JE ne trouve en tout ce discours le sujet pourquoy les Sauvages de
_Canada_ habituez prés saincte Croix ne vouloient que le Capitaine
Quartier allât en _Hochelaga_ qui est vers le saut de la grande riviere.
Neantmoins je pense que c'étoient leurs ennemis, & pour ce n'avoient
point ce voyage agreable: ou bien ilz craignoient que ledit Capitaine ne
les abandonnât, & allât demeurer en _Hochelaga_. Et pour ce voyans que
pour leurs beaux ïeux icelui Capitaine ne vouloit differer son
entreprise, ilz s'aviserent d'une ruse grossiere (de verité) envers
nous, qui sommes armez de bouclier de la foy, mais qui n'est
impertinente entre eux & leurs semblables. Voici donc ce que l'Autheur
en dit:
Le dix-huitiéme jour dudit mois de Septembre pour nous cuider toujours
empecher d'aller à _Hochelaga_, songerent un grande finesse, qui fut
telle: ilz firent habiller trois hommes en la façon de trois diables,
léquelz étoient vétus de peaux de chiens noirs & blancs, & avoient
cornes aussi longues que le bras, & étoient peints par le visage de noir
comme charbon: & les firent mettre dans une de leurs barques à nôtre non
sceu. Puis vindrent avec leur bende comme avoient de coutume, auprés de
noz navires, & se tindrent dedans le bois sans apparoitre environ deux
heures attendans que l'heure & marée fût venue pour l'arrivée de ladite
barque: à laquelle heure sortirent tous, & se presenterent ainsi qu'ilz
vouloient faire. Et commença _Taiguragni_ à saluer le Capitaine, lequel
luy demanda s'il vouloit avoir le bateau. A quoy lui répondit ledit
_Taiguragni_ que non pour l'heure, mais que tantôt il entreroit dedans
lédits navires. Et incontinent arriva ladite barque, où étoient léditz
trois hommes apparoissans étre trois diables, ayans de grande cornes sur
leurs tétes, & faisoit celui du milieu, en venant, un merveilleux
sermon, & passérent le long de noz navires avec leurdite barque, sans
aucunement tourner leur veuë vers nous, & allerent assener & donner en
terre avec leurdite barque, & tout incontinent ledit _Donnacona_ & ses
gens prindrent ladite barque & lédits hommes léquelz s'étoient laissé
choir au fond d'icelle, comme gens morts, & porterent le tout ensemble
dans le bois, qui estoit distant dédites navires d'un jet de pierre, &
ne demeura une seule personne que tous ne se retirassent dedans ledit
bois. Et eux étans retirez commencerent une predication & prechement que
nous oyions de noz navires, qui dura environ demie heure. Aprés laquelle
sortirent lédits _Taiguragni & Domagaya_ dudit bois marchans vers nous
ayans les mains jointes & leurs chappeaux souz leurs coudes, faisans une
grande admiration. Et commença le dit _Taiguragni_ à dire, Jesus Maria,
Jacques Quartier regardant le ciel comme l'autre. Et le Capitaine voyant
leurs mines & ceremonies leur commença à demander qu'il y avoit, & que
c'étoit qui étoit survenu de nouveau, léquelz répondirent qu'il y avoit
de piteuses nouvelles, en disant, Nenni est-il bon (c'est à dire
qu'elles ne sont pas bonnes). Et le Capitaine leur demanda derechef que
c'étoit. Et ilz lui dirent que leur dieu nommé _Cudouagni_ avoit parlé à
_Hochelaga_, & que les trois hommes devant dits étoient venus de par lui
leur annoncer les nouvelles, & qu'il y avoit tant de glaces, & neges
qu'ilz mourroient tous. Déquelles paroles nous primmes tous à rire, &
leur dire que _Cudouagni_ n'étoit qu'un sot, & qu'il ne sçavoit ce qu'il
disoit, & qu'ilz le dissent à ses messagers, & que le sus les garderoit
bien de froid s'ils lui vouloient croire. Et lors ledit _Taiguragni_ &
son compagnon demanderent audit Capitaine s'il avoit parlé à Jesus. Et
il répondit que ses Pretres y avoient parlé, & qu'il feroit beau temps.
Dequoy remercierent fort ledit Capitaine, & s'en retournerent dedans le
bois dire les nouvelles aux autres, léquels à l'instant sortirent dudit
bois feignans étre joyeux dédites paroles. Et pour montrer qu'ils en
étoient joyeux, tout incontinent qu'ilz furent devant les navires
commencerent d'une commune voix à faire trois cris & hurlemens, qui est
leur signe de joye, & se prindrent à danser & chanter comme avoient de
coutume. Mais par resolution lédits _Taiguragni & Domagaya_ dirent au
Capitaine que ledit _Donnacona_ ne vouloit point que nul d'eux allât à
_Hochelaga_ avec lui s'il ne s'il ne bailloit plege qui demeurât à terre
avec ledit _Donnacona_. A quoy leur répondit le Capitaine que s'ilz
n'étoient deliberez y aller de bon courage, qu'ilz demeurassent, & que
pour eux ne lairroient mettre peine à y aller.
Or devant que nôtre Capitaine Jacques Quartier s'embarque pour faire son
voyage, allons querir Champlein, lequel nous avons laissé à _Tadoussac_
entretenant les Sauvages de discours Theologiques, & le conduisons
jusques à Sainte-Croix, où l'ayans laissé, nous reprendrons ledit
Capitaine pour nous conduire à _Hochelaga_ & au haut de la grande
riviere: en quoy faisans nous remarquerons paraventure avec ledit
Champlein quelques particularitez que n'avons veuës. Car je n'estime pas
qu'il y ait peu fait d'avoir remarqué, & comme pontillé jusques aux
petites roches & battures qui sont dans icelle riviere pour la seureté
des navigans, & à fin qu'en moins de temps ilz puissent penetrer par
tout, marchans souz cette conduite comme sur un chemin tout frayé. Il
dit donc:
Le Mercredy dix-huictieme jour de Juin nous partimes de _Tadoussac_ pour
aller au Saut. Nous passames prés d'une ile qui s'appelle l'ile du
Liévre qui peut étre à deux lieuës de la terre & bende du Nort, à
quelque sept lieuës dudit _Tadoussac_, & à cinq lieuës de la terre du
Su. De l'ile au Liévre nous rengeames la côte du Nort environ demie
lieuë, jusques à une pointe qui avance à la mer, où il faut prendre plus
au large. Ladite pointe est à une lieuë d'une ile qui s'appelle l'ile
aux Coudre qui peut tenir environ deux lieuës de large, & de ladite ile
à la terre du Nort, il y a une lieuë. Cette ile est quelque peu unie,
venant en amoindrissant par les deux bouts. Au bout de l'Ouest il y a
des prairies & pointes de rochers qui avancent quelque peu dans la
riviere. Elle est quelque peu agreable pour les bois qui l'environnent.
Il y a force ardoise, & y est la terre quelque peu graveleuse; au bout
de laquelle il y a un rocher qui avance à la mer environ demi lieuë.
Nous passames au Nort de ladite ile, distante de l'ile au Liévre de
douze lieuës.
Le Jeudy ensuivant nous en partimes & vimmes mouiller l'ancre à une ance
dangereuse du côté du Nort, où il y a quelques prairies, & une petite
riviere, où les Sauvages cabannent quelquefois. Cedit jour rengeans
toujours ladite côte du Nort, jusques à un lieu où nous relachames pour
les vens qui nous étoient contraires, où il y avoit force rochers &
lieux fort dangereux, nous fumes trois jours en attendant le beau temps.
Toute cette côte n'est que montagnes tant du côté du Su, que du côté du
Nort, la pluspart ressemblant à celle du Saguenay.
Le Dimanche vint-deuxiéme jour dudit mois nous en partimes pour aller à
l'ile d'Orleans, où il y a quantité d'iles à la bende du su, léquelles
sont basses, & couvertes d'arbres, semblans estre fort agreables,
contenans (selon que j'ay peu juger) les unes deux lieuës, & une lieuë,
& autres demie: Autour de ces iles ce ne sont que rochers & basses, fort
dangereux à passer, & sont éloignez quelques deux lieuës, & une lieuë de
la grand'terre du Su. Et delà vimmes renger à l'ile d'Orleans du côté du
su. Elle est à une lieuë de la terre du Nort, fort plaisante & unie,
contenant de long huit lieuës. Le côté de la terre du Su est basse,
quelques deux lieues avant en terre; lédites terres commencent à étre
basse à l'endroit de ladite ile, qui peut étre à deux lieues de la terre
du Su. A passer du côté du Nort, il y fait fort dangereux pour les bancs
de sable & rochers, qui sont entre ladite ile & la grand'terre, &
asseche préque toute de basse mer. Au bout de ladite ile je vis un
torrent d'eau qui débordoit de dessus une grande montagne de ladite
riviere de Canada, & dessus ladite montagne est terre unie & plaisante à
voir, bien que dedans lédites terres l'on voit de hautes montagnes qui
peuvent estre à quelques vint ou vint-cinq lieues dans les terres, qui
sont proches du premier Saut de _Saguenay_. Nous vimmes mouiller l'ancre
à _Kebec_ qui est un détroit de ladite riviere de Canada, qui a quelque
trois cens pas de large. Il y a à ce détroit de côté du Nort une
montagne assez hautes qui va en abbaissant des deux côtez. Tout le reste
est païs uni & beau, où il y a de bonnes terres pleines d'arbres comme
chénes, cyprez, boulles, sapins, & trembles, & autres arbres fruitiers
sauvages, & vignes: qui fait qu'à mon opinion si elles étoient cultivées
elles seroient bonnes comme les nôtres. Il y a le long de la côte dudit
_Kebec_ des diamans dans des rochers d'ardoise, qui sont meilleurs que
ceux d'Alençon. Dudit _Kebec_ jusques à l'ile au Couder il y a vint-neuf
lieuës.
Le Lundi vint-troisiéme dudit mois nous partimes de _Kebec_ où la
riviere commence à s'élargir quelquefois d'une lieuë, puis de lieuë &
demie, ou deux lieuës au plus. Le païs va de plus en plus en
embellissant. Ce sont toutes terres basses, sans rochers, que fort peu.
Le côté du Nort est rempli de rochers & bancs de sable, il faut prendre
celui du Su, comme d'une demie lieuë loin de terre. Il y a quelques
petites rivieres qui ne sont point navigables, si ce n'est pour les
canots des Sauvages, auquelles y a grande quantité de sauts. Nous vimmes
mouiller l'ancre jusques à Sainte-Croix, distante de _Kebec_ de quinze
lieuës. C'est une pointe basse qui va en haussant des deux côtez: Le
païs est beau & uni, & les terres meilleures qu'en lieu que j'eusse veu,
avec quantité de bois: mais fort peu de sapins & cyprés. Il s'y trouve
en quantité de vignes, poires, noisettes, cerises, grozelles rouges &
vertes, & de certaines petites racines de la grosseur d'une petite noix,
ressemblant au goust comme truffes, qui sont tres-bonnes roties &
bouillies; Toute cette terre est noire, sans aucuns rochers, sinon qu'il
y a grande quantité d'ardoise: elle est fort tendre, & si elle étoit
bien cultivée, elle seroit de bon rapport. Du côté du Nort il y a une
autre riviere qui s'appelle _Batiscan_, qui va fort avant en terre, par
où quelquefois les Algoumequins viennent: & une autre du méme côté à
trois lieuës de Sainte-Croix sur le chemin de _Kebec_, qui est celle où
fut Jacques Quartier au commencement de la découverture qu'il en fit, &
ne passa point plus outre.
_Voyage du Capitaine Jacques Quartier à_ Hochelaga: _Nature & fruits du
païs: Reception des François par les Sauvages: Abondance de vignes &
raisins: Grand lac: Rats musquez: Arrivée en_ Hochelaga: _Merveilleuse
rejouissance dédits Sauvages._