelquefois

du cuivre, mais il n'est pas si luisant qu'il éblouisse les ïeux.

Or si ledit Champlein a été credule, un sçavant personnage que j'honore

beaucoup pour sa grande literature, est encore en plus grande faute,

ayant mis en sa Chronologie septenaire de l'histoire de la paix imprimée

l'an mille six cens cinq, tout le discours dudit Champlein, sans nommer

son autheur, & ayant baillé les fables des Armouchiquois & du _Gougou_

pour Bonne monnoye. Je croy que si le conte du diable houant à la croce

eût aussi été imprimé il l'eût creu, & mis par éscrit, comme le reste.

Pline recite que Hanno Capitaine Carthaginois ayant eu la commission de

découvrir toute l'Affrique, & le circuit d'icelle, avoit laissé des

amples commentaires de ses voyages, mais ils étoient trop amples, car

ilz contenoient plus que la verité: & étoient vrayement commentaires.

Plusieurs Grecs & Latins l'ayans suivi, & s'asseurans sur iceux, en ont

fait à-croire à beaucoup de gens par aprés, ce dit l'autheur. Il faut

croire, mais non pas toutes choses. Et faut considerer premierement si

cela est vray-semblable, ou non. Du moins quand on a cotté son autheur

on est hors de reproche.

Il y en a qui sont touchez de cette maladie (& peut étre moi-méme en cet

endroit que n'ay eut le loisir de relire ce que j'écris) que le Poëte

Juvenal appelle _Insanabile scribendis cacoethes_, léquels écrivent

beaucoup sans rien digerer; dequoy j'accuserois ici aucunement le sieur

de Belle-foret, n'étoit la reverence que je porte à Sa memoire. Car

ayans eu des avis du Capitaine Jacques Quartier, & paraventure exrait

par lambeaux, ceux que j'ay rapporté ci dessus, il n'a pas quelquefois

bien pris les choses, étant precipité d'écrire: comme quand au premier

dédits voyages il dit que les iles de la Terre-neuve sont separées par

petits fleuves: Que la riviere des Barques est par les cinquante degrez

de latitude: Quand il appelle _Labrador_ le païs de la Baye de Chaleur,

laquelle il a premierement mise ne la terre de Norumbega, & là où il dit

qu'il fait plus chaud qu'en Hespagne, & toutefois on sçait que

_Labrador_ est par les soixante degrez. Item quand en la relation du

second voyage dudit Quartier, il dit par conjecture que les Canadiens

sacrifient des hommes, parce qu'icelui Quartier allant voir un Capitaine

sauvage (Que Belle-foret appelle Roy) il vit des tétes de ses ennemis

étendues sur du bois comme des peaux de parchemin. Item que les

Canadiens (qui ont quantité de vignes, & au païs déquels est assise

l'ile d'Orleans, autrement dite de Bacchus) sont à l'egal du païs du

Dannemark & Norvege: Que le petun duquel ils usent ordinairement tient

du poivre & gingembre, & n'est point petun: Qu'ilz mangent leur viandes

cruës. Et là dessus je diray, qu'ores qu'ilz le fissent (ce qui peur

arriver quelque-fois) ce n'est chose éloignée de nous car j'ay veu

maintes fois noz matelots prendre une moruë seche, & mordre dedans de

bon appetit. Item quant il met en une ile le village _Stadaconé_, où il

dit qu'est la maison Royale (notez que ce n'étoient que cabannes

couvertes d'écorce) du seigneur Canadien: Item quant il met la terre de

_Bacalos_ (c'est à dire Moruës) vis-à-vis de saincte Croix, où hiverna

Jacques Quartier & _Labrador_ au Nort de la grande riviere; lequel païs

auparavant il avoit aussi au Su d'icelle: Item; quand il dit que la

riviere de _Saguenay_ fait des iles où il y a quantité de vignes: ce que

son autheur n'a point dit. Item que les Sauvages de la riviere

_Saguenay_ s'approcherent familierement des François, & leur montrerent

le chemin à _Hochelaga_; Item que les Canadiens estimaient les François

fils du Soleil: Item est plaisant quand au village de _Hochelaga_ il

figure cinquante Palais; outre la maison Royale, avec trois étages. Item

que les Chrétiens appellerent la ville de _Hochelaga_ Mont-Royal: Item

que le village _Hochelaga_ est à la pointe & embouchure de la riviere de

_Saguenay_: par les degrez de cinquante-cinq à soixante: Item quand il

dit que les Sauvages adorent un Dieu qu'ils appellent _Cudouagni_: car

de verité ilz ne font aucune adoration: Item quand il represente que dix

hommes apporterent par honneur le Roy de _Hochelaga_ dans une peau

devant le Capitaine François, sans dire qu'il étoit paralytique. Item

qu'il se faisoit entendre par truchement & Jacques Quartier dit le

contraire: c'est à dire qu'à faute de truchement il ne pouvoit entendre

ceux de _Hochelaga_. Item que le Roy de _Hochelaga_ pria ledit Capitaine

de lui bailler secours contre ses ennemis, &c.

Or quand je considere ces precipitations étre arrivées à un personnage

tel que ledit Belle-foret homme de grand jugement, je ne m'étonne pas

s'il y en quelquefois és anciens autheurs, & s'il s'y trouve des choses

déquelles on n'a encore eu nulle experience. Il me semble qu'on se doit

contenter de faillir apres les autheurs originaires, léquels on est

contraint de suivre, sans extravaguer à des choses qui ne sont point, &

sortir hors les limites de ce qu'iceux autheurs ont écrit:

principalement quand cela est sans dessein, & ne revient à aucune

utilité.

Quelqu'un pourroit accuser le Capitaine Quartier d'avoir fait des contes

à plaisir, quand il dit que tous les navires de France pourroient se

charger d'oyseaux en l'ile qu'il a nommée _Des oyseaux_: & de verité je

croy que cela est un peu hyperbolique. Mais il est certain qu'en cette

ile il y en a tant que c'est chose incroyable. Nous en avons veu de

semblables en notre voyage où il ne falloit qu'assommer, recuillir, &

charger notre vaisseau. Item quand il a raconté avoué avoir poursuivi

une béte à deux piez, & qu'és païs du _Saguenay_ il y a des hommes

accoutrez de draps de laine comme nous, d'autres qui ne mangent point, &

n'ont point de fondement; d'autres qui n'ont qu'une jambe: Item qu'il y

a pardela un païs de Pygmées, & une mer douce. Quant à la béte à deux

pieds je ne sçay que j'en doy croire, car il y a des merveilles plus

étranges en la Nature que cela: puis ces terres là ne sont si bien

découvertes qu'on puisse sçavoir tout ce qui y est. Mais pour le reste

il a son autheur qui lui en a fait le recit homme vieillart, lequel

avoit couru des grandes contrées toute sa vie. Et cet autheur il l'amena

par force au Roy pour lui faire recit de ces choses par sa propre

bouche, afin qu'on y adjoutât telle foy qu'on voudroit. Quant à la mer

douce c'est le grand lac qui est au bout de la grande riviere de

_Canada_, duquel nul des Sauvages de deça n'a veu l'extremité

Occidentale, & avons veu par le rapport fait audit Champlein qu'il a

trente journées de long, qui sont trois cens lieuës à dix lieuës par

jour. Cela peut bien étre appellé mer par ces peuples, prenant la mer

pour une grande étendue d'eau. Pour le regard des _Pygmées_, je sçay par

le rapport de plusieurs que les Sauvages de ladite grande riviere disent

qu'és montagnes des Iroquois il y a des petits hommes fort vaillans, que

les Sauvages plus Orientaux redoutent & ne leur osent faire la guerre.

Quant aux hommes armez jusque au bout des doits, les mémes m'ont recité

avoir veu des armures semblables à celles que décrit ledit Quartier,

léquelles resistent aux coups de fleches. Tout ce que je doute en

l'histoire des voyages d'icelui Quartier, est quand il parle de la Baye

de Chaleur, & dit qu'y fait plus chaud qu'en Hespagne. A quoy je répons

que comme une seule hirondele ne fait pas le Printemps: aussi que pour

avoir fait chaud une fois en cette Baye, ce n'est pas coutume. Je doute

aussi de ce que dit le méme Quartier qu'il y a des assemblées, & comme

des colleges, où les filles sont prostituées, jusques à ce qu'elles

soient mariées & que les femmes veuves ne se remarient point: ce que

nous avons reservé à dire en son lieu. Mais pour retourner audit

Champlein, je voudrois qu'avec le _Gougou_ il n'eust point mis par écrit

que les Sauvages de la Nouvelle-France pressez quelquefois de faim se

mangent l'un l'autre: ni tant de discours de notre sainte Foy, léquels

ne se peuvent exprimer en la langue de Sauvages, ni par truchement, ni

autrement. Car ilz n'ont point de mots qui puissent representer les

mysteres de notre Religion: & seroit impossible de traduire seulement

l'Oraison Dominicale en leur langue, sinon, par periphrases. Car entre

eux ilz ne sçavent que c'est de sanctification, de regne celeste, de

pain super substantiel (que nous disons quotidien) ni d'induire en

tentation. Les mots de gloire, vertu, raison beatitude, Trinité, Saint

Esprit, Anges, Archanges, Resurrection Paradis, Enfer, Eglise, Baptéme,

Foy, Esperance, Charité, & autres infinis ne sont point en usage chés

eux. De sorte qu'il n'y sera pas besoin de grans Docteurs pour le

commencement. Car par necessité il faudra qu'ils apprennent la langue

des peuples qu'ils voudront conduire à la Foy Chrétienne: & à prier en

nôtre langue vulgaire, sans leur penser imposer le dur fardeau des

langues inconues. Ce qu'étant de coutume & de droit positif, & non

d'aucune loy divine, ce sera de la prudence des Pasteurs de les

enseigner utilement & non par fantasies; & chercher le chemin plus court

pour parvenir à leur conversion. Dieu veuille en donner les moyens à

ceux qui en ont la volonté.

_Entreprise du Sieur de Roberval pour l'habitation de la terre de

Canada, aux despens du Roy. Commission du Capitaine Jacques Quartier.

Fin de ladite Entreprise._

Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617) · 第 200 / 303 题