CHAP. IX

APRES avoir découvert _Anticosti_, le lendemain nous eumes conoissance

de _Gachepé_, terre fort haute. C'est une baye du coté du Su, laquelle

contient quelque sept ou huit lieuës de long & à son entrée quatre

lieuës de large. Là y a une riviere qui va quelques trente lieues dans

les terres. Ici est le commencement de la grande riviere de _Canada_,

sur laquelle à la bande du Su y a la riviere _Mantanne_, laquelle va

quelques dix-huit lieues dans les terres. Elle est petite & à soixante

lieuës dudit _Gachepé_. Mais les Sauvages étans au bout d'icelle portent

leurs canots (qui sont petits bateaux d'écorce) environ une lieuë par

terre, & se viennent rendre en la Baye de Chaleur: par où ilz font des

grans voyages. De ladite riviere de _Mantanne_ on vient vers le Pic où

il y a vint-lieuës: & delà en traversant la riviere on vient à

_Tadoussac_, d'où il y a quinze lieuës. C'est le chemin que nous

suivimes en allant. Mais comme nous eumes là sejourné quelque temps, &

aprés que nous fumes allé au saut de ladite grande riviere de _Canada_,

nous retournames quelque nombre de _Tadoussac_ à _Gachepé_, & de là nous

allames à la _Baye des Moruës_, laquelle peut tenir quelque trois lieuës

de long, & autant de large à son entree: Puis vimmes à _l'ile percée_,

qui est comme un rocher fort haut élevé des deux côtez, où il y a un

trou par où les chaloupes & bateaux peuvent passer de haute mer, & de

basse mer on peut aller de la grande terre à à ladite ile, qui n'en est

qu'à quatre ou cinq cent pas. Et à l'environ d'icelle y a une autre ile

dite _l'ile de Bonaventure_, & peut tenir de long demie lieuë: En tous

léquels lieux se fait gran'pécherie de poisson sec & verd. Et passé

ladite ile percée on vient à ladite Baye de Chaleur, qui va comme à

l'Ouest-Sur-ouest quelques quatre-vint lieuës dans les terres, contenant

au large en son entrée quelque quinze lieuës. Et disent les Sauvages

qu'en icelle baye il y a une riviere qui va quelque vint lieuës dans les

terres, au bout dequoy est un lac qui peut tenir quelques vint lieuës,

auquel il y a fort peu d'eau, & qu'en Eté il asseche: auquel ilz

trouvent (environ un pié dans la terre) une maniere de metal, qui

ressemble à l'argent, & qu'en un autre lieu proche dudit lac il y a une

autre mine de cuivre. Ayans trouvé ceux que nous cherchions à l'ile

percée, nous retournames derechef à _Tadoussac_. Mais comme nous fumes à

quelques trois lieuës du cap l'Evesque nous fumes contrairez d'une

tourmente laquelle dura deux jours, qui nous fit relacher dedans une

grande ance en attendant le beau temps. Le lendemain nous en partimes &

fumes encores contrariez d'une autre tourmente: Ne voulans relacher, &

pensans gaigner chemin nous fumes à la côte Nort le vint-huitiéme jour

de Juillet mouiller l'ancre à une ance qui est fort mauvaise, &-cause

des bancs de rochers qu'il y a. Cette ance est par les cinquante-uniéme

degrés & quelques minutes. Le lendemain nous vimmes mouiller l'ancre

proche d'une riviere qui s'appelle _Saincte Marguerite_, où il y a de

pleine mer quelques trois brasses d'eau, & brasse & demie de basse mer;

elle va assez avant. A ce que j'ay veu, dans terre du côté de l'Est il y

a un saut d'eau qui entre dans ladite riviere, & vient de quelques

cinquante ou soixante brasses de haut, d'où procede la plus grande part

de l'eau qui descend dedans: A son entrée il y a un banc de sable, où il

peut avoir de basse eau demie brasse. Toute la côte du côté de l'Est est

sable mouvant, où il y a une pointe à quelque demie lieuë de ladite

riviere, qui avance une demie lieuë en la mer: & du côté de l'Ouest il y

a une petite ile: cedit lieu est par les cinquante degrez. Toutes ces

terres sont tres-mauvaises remplies de sapins: la terre est quelque peu

haute, mais non tant que celle du Su. A quelques trois lieuës de là nous

passames proche d'une autre riviere laquelle sembloit estre fort grande,

barrée neantmoins la pluspart de rochers. A quelques huit lieuës de là

il y a une pointe qui avance une lieuë & demie à la mer, où il n'y a que

brasse & demie d'eau. Passé cette pointe il s'en trouve une autre à

quelque quatre lieues où il y a assez d'eau: Toute cette côte terre

basse & sablonneuse. A quelques quatre lieues de là il y a une ance où

entre une riviere, il y peut aller beaucoup de vaisseaux du côté de

l'Ouest, c'est une pointe basse qui avance environ une lieuë en la mer.

Il faut ranger la terre de l'Est comme de trois cens pas, pour pouvoir

entrer dedans: Voila le meilleur port qui est en toute la côte du Nort,

mais il fait fort dangereux y aller pour les basses, & bancs de sable

qu'il y a en la pluspart De la côte pres de deux lieuës à la mer. On

trouve à quelque six lieuës de là une bay, où il y a une ile de sable.

Toute la dite bay est fort baturiere dans ladite baye & quelque quatre

lieuës de là, il y a une belle ance où entre une riviere: Toute cette

côte est basse & sabloneuse, il y descend un saut d'eau qui est grand. A

quelques cinq lieuës de là il y a une pointe qui avance environ demie

lieuë en la mer où il y a une ance, & d'une pointe à l'autre y a trois

lieuës; mais ce n'est que batures où il y a peu d'eau. A quelque deux

lieues il y a une plage où il y a un bon port, & une petite riviere, où

il y a trois iles, & où des vaisseaux se pourroient mettre à l'abry. A

quelques trois lieues de là il y a une pointe de sable qui avance

environ une lieue, où au bout il y a un petit ilet. Puis allant à

Lesquemin vous rencontrez deux petites iles basses, & un petit rocher à

terre. Cesdites iles sont environ à demi lieuë de Lesquemin qui est un

fort mauvais port, entourné de rochers, & asseché de basse mer, & faut

variser pour entrer dedans au derriere d'une petite pointe de rocher, où

il n'y peut qu'un vaisseau. Un peu plus haut, il y a une riviere qui va

quelque peu dans les terres: c'est le lieu où les Basques font la péche

des baleines. Pour dire verité le port ne vaut du tout rien. Nous vimmes

de là audit port de _Tadoussac_. Toutes cédites terres ci-dessus sont

basses à la côte, & dans les terres fort hautes. Elle ne sont si

plaisantes ni fertiles que celles du Su, bien qu'elles soient plus

basses.

Ayans mouillé l'ancre devant le port de _Tadoussac_ à notre premiere

arrivée, nous entrames dedans ledit port le vint-sixiéme jour de May. Il

est fait comme une ance, gisant à l'entrée de la riviere de _Saguenay_,

en laquelle il y a un courant d'eau & marée fort étrange, pour sa

vitesse & profondité, où quelque fois il vient des vents impetueux

léquels amenent avec eux de grandes froidures. L'on tient que ladite

riviere a quelque quarante-cinq ou cinquante lieuës jusques au premier

saut, & vient du côté de Nor-norouest. Ledit port de _Tadoussac_ est

petit, où il ne pourroit que dix ou douze vaisseaux: mais il y a de

l'eau assez à Est à l'abry de ladite riviere de _Saguenay_ le long d'une

petite montagne, qui est préque coupée de la mer: le reste ce sont

montagnes hautes élevées, où il y a peu de terre, sinon rochers & sables

remplis de bois, de pins, ciprez, sapins, boulles, & quelques manieres

d'arbres de peu: il y a un petit étang proche dudit port renfermé de

montagnes couvertes de bois. A l'entrée dudit port il y a deux pointes,

l'une du côté d'Ouest contenant une lieue en mer, qui s'appelle la

poincte de sainct Matthieu; & l'autres du côté de Suest, contenant un

quart de lieue, qui s'appelle la pointe de tous les diables, les vens du

Su & Su-suest, & Su-surouest, frappent dedans ledit port. Mais de la

pointe de sainct Matthieu jusques à ladite pointe de tous les diables,

il y a prés d'une lieue: l'une & l'autre pointe asseche de basse mer.

Quant à la riviere de Saguenay elle est tres-belle, & a une profondeur

incroyable. Elle procede selon que j'ay entendu, d'un lieu fort haut,

d'où descent un torrent d'eau d'une grande impetuosité; mais l'eau qui

en vient, n'est point capable de faire un tel fleuve comme cetui-là, &

faut qu'il y ait d'autres rivieres qui s'y dechargent: & y a depuis le

premier saut, jusques au port de Tadoussac (qui est l'entrée de la dite

riviere de Saguenay) quelques 40 ou 50 lieues, & une bonne lieue & demie

de large au plus & un quart au plus étroit, qui fait qu'il y a grand

courant d'eau. Toute la terre que j'ay veu ne sont que montagnes de

rochers la pluspart, couvertes de bois de sapins, cyprez, & boulles,

terre fort mal plaisante, où je n'ay point trouvé une lieuë de terre

pleine, tant d'un côté que d'autre. Il y a quelques montagnes de sable &

iles en ladite riviere, qui sont hautes élevées. En fin ce sont de vrays

desert habitables tant seulement aux animaux & oyseaux; car je vous

asseure qu'allant chasser par les lieux que me sembloient les plus

plaisans, je ne trouvay rien qui soit, sinon de petits oyseaux qui sont

comme rossignols & hirondelles, léquels y viennent en Eté; car autrement

je croy qu'il n'y en a point, à cause de l'excessif froid qu'il y fait,

cette riviere venant de devers le Nor-ouest. Les Sauvages me firent

rapport, qu'ayant passé le premier saut d'où vient ce torrent d'eau, ilz

passent huit autres sauts, & puis vont une journée sans en trouver

aucun, puis passent autres six sauts, & viennent dedans un lac, où ilz

peuvent faire à leur aise quelques douze à quinze lieuës. Audit bout du

lac il y a des peuples qui sont cabannez: puis on entre dans trois

autres rivieres, quelques trois ou quatre journées dans chacune, où au

bout dédites riviere, il y a deux ou trois manieres de lacs, d'où prend

sa source le _Saguenay_, de laquelle source jusques audit port de

_Tadoussac_, il y a dix journées de leurs Canots. Au bord dédites

rivieres, il y a quantité de cabanes, où il vient d'autres nations du

côté du Nort troquer avec les Montagnais qui vont là, des peaux de

castor & martre, avec autres marchandises que donnent les vaisseaux

François audits Montagnés. Lédits Sauvages du Nort disent, qu'ilz voient

une mer qui est salée.

Voila ce qu'a écrit Champlein dés l'an six cens cinq, de la riviere de

Saguenay. Mais depuis il dit en sa derniere relation que le port de

_Tadoussac_, jusques à lamer que les Sauvages de _Saguenay_ decouvrent

au Nort, il y a de quarante à cinquante journées; ce qui est bien

éloigné des dix que maintenant il a dit. Or s'ilz font de douze à quinze

lieuës par jour, voila plus de six cens lieuës tirant au nort: D'où je

collige qu'il a eu tort de nous bailler une charte geographique de la

Nouvelle-France, en laquelle ayant voulu suivre celle que les Anglois

ont publiée de leur derniere découverte de l'an mille six cens onze, il

s'est tout contrarié à ce qu'il écrit. Car depuis _Tadoussac_ jusques à

cette mer (qui n'est point au Nort, mais à l'ouest du _Saguenay_) il n'y

a pas deux cens lieuës. Et si on y veut aller par la riviere dite _Les

trois rivieres_ en sa charte, il ne s'en trouve que six-vints. Et

toutefois je ne voudrois aisement croire lédits Anglois, disans qu'il se

trouve une mer dans les terres au cinquantiéme. Car il y a long temps

qu'elle seroit découverte étant si voisine de _Tadoussac_, & en méme

élevation.

[Illustration]

_Bonne reception faite aux François par le grand Sagamo des Sauvages de

Canada: Leurs festins & danses: La guerre qu'ils ont avec les Iroquois._

Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617) · 第 180 / 303 题