AYANS r'amené le Capitaine Jacques Quartier en France, il nous faut
retourner querir Samuel Champlein, lequel nous avons laissé à
_Tadoussac_, à fin qu'il nous dise quelque nouvelles de ce qu'il aura
veu & ouï parmi les Sauvages depuis que nous l'avons quitté Et afin
qu'il ait un plus beau champ pour rejouir ses auditeurs, je voy le sieur
Prevert de Sainct Malo qui l'attend à l'ile Percée en intention de lui
en bailler d'une: & s'il ne se contente de cela, lui bailler encore avec
la fable des Armouchiquois la plaisante histoire du _Gougou_ qui fait
peur aux petits enfans, afin que par apres l'Historiographe Cayet soit
aussi de la partie en prenant cette monnoye pour bon aloy. Voici donc ce
que ledit Champlein en rapporte en la conclusion de son voyage.
Etans arrivés à Tadoussac nous trouvames les Sauvages que nous avions
rencontrez en la riviere des Iroquois, qui avoient fait rencontre au
premier lac de trois canots Iroquois, léquels ilz attirent & apporterent
les tétes des Iroquois à Tadoussac, & n'y eut qu'un Montagnais blessé au
bras d'un coup de fléche, lequel songeant quelque chose, il falloit que
tous les dix autres le missent en execution pour le rendre content,
croyant aussi que sa playe s'en doit mieux porter. Ce cedit Sauvage
meurt, ses parens vengeront sa mort, soit sur leur nation ou sur
d'autres, ou bien il faut que les Capitaines facent des presens aux
parens du defunct, afin qu'ilz soient contens, ou autrement, (comme j'ay
dit) ils useroient de vengeance: qui est une grande méchanceté entr'eux.
Premier que lédits Montagnais partissent pour aller à la guerre, ilz
s'assmblerent tous avec leurs plus riches habits de fourrures, castors,
& autres peaux, parez de patenôtres & cordons de diverses couleurs, &
s'assemblerent dedans une grande place publique, où il y avoit au devant
d'eux un _Sagamo_ qui s'appelloit _Begourat_ qui les menoit à la guerre,
& étoit les uns derriere les autres, avec leurs arcs & fleches, massues,
& rondelles, dequoy ils se parent pour se battre: & alloient sautans les
uns apres les autres, en faisans plusieurs gestes de leurs corps, ilz
faisoient maints tours de limaçon: apres ilz commencerent à danser à la
façon accoutumée, comme j'ay dit ci-dessus, puis ilz firent leur
Tabagie, & aprés l'avoir fait, les femme se despouillerent toutes nues,
parées de leurs plus beaux _Matachiaz_, & se mirent dedans leurs canots
ainsi nues &n dansant, & puis elles se vindrent mettre à l'eau en se
battans à coups de leurs avirons, se jettans quantité d'eau les unes sur
les autres: toutefois elles ne se faisoient point de mal, car elles se
paroient es coups qu'elles s'entreruoient. Aprés avoir fait toutes ces
ceremonies elle se retirerent en leurs cabanes, & les Sauvages s'en
allerent à la guerre contre les Iroquois. Le seziéme jour d'Aoust nous
partimes de _Tadoussac_, & le dix-huictiéme dudit mois arrivames à l'ile
percée, où trouvames le sieur Prevert de Sainct Malo, qui venoit de la
mine où il avoit été avec beaucoup de peine pour la crainte que les
Sauvages avoient de faire rencontre de leurs ennemis, qui sont les
Armouchiquois, léquels sont hommes sauvages du tout monstrueux, pour la
forme qu'ils ont: car leur téte est petite, & le corps court, les bras
menus comme d'une eschelet, & les cuisses semblablement: les jambes
grosses & longues, qui sont toutes d'une venue, & quant ilz sont assis
sur leurs talons, les genoux leur passent plus d'un demi pied par dessus
la téte, que est chose étrange, & semblent estre hors de nature: Ilz
sont neantmoins fort dispos, & determinez: & sont aux meilleures terres
de toute la côte de la Cadie. Aussi les Souriquois les craignent fort.
Mais avec l'asseurance que ledit sieur de Prevert leur donna, il les
mena jusques à ladite mine, où les Sauvages le guiderent. C'est une fort
haute montagne, avançant quelque peur sur la mer, qui est fort
reluisante au Soleil, où il y a quantité de verd de gris qui procede de
ladite mine de cuivre. Au pié de ladite montagne, il dit que de basse
mer y avoit en quantité de morceaux de cuivre, comme il nous a été
montré, lequel tombe du haut de la montagne. Cedit lieu où est la mine
git par les quarante-cinq degrez & quelques minutes.
Il y a encore une chose étrange digne de reciter que plusieurs Sauvages
m'ont asseuré étre vraye; C'est que proche de la baye de Chaleur tirant
au Su, est une ile, où fait residence un monstre épouventable, que les
Sauvages appellent _Gougou_, & m'ont dit qu'il avoit la forme d'une
femme; mais fort effroyable, & d'une telle grandeur, qu'ilz me disoient
que le bout des mats de nôtre vaisseau ne lui fût pas venu jusques à la
ceinture, tant ilz le peignent grand: & que souvent il a devoré & devore
beaucoup de Sauvages, léquels il met dedans une grande poche quand il
les peut attrapper & puis les mange: & disoient ceux qui avoient évité
le peril de cette mal-heureuse béte, que sa poche étoit si grande, qu'il
y eût peu mettre nôtre vaisseau. Ce monstre fait des bruits horribles
dedans cette ile, que les Sauvages appellent _Gougou_: & quand ilz en
parlent, ce n'est qu'avec une peur si étrange qu'il ne se peut dire de
plus, & mont asseuré plusieurs l'avoir veu: Méme ledit Prevert de
Saint-Malo en allant à la découverture des mines, m'a dit avoir passé si
proche de la demeure de cette effroyable béte, que lui & tous ceux de
son vaisseau entendoient des sifflemens étranges du bruit qu'elle
faisoit: & que les Sauvages qu'il avoit avec lui, lui dirent, que
c'étoit la méme béte, & avoient une telle peur, qu'ilz se cachoient de
toutes parts, craignans qu'elle fût venue ce qu'ilz disent, c'est que
tous les Sauvage en general la craignent, & en parlent si étrangement,
que si je mettois tout ce qu'ilz en disent, l'on le tiendroit pour
fables: mais je tiens que ce soit la residence de quelque diable Qui les
tourmente de la façon. Voilà ce que j'ay apprins de ce _Gougou_.
Le vint-quatriéme jour d'Aoust, nous partimes de _Gachepé_. Le deuxiéme
jour de Septembre, nous faisions état d'étre aussi avant que le Cap de
_Razé_. Le cinquiéme jour dudit mois nous entrames sur le Banc où se
fait la pécherie du poisson. Le seziéme dudit mois nous étions é la
sonde, qui peut étre à quelques cinquante lieuës d'Ouessant. Le vintiéme
dudit mois nous arrivames par la grace de Dieu avec contentement d'un
chacun, & toujours le vent favorable, au port du Havre de Grace.
_Discours sur le Chapitre precedent: Credulité legere: Armouchiquois
quels: Sauvages toujours en crainte: Causes des terreurs Paniques,
faulses visions, & imagination:_: Gougou _proprement que c'est: Autheur
d'icelui: Mine de cuivre: Hanno Carthaginois: Censures sur certains
autheurs qui ont écrit de la Nouvelle-France. Conseil pour l'instruction
des Sauvages._