CHAP. XIII

LA saison s'avançoit des-ja fort & pressoit le Capitaine Jacques

Quartier de chercher une retraite pour l'hiver, ce qui le faisoit hâter,

se trouvant en païs inconnu, où jamais aucun Chrétien n'avoit été: puis

il vouloit voir une fin à la découverte de cette grande riviere de

_Canada_, dans laquelle jamais nos mariniers n'étoient entrez, cuidans

(à cause de son incroyable largeur) que ce fust un golfe & pour ce ledit

Capitaine Quartier ne s'arréta gueres ni en la riviere de _Saguenay_, ni

és iles aux Coudres & d'Orleans (ainsi s'appelle aujourd'hui celle où il

mit en terre les deux sauvages qu'il avoit r'amené de France) il passa

donc chemin sans perdre temps, & ayant rencontré un lieu assez commode

pour loger ses navires (ainsi que nous avons n'agueres veu) il delibere

de s'y arréter. Et pour-ce retourna querir les navires qu'il avoit

laissés en ladite ile d'Orleans, comme nous verrons par la suite de son

histoire, laquelle il continuë ainsi:

Aprés que nous fumes arrivez avec les barques ausditz navires, &

retournez de la riviere Sainte-Croix, le Capitaine commanda appréter

lédites barques pour aller à terre à ladite ile voir les arbres (qui

sembloient à voir fort beaux & la nature de la terre d'icelle), ce qui

fut fait. Et etans à la dite ile, la trouvames pleine de fort beaux

arbres, comme Chénes, Ormes, Pins, Cedres, & autres bois de la sorte des

nôtres, & pareillement y trouvames force vignes, ce que n'avions veu par

ci-devant en toute la terre. Et pour ce la nommames _l'ile de Bacchus_:

Icelle ile tient de longueur environ douze lieuës, & est moult belle

terre & unie, pleine de bois, sans y avoir aucun labourage, sors qu'y a

petites maisons, où ilz font pécherie, comme par ci-devant est fait

mention.

Le lendemain partimes avec nosditz navires pour les mener audit lieu de

Sainte-Croix, & y arrivames le lendemain quatorziéme dudit mois, &

vindrent au-devant de nous léditz _Donnacona, Taiguragni, & Domagaya_,

avec vint-cinq barques chargées de gens, & alloient audit _Stadaconé_ où

est leur demeurance: & vindrent tous à noz navires faisans plusieurs

signes de joye, fors les deux homme qu'avions apporté, sçavoir

_Taiguragni & Domagaya_, léquels étoient tout changez de propos & de

courage, & ne voulurent entrer dans nodits navires, nonobstant qu'ils en

fussent plusieurs fois priez: dequoy eumes aucune deffiance. Le

Capitaine leur demanda s'ilz vouloient aller (comme ilz lui avoient

promis) avec lui à _Hochelaga_: & ilz répondirent qu'ouy, & qu'ils

étoient deliberez d'y aller: & alors chacun se retira.

Et le lendemain quinziéme dudit mois le Capitaine accompagné de

plusieurs de ses gens fut à terre pour faire planter balises & merches,

pour plus seurement mettre les navires à seureté. Auquel lieu trouvames

& se rendirent audevant de nous grand nombre de gens du païs: & entre

autres lédits _Donnacona_, noz deux hommes & leur bende, léquels se

tindrent à part sous une pointe de terre, qui est sur le bord dudit

fleuve, sans qu'aucun d'eux vint environs nous, comme les autres qui

n'étoient de leur bende faisoient. Et apres que ledit Capitaine fut

averti qu'ils y étoient, commanda à partie de ses gens aller avec lui, &

furent vers eux souz ladite pointe, & trouverent Lédits _Donnacona,

Taiguragni, Domagaya,_ & autres. Et apres s'étre entresaluez, s'avança

ledit _Taiguragni_ de parler, & dit au Capitaine que ledit seigneur

_Donnacona_ etoit marri dont ledit Capitaine & ses gens, portoient tant

de battons de guerre, parce que de leur part n'en portoient nuls. Aquoy

répondit le Capitaine que pour sa marrison ne laisseroit à les porter, &

que c'étoit la coutume de France, & qu'il le sçavoit bien. Mais pour

toutes ces paroles ne laisserent lédits Capitaine & _Donnacona_ de faire

grand'chere ensemble. Et lors apperceumes que tout ce que disoit ledit

_Taiguragni_ ne venoit que de lui & son compagnon. Car avant que partir

dudit lieu firent une asseurance ledit Capitaine & Seigneur de sorte

merveilleuse. Car tout le peuple dudit _Donnacona_ ensemblement

jetterent & firent trois cris à pleine voix, que c'étoit chose horrible

à ouir. Et à tant prindrent congé les uns des autres.

Le lendemain seziéme dudit mois nous mimes noz deux plus grandes navires

dedans ledit hable & riviere, où il y de pleine mer trois brasses, 7 de

basse eau demie-brasse, & fut laissé le gallion dedans la rade pour

mener à _Hochelaga_. Et tout incontinent que lédits navires furent audit

hable à sec se trouverent devant lédits navires lédits _Donnacona,

Taiguragni & Domagaya_, avec plus de cinq cens personnes tant hommes,

femmes, qu'enfans. Et entra ledit Seigneur avec dix ou douze autres des

plus grands personnages, léquels furent par ledit Capitaine & autres,

fétoyez & receuz selon leur état, & leur furent donnez aucuns petits

presens: & fut par _Taiguragni_ dit audit Capitaine que ledit seigneur

étoit marri dont il alloit à _Hochelaga_, & que ledit seigneur ne

vouloit point que lui qui parloit allant avec lui, comme il avoit

promis, parceque la riviere ne valoit rien (_c'est une façon de parler

des Sauvages, pour dire qu'elle est dangereuse, comme de verité elle

est, passé le lieu de Sainte-Croix._) Aquoy fit réponse ledit Capitaine,

que pour tout ce ne laisseroit d'y aller s'il luy estoit possible, parce

qu'il avoit commandement du Roy son maitre d'aller au plus avant qu'il

lui seroit possible: mais si ledit _Taiguragni_ y vouloit aller, comme

il avoit promis, qu'on lui feroit present dequoy il seroit content, &

grand'chere, & & qu'ilz ne feroit seulement qu'aller voir _Hochelaga_,

puis retourner. A quoy répondit ledit _Taiguragni_ qu'il n'iroit point.

Lors se retirerent en leurs maisons.

Le lendemain dix-septiéme dudit mois ledit _Donnacona_ & les autres

revindrent comme devant, & apporterent force anguilles & autres

poissons, duquel se fait grande pécherie audit fleuve, comme sera

ci-apres dit. Et lors qu'ilz furent arrivez devant nodits navires, ilz

commencerent à danser & chanter comme ils avoient de coutume, & aprés

qu'ils eurent ce fait, fit ledit _Donnacona_ mettre tous ses gens d'un

côté, & fit un cerne sur le sablon, & y fit mettre ledit Capitaine, &

ses gens, puis commença une grande harangue tenant une fille d'environ

de l'aage de dix ans en l'une de ses mains, puis la vint presenter,

audit Capitaine, & lors tous les gens dudit seigneur se prindrent à

faire trois cris en signe de joye & alliance, puis derechef presenta

deux petits garçons de moindre aage l'un aprés l'autre, déquels firent

telz cris & ceremonies que devant. Duquel present fut ledit Seigneur par

ledit Capitaine remercié. Et lors _Taiguragni_ dit audit Capitaine que

la fille étoit la propre fille de la soeur dudit Seigneur, & l'un des

garçons frere de lui qui parloit: & qu'on les lui donnoit sur

l'intention qu'il n'allat point à _Hochelaga_. Lequel Capitaine répondit

que si on les lui avoit donné sur cette intention, qu'on les reprint, &

que pour rien il ne laisseroit à aller audit _Hochelaga_, par-ce qu'il

avoit commandement de ce faire. Sur léquelles paroles _Domagaya_

compagnon dudit _Taiguragni_ dit audit Capitaine que ledit sieur luy

avoit donné lédits enfans pour bon amour, & en signe d'asseurance, &

qu'il étoit content d'aller avec ledit Capitaine à _Hochelaga_: dequoy

eurent grosses paroles dédits _Taiguragni, & Domagaya_. Dont apperceumes

que ledit _Taiguragni_ ne valoit rien, & qu'il ne songeoit que trahison,

tant par ce, qu'autres mauvais tours que lui avions veu faire. Et fit ce

ledit Capitaine fit mettre lédits enfans dedans les navires, & apporter

deux épées, un grand bassin d'airain, plain, & un ouvré à laver les

mains, & en fit present audit _Donnacona_, qui fort s'en contenta, &

remercia ledit Capitaine, & commanda à tous ses gens chanter & danser: &

pria le Capitaine faire tirer une piece d'artillerie, par ce que

_Taiguragni & Domagaya_ lui en avoient fait féte, & aussi que jamais

n'en avoient veu ni ouï. Lequel Capitaine répondit qu'il en étoit

content, & commanda tirer une douzaine de barges avec leurs boulets le

travers du bois qui croit joignant lédits navires & hommes Sauvages;

dequoy furent tous si étonnez qu'ils pensoient que le ciel fût cheu sur

eux, & se prindrent à hurler & hucher si tresfort, qu'il sembloit

qu'enfer y fût vuidé. Et auparavant qu'ilz se retirassent ledit

_Taiguragni_ fit dire par interposées personnea que les compagnons du

gallion léquels étoient en la rade, avoient tué deux de leurs gens de

coups d'artillerie, dont se retirerent tous si à grand hâte qu'il

sembloit que les voulussions tuer. Ce qui ni se trouva verité: car

durant ledit jour ne fut dudit gallion tirée artillerie.

_Ruse inepte des Sauvages pour détourner le Capitaine Jacques Quartier

du voyage en_ Hochelaga: _Comme ilz figurent le diable: Depart de

Champlein de Tadoussac pour aller à Sainte-Croix: Nature & rapport du

païs: Ile d'Orleans._ Kebec: _Diamans audit_ Kebec: _Riviere de_

Batiscan.

Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617) · 第 184 / 303 题