LA saison s'avançoit des-ja fort & pressoit le Capitaine Jacques
Quartier de chercher une retraite pour l'hiver, ce qui le faisoit hâter,
se trouvant en païs inconnu, où jamais aucun Chrétien n'avoit été: puis
il vouloit voir une fin à la découverte de cette grande riviere de
_Canada_, dans laquelle jamais nos mariniers n'étoient entrez, cuidans
(à cause de son incroyable largeur) que ce fust un golfe & pour ce ledit
Capitaine Quartier ne s'arréta gueres ni en la riviere de _Saguenay_, ni
és iles aux Coudres & d'Orleans (ainsi s'appelle aujourd'hui celle où il
mit en terre les deux sauvages qu'il avoit r'amené de France) il passa
donc chemin sans perdre temps, & ayant rencontré un lieu assez commode
pour loger ses navires (ainsi que nous avons n'agueres veu) il delibere
de s'y arréter. Et pour-ce retourna querir les navires qu'il avoit
laissés en ladite ile d'Orleans, comme nous verrons par la suite de son
histoire, laquelle il continuë ainsi:
Aprés que nous fumes arrivez avec les barques ausditz navires, &
retournez de la riviere Sainte-Croix, le Capitaine commanda appréter
lédites barques pour aller à terre à ladite ile voir les arbres (qui
sembloient à voir fort beaux & la nature de la terre d'icelle), ce qui
fut fait. Et etans à la dite ile, la trouvames pleine de fort beaux
arbres, comme Chénes, Ormes, Pins, Cedres, & autres bois de la sorte des
nôtres, & pareillement y trouvames force vignes, ce que n'avions veu par
ci-devant en toute la terre. Et pour ce la nommames _l'ile de Bacchus_:
Icelle ile tient de longueur environ douze lieuës, & est moult belle
terre & unie, pleine de bois, sans y avoir aucun labourage, sors qu'y a
petites maisons, où ilz font pécherie, comme par ci-devant est fait
mention.
Le lendemain partimes avec nosditz navires pour les mener audit lieu de
Sainte-Croix, & y arrivames le lendemain quatorziéme dudit mois, &
vindrent au-devant de nous léditz _Donnacona, Taiguragni, & Domagaya_,
avec vint-cinq barques chargées de gens, & alloient audit _Stadaconé_ où
est leur demeurance: & vindrent tous à noz navires faisans plusieurs
signes de joye, fors les deux homme qu'avions apporté, sçavoir
_Taiguragni & Domagaya_, léquels étoient tout changez de propos & de
courage, & ne voulurent entrer dans nodits navires, nonobstant qu'ils en
fussent plusieurs fois priez: dequoy eumes aucune deffiance. Le
Capitaine leur demanda s'ilz vouloient aller (comme ilz lui avoient
promis) avec lui à _Hochelaga_: & ilz répondirent qu'ouy, & qu'ils
étoient deliberez d'y aller: & alors chacun se retira.
Et le lendemain quinziéme dudit mois le Capitaine accompagné de
plusieurs de ses gens fut à terre pour faire planter balises & merches,
pour plus seurement mettre les navires à seureté. Auquel lieu trouvames
& se rendirent audevant de nous grand nombre de gens du païs: & entre
autres lédits _Donnacona_, noz deux hommes & leur bende, léquels se
tindrent à part sous une pointe de terre, qui est sur le bord dudit
fleuve, sans qu'aucun d'eux vint environs nous, comme les autres qui
n'étoient de leur bende faisoient. Et apres que ledit Capitaine fut
averti qu'ils y étoient, commanda à partie de ses gens aller avec lui, &
furent vers eux souz ladite pointe, & trouverent Lédits _Donnacona,
Taiguragni, Domagaya,_ & autres. Et apres s'étre entresaluez, s'avança
ledit _Taiguragni_ de parler, & dit au Capitaine que ledit seigneur
_Donnacona_ etoit marri dont ledit Capitaine & ses gens, portoient tant
de battons de guerre, parce que de leur part n'en portoient nuls. Aquoy
répondit le Capitaine que pour sa marrison ne laisseroit à les porter, &
que c'étoit la coutume de France, & qu'il le sçavoit bien. Mais pour
toutes ces paroles ne laisserent lédits Capitaine & _Donnacona_ de faire
grand'chere ensemble. Et lors apperceumes que tout ce que disoit ledit
_Taiguragni_ ne venoit que de lui & son compagnon. Car avant que partir
dudit lieu firent une asseurance ledit Capitaine & Seigneur de sorte
merveilleuse. Car tout le peuple dudit _Donnacona_ ensemblement
jetterent & firent trois cris à pleine voix, que c'étoit chose horrible
à ouir. Et à tant prindrent congé les uns des autres.
Le lendemain seziéme dudit mois nous mimes noz deux plus grandes navires
dedans ledit hable & riviere, où il y de pleine mer trois brasses, 7 de
basse eau demie-brasse, & fut laissé le gallion dedans la rade pour
mener à _Hochelaga_. Et tout incontinent que lédits navires furent audit
hable à sec se trouverent devant lédits navires lédits _Donnacona,
Taiguragni & Domagaya_, avec plus de cinq cens personnes tant hommes,
femmes, qu'enfans. Et entra ledit Seigneur avec dix ou douze autres des
plus grands personnages, léquels furent par ledit Capitaine & autres,
fétoyez & receuz selon leur état, & leur furent donnez aucuns petits
presens: & fut par _Taiguragni_ dit audit Capitaine que ledit seigneur
étoit marri dont il alloit à _Hochelaga_, & que ledit seigneur ne
vouloit point que lui qui parloit allant avec lui, comme il avoit
promis, parceque la riviere ne valoit rien (_c'est une façon de parler
des Sauvages, pour dire qu'elle est dangereuse, comme de verité elle
est, passé le lieu de Sainte-Croix._) Aquoy fit réponse ledit Capitaine,
que pour tout ce ne laisseroit d'y aller s'il luy estoit possible, parce
qu'il avoit commandement du Roy son maitre d'aller au plus avant qu'il
lui seroit possible: mais si ledit _Taiguragni_ y vouloit aller, comme
il avoit promis, qu'on lui feroit present dequoy il seroit content, &
grand'chere, & & qu'ilz ne feroit seulement qu'aller voir _Hochelaga_,
puis retourner. A quoy répondit ledit _Taiguragni_ qu'il n'iroit point.
Lors se retirerent en leurs maisons.
Le lendemain dix-septiéme dudit mois ledit _Donnacona_ & les autres
revindrent comme devant, & apporterent force anguilles & autres
poissons, duquel se fait grande pécherie audit fleuve, comme sera
ci-apres dit. Et lors qu'ilz furent arrivez devant nodits navires, ilz
commencerent à danser & chanter comme ils avoient de coutume, & aprés
qu'ils eurent ce fait, fit ledit _Donnacona_ mettre tous ses gens d'un
côté, & fit un cerne sur le sablon, & y fit mettre ledit Capitaine, &
ses gens, puis commença une grande harangue tenant une fille d'environ
de l'aage de dix ans en l'une de ses mains, puis la vint presenter,
audit Capitaine, & lors tous les gens dudit seigneur se prindrent à
faire trois cris en signe de joye & alliance, puis derechef presenta
deux petits garçons de moindre aage l'un aprés l'autre, déquels firent
telz cris & ceremonies que devant. Duquel present fut ledit Seigneur par
ledit Capitaine remercié. Et lors _Taiguragni_ dit audit Capitaine que
la fille étoit la propre fille de la soeur dudit Seigneur, & l'un des
garçons frere de lui qui parloit: & qu'on les lui donnoit sur
l'intention qu'il n'allat point à _Hochelaga_. Lequel Capitaine répondit
que si on les lui avoit donné sur cette intention, qu'on les reprint, &
que pour rien il ne laisseroit à aller audit _Hochelaga_, par-ce qu'il
avoit commandement de ce faire. Sur léquelles paroles _Domagaya_
compagnon dudit _Taiguragni_ dit audit Capitaine que ledit sieur luy
avoit donné lédits enfans pour bon amour, & en signe d'asseurance, &
qu'il étoit content d'aller avec ledit Capitaine à _Hochelaga_: dequoy
eurent grosses paroles dédits _Taiguragni, & Domagaya_. Dont apperceumes
que ledit _Taiguragni_ ne valoit rien, & qu'il ne songeoit que trahison,
tant par ce, qu'autres mauvais tours que lui avions veu faire. Et fit ce
ledit Capitaine fit mettre lédits enfans dedans les navires, & apporter
deux épées, un grand bassin d'airain, plain, & un ouvré à laver les
mains, & en fit present audit _Donnacona_, qui fort s'en contenta, &
remercia ledit Capitaine, & commanda à tous ses gens chanter & danser: &
pria le Capitaine faire tirer une piece d'artillerie, par ce que
_Taiguragni & Domagaya_ lui en avoient fait féte, & aussi que jamais
n'en avoient veu ni ouï. Lequel Capitaine répondit qu'il en étoit
content, & commanda tirer une douzaine de barges avec leurs boulets le
travers du bois qui croit joignant lédits navires & hommes Sauvages;
dequoy furent tous si étonnez qu'ils pensoient que le ciel fût cheu sur
eux, & se prindrent à hurler & hucher si tresfort, qu'il sembloit
qu'enfer y fût vuidé. Et auparavant qu'ilz se retirassent ledit
_Taiguragni_ fit dire par interposées personnea que les compagnons du
gallion léquels étoient en la rade, avoient tué deux de leurs gens de
coups d'artillerie, dont se retirerent tous si à grand hâte qu'il
sembloit que les voulussions tuer. Ce qui ni se trouva verité: car
durant ledit jour ne fut dudit gallion tirée artillerie.
_Ruse inepte des Sauvages pour détourner le Capitaine Jacques Quartier
du voyage en_ Hochelaga: _Comme ilz figurent le diable: Depart de
Champlein de Tadoussac pour aller à Sainte-Croix: Nature & rapport du
païs: Ile d'Orleans._ Kebec: _Diamans audit_ Kebec: _Riviere de_
Batiscan.