APRES avoir découvert _Anticosti_, le lendemain nous eumes conoissance
de _Gachepé_, terre fort haute. C'est une baye du coté du Su, laquelle
contient quelque sept ou huit lieuës de long & à son entrée quatre
lieuës de large. Là y a une riviere qui va quelques trente lieues dans
les terres. Ici est le commencement de la grande riviere de _Canada_,
sur laquelle à la bande du Su y a la riviere _Mantanne_, laquelle va
quelques dix-huit lieues dans les terres. Elle est petite & à soixante
lieuës dudit _Gachepé_. Mais les Sauvages étans au bout d'icelle portent
leurs canots (qui sont petits bateaux d'écorce) environ une lieuë par
terre, & se viennent rendre en la Baye de Chaleur: par où ilz font des
grans voyages. De ladite riviere de _Mantanne_ on vient vers le Pic où
il y a vint-lieuës: & delà en traversant la riviere on vient à
_Tadoussac_, d'où il y a quinze lieuës. C'est le chemin que nous
suivimes en allant. Mais comme nous eumes là sejourné quelque temps, &
aprés que nous fumes allé au saut de ladite grande riviere de _Canada_,
nous retournames quelque nombre de _Tadoussac_ à _Gachepé_, & de là nous
allames à la _Baye des Moruës_, laquelle peut tenir quelque trois lieuës
de long, & autant de large à son entree: Puis vimmes à _l'ile percée_,
qui est comme un rocher fort haut élevé des deux côtez, où il y a un
trou par où les chaloupes & bateaux peuvent passer de haute mer, & de
basse mer on peut aller de la grande terre à à ladite ile, qui n'en est
qu'à quatre ou cinq cent pas. Et à l'environ d'icelle y a une autre ile
dite _l'ile de Bonaventure_, & peut tenir de long demie lieuë: En tous
léquels lieux se fait gran'pécherie de poisson sec & verd. Et passé
ladite ile percée on vient à ladite Baye de Chaleur, qui va comme à
l'Ouest-Sur-ouest quelques quatre-vint lieuës dans les terres, contenant
au large en son entrée quelque quinze lieuës. Et disent les Sauvages
qu'en icelle baye il y a une riviere qui va quelque vint lieuës dans les
terres, au bout dequoy est un lac qui peut tenir quelques vint lieuës,
auquel il y a fort peu d'eau, & qu'en Eté il asseche: auquel ilz
trouvent (environ un pié dans la terre) une maniere de metal, qui
ressemble à l'argent, & qu'en un autre lieu proche dudit lac il y a une
autre mine de cuivre. Ayans trouvé ceux que nous cherchions à l'ile
percée, nous retournames derechef à _Tadoussac_. Mais comme nous fumes à
quelques trois lieuës du cap l'Evesque nous fumes contrairez d'une
tourmente laquelle dura deux jours, qui nous fit relacher dedans une
grande ance en attendant le beau temps. Le lendemain nous en partimes &
fumes encores contrariez d'une autre tourmente: Ne voulans relacher, &
pensans gaigner chemin nous fumes à la côte Nort le vint-huitiéme jour
de Juillet mouiller l'ancre à une ance qui est fort mauvaise, &-cause
des bancs de rochers qu'il y a. Cette ance est par les cinquante-uniéme
degrés & quelques minutes. Le lendemain nous vimmes mouiller l'ancre
proche d'une riviere qui s'appelle _Saincte Marguerite_, où il y a de
pleine mer quelques trois brasses d'eau, & brasse & demie de basse mer;
elle va assez avant. A ce que j'ay veu, dans terre du côté de l'Est il y
a un saut d'eau qui entre dans ladite riviere, & vient de quelques
cinquante ou soixante brasses de haut, d'où procede la plus grande part
de l'eau qui descend dedans: A son entrée il y a un banc de sable, où il
peut avoir de basse eau demie brasse. Toute la côte du côté de l'Est est
sable mouvant, où il y a une pointe à quelque demie lieuë de ladite
riviere, qui avance une demie lieuë en la mer: & du côté de l'Ouest il y
a une petite ile: cedit lieu est par les cinquante degrez. Toutes ces
terres sont tres-mauvaises remplies de sapins: la terre est quelque peu
haute, mais non tant que celle du Su. A quelques trois lieuës de là nous
passames proche d'une autre riviere laquelle sembloit estre fort grande,
barrée neantmoins la pluspart de rochers. A quelques huit lieuës de là
il y a une pointe qui avance une lieuë & demie à la mer, où il n'y a que
brasse & demie d'eau. Passé cette pointe il s'en trouve une autre à
quelque quatre lieues où il y a assez d'eau: Toute cette côte terre
basse & sablonneuse. A quelques quatre lieues de là il y a une ance où
entre une riviere, il y peut aller beaucoup de vaisseaux du côté de
l'Ouest, c'est une pointe basse qui avance environ une lieuë en la mer.
Il faut ranger la terre de l'Est comme de trois cens pas, pour pouvoir
entrer dedans: Voila le meilleur port qui est en toute la côte du Nort,
mais il fait fort dangereux y aller pour les basses, & bancs de sable
qu'il y a en la pluspart De la côte pres de deux lieuës à la mer. On
trouve à quelque six lieuës de là une bay, où il y a une ile de sable.
Toute la dite bay est fort baturiere dans ladite baye & quelque quatre
lieuës de là, il y a une belle ance où entre une riviere: Toute cette
côte est basse & sabloneuse, il y descend un saut d'eau qui est grand. A
quelques cinq lieuës de là il y a une pointe qui avance environ demie
lieuë en la mer où il y a une ance, & d'une pointe à l'autre y a trois
lieuës; mais ce n'est que batures où il y a peu d'eau. A quelque deux
lieues il y a une plage où il y a un bon port, & une petite riviere, où
il y a trois iles, & où des vaisseaux se pourroient mettre à l'abry. A
quelques trois lieues de là il y a une pointe de sable qui avance
environ une lieue, où au bout il y a un petit ilet. Puis allant à
Lesquemin vous rencontrez deux petites iles basses, & un petit rocher à
terre. Cesdites iles sont environ à demi lieuë de Lesquemin qui est un
fort mauvais port, entourné de rochers, & asseché de basse mer, & faut
variser pour entrer dedans au derriere d'une petite pointe de rocher, où
il n'y peut qu'un vaisseau. Un peu plus haut, il y a une riviere qui va
quelque peu dans les terres: c'est le lieu où les Basques font la péche
des baleines. Pour dire verité le port ne vaut du tout rien. Nous vimmes
de là audit port de _Tadoussac_. Toutes cédites terres ci-dessus sont
basses à la côte, & dans les terres fort hautes. Elle ne sont si
plaisantes ni fertiles que celles du Su, bien qu'elles soient plus
basses.
Ayans mouillé l'ancre devant le port de _Tadoussac_ à notre premiere
arrivée, nous entrames dedans ledit port le vint-sixiéme jour de May. Il
est fait comme une ance, gisant à l'entrée de la riviere de _Saguenay_,
en laquelle il y a un courant d'eau & marée fort étrange, pour sa
vitesse & profondité, où quelque fois il vient des vents impetueux
léquels amenent avec eux de grandes froidures. L'on tient que ladite
riviere a quelque quarante-cinq ou cinquante lieuës jusques au premier
saut, & vient du côté de Nor-norouest. Ledit port de _Tadoussac_ est
petit, où il ne pourroit que dix ou douze vaisseaux: mais il y a de
l'eau assez à Est à l'abry de ladite riviere de _Saguenay_ le long d'une
petite montagne, qui est préque coupée de la mer: le reste ce sont
montagnes hautes élevées, où il y a peu de terre, sinon rochers & sables
remplis de bois, de pins, ciprez, sapins, boulles, & quelques manieres
d'arbres de peu: il y a un petit étang proche dudit port renfermé de
montagnes couvertes de bois. A l'entrée dudit port il y a deux pointes,
l'une du côté d'Ouest contenant une lieue en mer, qui s'appelle la
poincte de sainct Matthieu; & l'autres du côté de Suest, contenant un
quart de lieue, qui s'appelle la pointe de tous les diables, les vens du
Su & Su-suest, & Su-surouest, frappent dedans ledit port. Mais de la
pointe de sainct Matthieu jusques à ladite pointe de tous les diables,
il y a prés d'une lieue: l'une & l'autre pointe asseche de basse mer.
Quant à la riviere de Saguenay elle est tres-belle, & a une profondeur
incroyable. Elle procede selon que j'ay entendu, d'un lieu fort haut,
d'où descent un torrent d'eau d'une grande impetuosité; mais l'eau qui
en vient, n'est point capable de faire un tel fleuve comme cetui-là, &
faut qu'il y ait d'autres rivieres qui s'y dechargent: & y a depuis le
premier saut, jusques au port de Tadoussac (qui est l'entrée de la dite
riviere de Saguenay) quelques 40 ou 50 lieues, & une bonne lieue & demie
de large au plus & un quart au plus étroit, qui fait qu'il y a grand
courant d'eau. Toute la terre que j'ay veu ne sont que montagnes de
rochers la pluspart, couvertes de bois de sapins, cyprez, & boulles,
terre fort mal plaisante, où je n'ay point trouvé une lieuë de terre
pleine, tant d'un côté que d'autre. Il y a quelques montagnes de sable &
iles en ladite riviere, qui sont hautes élevées. En fin ce sont de vrays
desert habitables tant seulement aux animaux & oyseaux; car je vous
asseure qu'allant chasser par les lieux que me sembloient les plus
plaisans, je ne trouvay rien qui soit, sinon de petits oyseaux qui sont
comme rossignols & hirondelles, léquels y viennent en Eté; car autrement
je croy qu'il n'y en a point, à cause de l'excessif froid qu'il y fait,
cette riviere venant de devers le Nor-ouest. Les Sauvages me firent
rapport, qu'ayant passé le premier saut d'où vient ce torrent d'eau, ilz
passent huit autres sauts, & puis vont une journée sans en trouver
aucun, puis passent autres six sauts, & viennent dedans un lac, où ilz
peuvent faire à leur aise quelques douze à quinze lieuës. Audit bout du
lac il y a des peuples qui sont cabannez: puis on entre dans trois
autres rivieres, quelques trois ou quatre journées dans chacune, où au
bout dédites riviere, il y a deux ou trois manieres de lacs, d'où prend
sa source le _Saguenay_, de laquelle source jusques audit port de
_Tadoussac_, il y a dix journées de leurs Canots. Au bord dédites
rivieres, il y a quantité de cabanes, où il vient d'autres nations du
côté du Nort troquer avec les Montagnais qui vont là, des peaux de
castor & martre, avec autres marchandises que donnent les vaisseaux
François audits Montagnés. Lédits Sauvages du Nort disent, qu'ilz voient
une mer qui est salée.
Voila ce qu'a écrit Champlein dés l'an six cens cinq, de la riviere de
Saguenay. Mais depuis il dit en sa derniere relation que le port de
_Tadoussac_, jusques à lamer que les Sauvages de _Saguenay_ decouvrent
au Nort, il y a de quarante à cinquante journées; ce qui est bien
éloigné des dix que maintenant il a dit. Or s'ilz font de douze à quinze
lieuës par jour, voila plus de six cens lieuës tirant au nort: D'où je
collige qu'il a eu tort de nous bailler une charte geographique de la
Nouvelle-France, en laquelle ayant voulu suivre celle que les Anglois
ont publiée de leur derniere découverte de l'an mille six cens onze, il
s'est tout contrarié à ce qu'il écrit. Car depuis _Tadoussac_ jusques à
cette mer (qui n'est point au Nort, mais à l'ouest du _Saguenay_) il n'y
a pas deux cens lieuës. Et si on y veut aller par la riviere dite _Les
trois rivieres_ en sa charte, il ne s'en trouve que six-vints. Et
toutefois je ne voudrois aisement croire lédits Anglois, disans qu'il se
trouve une mer dans les terres au cinquantiéme. Car il y a long temps
qu'elle seroit découverte étant si voisine de _Tadoussac_, & en méme
élevation.
[Illustration]
_Bonne reception faite aux François par le grand Sagamo des Sauvages de
Canada: Leurs festins & danses: La guerre qu'ils ont avec les Iroquois._