LE vint-septiéme d'Avril nous fumes trouver les Sauvages à la pointe de
sainct Matthieu, qui est à une lieue de _Tadoussac_, avec les deux
Sauvages que mena le sieur du Pont de Honfleur, pour faire le rapport de
ce qu'ils avoient veu en France, & de la bonne reception que leur avoit
fait le Roy. Ayans mis pied à terre nous fumes à la cabanne de leur
grand _Sagamo_, qui s'appelle _Anadabijou_, où nous le trouvames avec
quelques quatre-vints ou cent de ses compagnons qui faisoient _Tabagie_
(qui veut dire festin) lequel nous receut fort bien selon la coutume du
païs, & nous fit assoir aprés lui, & tous les Sauvages arangez les uns
auprés des autres des deux côtez de la dite cabane. L'un des Sauvages
que nous avions amené commença à faire sa harangue, de la bonne
reception que leur avoit fait le Roy, & le bon traitement qu'ils avoient
receu en France, & qu'ils s'asseurassent que sadite Majesté leur vouloit
du bien, & desiroit peupler leur terre, & faire paix avec leurs ennemis
(qui sont les Iroquois) ou leur envoyer des forces pour les veincre: en
leur contant aussi les beaux chateaux, palais, maisons, & peuples qu'ils
avoient veu, & nôtre façon de vivre. Il fut entendu avec un silence si
grand, qu'il ne se peut dire de plus. Or aprés qu'il eut achevé sa
harangue, ledit grand _Sagamo Anadabijou_ l'ayant attentivement ouï, il
commença à prendre du petun, & en donner audit sieur du Pont, & à moy, &
à quelques autres _Sagamos_ qui étoient auprés de lui. Ayant bien
petuné, il commença à faire sa harangue à tous, parlant posément,
s'arrétant quelquefois un peu, & puis reprenant sa parole, en leur
disant: Que veritablement ilz devoient estre fort contens d'avoir sadite
Majesté pour grand ami. Ilz répondirent, tous d'une voix, _ho, ho, ho_,
qui est à dire, _oui, oui_. Lui continuant toujours sadite harangue,
dit: Qu'il estoit fort aise que sadite Majesté peuplat leur terre, & fit
la guerre à leurs ennemis, qu'il n'y avoit nation au monde à qui ilz
voulussent plus de bien qu'aux François. En fin il leur fit entendre à
tous le bien & utilité qu'ilz pourroient recevoir de sadite Majesté.
Aprés qu'il eut achevé sa harangue, nous sortimes de sa cabanne, & eux
commencerent à faire leur _Tabagie_ qu'ilz font avec des chairs
d'Orignac (qui est comme Boeuf) d'Ours, de Loups-marins, & Castors, qui
sont les viandes les plus ordinaires qu'ils ont & du gibier en quantité.
Ils avoient huit ou dix chaudieres pleines de viandes au milieu de
ladite cabanne, & étoient éloignez les uns des autres six pas & chacune
a son feu. Ilz sont assis des deux côtez (comme j'ay dit cy-dessus) avec
chacun son écuelle d'écorce d'arbre: & lors que la viande est cuite, il
y en a un qui fait les partages à chacun dans lédites écuelles, où ilz
mangent fort salement: car quand ils ont les mains grasses, ils les
frottent à leurs cheveux faute de serviettes, ou bien au pois de leurs
chiens dont ils ont quantité pour la chasse. Premier que leur viande fût
cuite, il y en eut un qui se leva, & print un chien, & s'en alla sauter
autour dédites chaudieres d'un bout de la cabanne à l'autre: Etant
devant le grand _Sagamo_, il jetta son chien à terre de force, & puis
tous d'une voix s'écrierent _ho, ho, ho_: ce qu'ayant fait s'en alla
asseoir à sa place. En méme instant un autre se leva, & fit le
semblable, continuant toujours jusques à ce que la viande fût cuite. Or
aprés avoir achevé leur _Tabagie_, ilz commencerent à danser, en prenant
les tétes de leurs ennemis, qui leur pendoient par derriere. En signe de
rejouissance il y en a un ou deux qui chantent en accordant leurs voix
par la mesure de leurs mains qu'ilz frappent sur leurs genoux, puis ilz
s'arrétent quelquefois en s'écrians, _ho, ho, ho_, & recommencent à
danser en soufflant, comme un homme qui est hors d'haleine. Ilz
faisoient cette rejouissance pour la victoire par eux obtenuë sur les
Iroquois, dont ilz en avoient tué quelques cent, auquels ilz coupperent
les tétes, qu'ils avoient avec eux pour leur ceremonie. Ils estoient
trois nations quand ilz furent à la guerre, les Etechemins,
Algoumequins, & Montagnais au nombre de mille, qui allerent faire la
guerre audits Iroquois qu'ilz rencontrerent à l'entrée de la riviere
dédits Iroquois, & en assomerent une centaine. La guerre qu'ilz font
n'est que par surprise, car autrement ils auraient peur, & craignent
trop lédits Iroquois, qui sont en plus grand nombre que lédits
Montagnais, Etechemins, & Algoumequins. Le vint-huitiéme jour dudit mois
ilz se vindrent cabanner audit port de _Tadoussac_ où étoit nôtre
vaisseau. A la pointe du jour leurdit grand _Sagamo_ sortit de sa
cabanne, allant autour de toutes les autres cabannes, en criant à haute
voix, qu'ils eussent à déloger pour aller à _Tadoussac_, où étoient
leurs bons amis. Tout aussi-tôt un chacun d'eux deffit sa cabanne en
moins d'un rien, & ledit grand Capitaine le premier commença à prendre
son canot, & le porter à la mer où il embarqua sa femme & ses enfans, &
quantité de fourrures, & se mirent ainsi prés de deux cens canots, qui
vont étrangement, car encore que nôtre chalouppe fût bien armée, si
alloient-ilz plus vite que nous. Ils étoient au nombre de mille
personnes tant d'hommes que femmes & enfans.
[Illustration]
_La rejouissance que font les Sauvages aprés qu'ils ont eü victoire sur
leurs ennemis; Leurs humeurs: Sont malicieux; Leur croyances & faulse
opinions. Que leurs devins parlent visiblement aux Diables._