LE neufiéme jour de Juin les Sauvages commencerent à se réjouir tous
ensemble & faire leur _Tagagie_, comme j'ay dit ci-dessus' & danser,
pour ladite victoire qu'ils avoient obtenue contre leurs ennemis. Or
apres avoir fait bonne chere, les Algoumequins, une des trois nations,
sortirent de leurs Cabannes, & se retirerent à part dans une place
publicque, firent arrenger toutes leurs femmes & filles les unes prés
des autres, & eux se mirent derriere chantans tous d'une voix comme j'ay
dit ci-devant. Aussi-tôt toutes les femmes & filles commencerent à
quitter leurs robbes & peaux, & se mirent toutes nues montrans leur
nature, neantmoins parées de _Matachia_ qui sont patenôtres & cordons
entre-lassez faits de poil de Por-épic, qu'ils teindent de diverses
couleurs. Aprés avoir achevé leurs chants, ilz dirent tous d'une vois,
_ho, ho, ho_. A méme instant toutes les femmes & filles se couvrirent de
leurs robbes (car elles les jettent à leurs piés) & s'arréterent quelque
peu: & puis aussi tôt recommençans à chanter elles laisserent aller
leurs robbes comme auparavant.
Or en faisant cette danse, le _Sagamo_ des Algoumequins qui s'appelle
_Besouat_, étoit assis devant lédites femmes & filles, au milieu de deux
batons où étoient les tétes de leurs ennemis pendues: quelquefois il se
levoit & s'en alloit haranguant & disant aux Montagnés & Etechemins,
voyez comme nous nous rejouissons de la victoire que nous avons obtenue
de nos ennemis, il faut que vous en faciés autant, afin que nous soyons
contens: puis tous ensemble disoient _ho, ho, ho_. Retourné qu'il fut en
sa place, le grand _Sagamo_ avec tous ses compagnons dépouillerent leurs
robbes estans tout nuds (hors-mis leur nature qui est couverte d'une
petite peau) & prindrent chacun ce que bon leur sembla, comme
_Matachia_, haches, épées, chauderons, graisses, chair d'Orignac,
Loup-main: bref chacun avoit un present qu'ils allerent donner aux
Algoumequins. Aprés toutes ces ceremonies la danse cessa, & lédits
Algoumequins hommes & femmes emporterent leurs presens & leurs cabannes.
Ilz firent encore mettre deux hommes de chacune nation des plus dispos
qu'ilz firent courir & celui qui fut le plus vite à la course eut un
present.
Tous ces peuples sont tous d'une humeur assez joyeux, ilz rient le plus
souvent, toutefois ilz sont quelque peu Saturniens; Ilz parlent fort
posément, comme se voulans bien faire entendre, & s'arrétent aussi-tôt
en songeant une grande espace de temps, puis reprennent leur parole. Ils
usent bien souvent de cette façon de faire parmi leurs harangues au
conseil, où il n'y a que les plus principaux, qui sont les anciens; Les
femmes & enfans n'y assistent point.
Ce sont la pluspart gens qui n'ont point de loy, selon que j'ay peu voir
& m'informer audit grand _Sagamo_, lequel me dit: Qu'ilz croyent
veritablement qu'il y a un Dieu qui a creé toutes choses. Et lors je lui
dis, Puis qu'ilz croyent à un seul Dieu: Comment est-ce qu'il les avoit
mis au monde, & d'où ils étoient venus? Il me répondit. Apres que Dieu
eut fait toutes choses, il print quantité de fleches, & les mit en
terre, d'où sortit hommes & femmes; qui ont multiplié au monde jusques à
present, & sont venus de cette façon. Je lui répondis que ce qu'il
disoit étoit faux: mais que veritablement il y avoit un seul Dieu, qui
avoit creé toutes choses en la terre & aux cieux. Voyant toutes ces
choses si parfaites, sans qu'il y eût personne qui gouvernât en ce
monde, il print du limon de la terre, & en crea Adam nôtre premier Pere,
& comme il sommeilloit, Dieu print une de ses côtes, & en forma Eve,
qu'il lui donna pour compagne, & que c'étoit la verité qu'eux & nous
étions venus de cette façon, & non de fleches comme ilz croyoient. Il ne
me dit rien, sinon: Qu'il avouoit plutôt ce que je lui disois, que ce
qu'il me disoit. Je luy demanday aussi s'il ne croyoit point qu'il y eût
un autre qu'un seul Dieu. Il me dit que leur croyance étoit: Qu'il y
avoit un seul Dieu, un Fils, une Mere & le Soleil, qui étoient quatre.
Neantmoins que Dieu étoit pardessus tous; mais que le Fils étoit bon. Je
luy remontray son erreur selon nôtre Foy, enquoy il adjouta quelque peu
de creance. Je lui demanday s'ilz n'avoient point veu, ni ouï dire à
leurs ancestres que Dieu fût venu au monde: Il me dit, Qu'il ne l'avoit
point veu: mais qu'anciennement il y eut cinq hommes qui s'en allerent
vers le Soleil couchant, léquels rencontrerent Dieu, qui leur demanda,
Où allez-vous? Ils disent, Nous allons chercher nôtre vie: Dieu leur
répondit, Vous la trouverés ici. Ilz passerent plus outre, sans faire
état de ce que Dieu leur avoit dit, lequel print une pierre & en toucha
deux, & furent transmués en pierre, & dit derechef aux trois autres, Où
allez-vous; & ilz respondirent comme à la premiere fois: & Dieu leur dit
derechef, Ne passez plus outre, vous la trouveréz ici: Et voyans qu'il
ne leur venoit rien, ilz passerent outre; & Dieu print deux batons & il
en toucha les deux premiers, qui furent transmués en batons, & le
cinquiéme s'arréta, ne voulant passer plus outre. Et Dieu lui demanda
derechef, Où vas tu? Je vois chercher ma vie: Demeure, & tu la
trouveras: Il demeura sans passer plus outre, & Dieu lui donna de la
viande, & en mangea: Aprés avoir fait bonne chere, il retourna avec les
autres Sauvages, & leur raconta tout ce que dessus. Il me dit aussi,
Qu'une autre fois il y avoit un homme qui avoit quantité de _Tabac_ (qui
est une herbe dequoy ilz prennent la fumée) & Dieu vint à cet homme, &
lui demanda où étoit son petunoir: l'homme print son petunoir, & le
donna à Dieu, qui petuna beaucoup. Aprés avoir bien petuné, Dieu rompit
ledit petunoir en plusieurs pieces & l'homme lui demanda, Pourquoy as-tu
rompu mon petunoir, & tu vois bien que je n'en ay point d'autre; & Dieu
en print un qu'il avoit & le lui donne, lui disant: en voila un que je
te donne, porte-le à ton grand _Sagamo_, qu'il le garde & s'il le garde
bien, il ne manquera point de chose quelconque, ni tous ses compagnons:
ledit homme print le petunoir, qu'il donna à son grand _Sagamo_, lequel
tandis qu'il l'eut, les Sauvages ne manquerent de rien de monde: Mais
que du depuis ledit _Sagamo_ avoit perdu ce petunoir, qui est l'occasion
de la grande famine qu'ils ont quelquefois parmi eux. Je lui demanday
s'il croyoit tout cela. Il me dit qu'ouï, & que c'étoit verité. Or je
croy que voila pourquoy ilz disent que Dieu n'est pas trop bon. Mais je
luy repliquay & lui dis, Que Dieu étoit tout bon, & que sans doute
c'étoit le diable qui s'étoit montré à ces hommes là, & que s'ils
croyoient comme nous en Dieu, ilz ne manqueroient de ce qu'ils auroient
besoin. Que le Soleil qu'ilz voyent, la Lune & les Etoiles avoient eté
creés de ce grand Dieu, qui a fait le ciel & la terre, & n'ont nulle
puissance que celle que Dieu leur a donnée: Que nous croyons en ce grand
Dieu, qui par sa bonté nous voit envoyé son cher Fils, lequel conceu du
sainct Esprit, print chair humaine dans le ventre virginal de la Vierge
Marie, ayant été trente-trois ans en terre, faisans une infinité de
miracles, ressuscitant les morts, guerissant les malades, chassant les
diable, illuminant les aveugles enseignat aux hommes la volonté de Dieu
son Pere, pour le servir, honorer, & adorer, a épandu son sang, &
souffert mort & passion pour nous & pour noz pechez, & racheté le genre
humain, étant enseveli & ressuscité, descendu aux enfers, & monté au
ciel, où il est assis à la dextre de Dieu son Pere, Que c'étoit la
croyance de tous les Chrétiens, qui croyoient au Pere, au Fils, & au
sainct Esprit, qui ne sont pourtant trois Dieux, mais un méme, & un seul
Dieu en une Trinité en laquelle il n'y a point de plutôt, ou d'aprés,
rien de plus grand ne de plus petit. Que la Vierge Marie mere du Fils de
Dieu, & tous les hommes & femmes qui ont vécu en ce monde, faisans les
commandemens de Dieu, & ont enduré martyre pour son nom, & qui par la
permission de Dieu ont fait des miracles, & sont saints au ciel en son
Paradis, prient tous pour nous cette grande Majesté divine, de nous
pardonner noz fautes & noz pechez que nous faisons contre sa loy & ses
commandemens, & par noz prieres que nous saisons à la divine Majesté, il
nous donne ce que nous avons besoin, & le diable n'a nulle puissance sur
nous: & ne nous peut faire de mal. Que s'ils avoient cette croyance, ilz
seroient comme nous, que le diable ne leur pourroit plus faire de mal, &
ne manqueroient de ce qu'ils auroient besoin. Alors ledit _Sagamo_ me
dit, qu'il vouloit ce que je disois. Je lui demanday de quelle ceremonie
ils usoient à prier leur Dieu: Il me dit, Qu'ilz n'usoient point
autrement de ceremonies, sinon qu'un chacun prioit en son coeur comme il
vouloit: Voila pourquoy je croy qu'il n'y a aucune loy parmi eux, &
vivent la pluspart comme bétes brutes, & croy que promptement ilz
seroient reduits bons Chrétiens si l'on habitoit leurs terres, ce qu'ilz
désiroient la pluspart. Ils ont parmi eux quelques Sauvages qu'ils
appellent _Pilotoua_, qui parlent au Diable visiblement, & leur dit ce
qu'il faut qu'ilz facent, tant pour la guerre que pour autres choses, &
que s'il leur commandoit qu'ils allassent mettre en execution quelque
entreprise, ou tuer un François, ou un autre de leur nation, ils
obeiroient aussi-tôt à son commandement. Aussi ilz croyent que tous les
songes qu'ilz sont veritable; & de fait, il y en a beaucoup qui disent
avoir veu & songé choses qui aviennent ou aviendront: Mais pour en
parler avec verité, ce sont visions du diable, qui les trompe & seduit.
_Comme le Capitaine Jacques Quartier par de la riviere de_ Saguenay
_pour chercher un port, & s'arrete à Sainte-Croix: Poissons inconnus:
Grandes Tortues: Ile aux Coudres: Ile d'Orleans: Rapport de la terre du
païs: Accueil des François par les Sauvages: Harangue des Capitaines
Sauvages._