CHAP. XV

UN Poëte Latin parlant des langues & dictions qui perissent bien

souvent, & se remettent sus selon les humeurs & usages des temps, dit

fort bien:

_Multa renascentur quæ jam cecidere, cadentque._ Ainsi est-il des faits

de plusieurs personnages, déquels la memoire se pert bien souvent avec

les hommes & sont frustrez de la louange qui leur appartient. Et pour

n'aller chercher des exemples externes, le voyage de nôtre Capitaine

Jacques Quartier depuis Sainte-Croix jusques au saut de la grande

riviere, étoit inconu en ce temps ici, les ans & les hommes (car

Belleforet n'en parle point) lui en avoient ravi la louange, si bien que

Champlein pensoit étre le premier qui en avoit gaigné le pris. Mais il

faut rendre à chacun ce qui lui appartient, & suivant ce, dire que ledit

Champlein a ignoré l'histoire du voyage dudit Quartier: Et neantmoins ne

laisse d'estre louable en ce qu'il a fait. Mais je m'étonne que le sieur

du Port Gravé Capitaine hantant dés long temps les Terres-neuves, &

conducteur de la navigation dudit Champlein pour le sieur de Monts, ait

ignoré cela. Or pour ne nous amuser, voila la description du voyage

d'icelui Quartier au dessus du port de Sainte-Croix.

Le dix-neufiéme jour de Septembre nous appareillames & fimes voile avec

le gallion & les deux barques pour aller avec la marée amont ledit

fleuve, où trouvames à voir des deux côtez d'icelui les plus belles &

meilleures terres qu'il soit possible de voir, aussi unies que l'eau,

pleines des plus beaux arbres du monde, & tant de vignes chargées de

raisins le long du fleuve, qu'il semble mieux qu'elles y ayent été

plantées de main d'homme, qu'autrement. Mais pource qu'elles ne sont

cultivées, ni taillées, ne sont lédits rasions si doux, ne si gros comme

les nôtres. Pareillement nous trouvames grand nombre de maisons sur la

rive dudit fleuve, léquelles sont habitées de gens qui font grande

pécherie de tous bons poissons selon les saisons, & venoient en noz

navires en aussi grand amour & privauté que si eussions été du païs,

nous apportans force poisson & de ce qu'ils avoient, pour avoir de notre

marchandise, tendans les mains au ciel, faisans plusieurs ceremonies &

signes de joye. Et nous étans posés environ à vint-cinq lieues de

_Canada_ en un lieu nommé _Achelaci_, qui est un détroit dudit fleuve

fort courant & dangereux tant de pierres, que d'autres choses, là

vindrent plusieurs barques à bord, & entre autres vint un grand seigneur

du païs, lequel fit un grand sermon en venant & arrivant à bord,

montrant par signes evidens avec les mains & autres ceremonies, que

ledit fleuve étoit un peu plus à-mont fort dangereux, nous avertissant

de nous en donner garde. Et presenta celui Seigneur au Capitaine deux de

ses enfans à don, lequel print une fille de l'aage d'environ huit à neuf

ans, & refusa un petit garçon de deux ou trois ans, parce qu'il étoit

trop petit. Ledit Capitaine festiva ledit Seigneur & sa bende de ce

qu'il peut, & lui donna aucun petit present, duquel remercia ledit

Seigneur le Capitaine, puis s'en allerent à terre. Dempuis sont venus

celui Seigneur & sa femme voir leur fille jusques à _Canada_, & apporter

aucun petit present au Capitaine.

Dempuis ledit jour dix-neufiéme jusques au vint-huitiéme dudit mois nous

avons été navigans à-mont ledit fleuve sans perdre heure ni jour, durant

lequel temps avons veu & trouvé aussi beaucoup de païs & terres aussi

unies que l'on sçauroit desirer, pleines de plus beaux arbres du monde,

sçavoir chénes, ormes, noyer, pins, cedres, pruches, fraines, boulles,

sauls, oziers, & force vignes (qui est le meilleur) léquelles avoient si

grande abondance de raisins, que les compagnons (_c'est à dire les

matelots_) en venoient tout chargés à bord. Il y a pareillement force

gruës, cygnes, outardes, oyes, cannes, alouettes, faisans, perdris,

merles, mauvis, tourtres, chardonnerets, serins, linottes, rossignols, &

autres oyseaux, comme en France, & en grande abondance.

Ledit vint-huitiéme de Septembre nous arrivames à un grand lac & plaine

dudit fleuve large d'environ cinq ou six lieuës, & douze de long. Et

navigames ce jour à-mont ledit lac sans trouver par tout icelui que deux

brasses de parfond également sans hausser ni baisser. Et nous arrivans à

l'un des bouts dudit lac ne nous apparoissoit aucun passage, ni sortie,

ains nous sembloit icelui étre tout clos, sans aucune riviere, & ne

trouvames audit bout que brasse & demie, dont nous convint poser &

mettre l'ancre hors, & aller chercher passage avec noz barques, &

trouvames qu'il y a quatre ou cinq rivieres toutes sortantes dudit

fleuve en icelui lac, & venantes dudit _Hochelaga_. Mais en icelles

ainsi sortantes y a basses & traverses faites par le cours de l'eau où

il n'y avoit pour lors qu'une brasse de parfond, & lédites basses

passées y a quatre ou cinq brasses, qui étoit le temps des plus petites

eaux de l'année, ainsi que vimes par les flots dédites eaux qu'elle

croissent de plus de deux brasses de pic.

Toutes icelles rivieres circuissent & environnent cinq ou six belles

iles qui sont le bout d'icelui lac, pour se rassemblent environ quinze

lieues à-mont toutes en une. Celui jour nous fumes à l'une d'icelles ou

trouvames cinq hommes qui prenoient des bétes sauvages, léquelz vindrent

aussi privément à noz barques que s'ilz nous eussent veuz toute leur

vie, sans avoir peur ni crainte. Et nodites barques arrivées à terre,

l'un d'iceux hommes print ledit Capitaine entre ses bras, & le porta à

terre ainsi qu'il eust fait un enfant de six ans, tant estoit icelui

homme fort & grand. Nous leur trouvames un grand monceau de Rats

sauvages qui vont en l'eau, & sont gros comme Connils, & bons à

merveilles à manger, déquelz firent present audit Capitaine, qui leur

donna des couteaux & patenotres pour recompense. Nous leur demandames

par signes si c'étoit le chemin de _Hochelaga_; & ilz nous répondirent

qu'oui: & qu'il y avoit encore trois journées à y aller.

Le lendemain vint-neufiéme de Septembre le Capitaine voyant qu'il

n'étoit possible de pouvoir pour lors passer ledit gallion, fit

avictuailler & accoutrer les barques, & mettre victuailles pour le plus

de temps qu'il fût possible, & que lédites barques en peurent accuillir,

& se partant avec icelles accompagné de partie des Gentils-hommes,

sçavoir de Claude du Pont-briant Echanson de monseigneur le Dauphin,

Charles de la Pommeraye, Jean Govion & vint-huit mariniers y compris

Mace Jalouber, & Guillaume le Breton, ayant la charge souz ledit

Quartier des deux autres navires, pour aller à-mont ledit fleuve au plus

loin qu'il nous seroit possible. Et navigames de temps à gré jusques au

deuxiéme jour d'Octobre, que nous arrivames à _Hochelaga_, qui est

distant du lieu où étoit demeuré le gallion d'environ quarante-cinq

lieuës.

Durant lequel temps & chemin faisans, trouvames plusieurs gens du païs

qui nous apporterent du poisson & autres victuailles, dansans & menans

grand'joye de notre venue. Et pour les attraire & tenir en amitié avec

nous leur donnoit ledit Capitaine pour recompense des couteaux,

patenotres, & autres menues hardes, dequoy se contentoient fort. Et nous

arrivez audit _Hochelaga_, se rendirent audevant de nous plus de mille

personnes tant hommes, femmes, qu'enfans, léquelz nous firent aussi bon

recueil que jamais pere fit à enfant, menans une joye merveilleuse. Car

les hommes en une bende dansoient, & les femmes de leur part, & leurs

enfans d'autre, léquels nous apportoient force poisson & de leur pain

fait de gros mil, lequel ilz jettoient dedans nodites barques, en sorte

qu'il sembloit qu'il tombât de l'air. Voyant ce le Capitaine descendit à

terre accompagné de plusieurs de ses gens, & si tôt qu'il fut descendu,

s'assemblerent tous sur lui, & sur les autres, en faisans une chere

inestimable: & apportoient les femmes leurs enfans à brassées pour les

faire toucher audit Capitaine, & és autres qui étoient en sa compagnie,

en faisant une féte qui dura plus de demie heure. Et voyant ledit

Capitaine leur largesse, & bon vouloir, fit asseoir & ranger toutes les

femmes, & leur donna certaines patenotres d'étain, & autres menues

besongnes; & à partie des hommes des couteaux. Puis se retira à bord

dédites barques pour soupper & passer la nuit: durant laquelle demeura

Icelui peuple sur le bord dudit fleuve, au plus prés dédites barques,

faisans toute la nuit plusieurs feuz & danses, en disant à toutes heures

_Aguiazé_ qui est leur dire du salut & joye.

_Comment les Capitaines & les Gentils-hommes de sa compagnie, avec ses

mariniers bien armez & en bon ordre allerent à la ville de_ Hochelaga.

_Situation du lieu. Fruits du païs: Batimens: & maniere de vivre des

Sauvages._

Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617) · 第 186 / 303 题