CHAP. XI

LE neufiéme jour de Juin les Sauvages commencerent à se réjouir tous

ensemble & faire leur _Tagagie_, comme j'ay dit ci-dessus' & danser,

pour ladite victoire qu'ils avoient obtenue contre leurs ennemis. Or

apres avoir fait bonne chere, les Algoumequins, une des trois nations,

sortirent de leurs Cabannes, & se retirerent à part dans une place

publicque, firent arrenger toutes leurs femmes & filles les unes prés

des autres, & eux se mirent derriere chantans tous d'une voix comme j'ay

dit ci-devant. Aussi-tôt toutes les femmes & filles commencerent à

quitter leurs robbes & peaux, & se mirent toutes nues montrans leur

nature, neantmoins parées de _Matachia_ qui sont patenôtres & cordons

entre-lassez faits de poil de Por-épic, qu'ils teindent de diverses

couleurs. Aprés avoir achevé leurs chants, ilz dirent tous d'une vois,

_ho, ho, ho_. A méme instant toutes les femmes & filles se couvrirent de

leurs robbes (car elles les jettent à leurs piés) & s'arréterent quelque

peu: & puis aussi tôt recommençans à chanter elles laisserent aller

leurs robbes comme auparavant.

Or en faisant cette danse, le _Sagamo_ des Algoumequins qui s'appelle

_Besouat_, étoit assis devant lédites femmes & filles, au milieu de deux

batons où étoient les tétes de leurs ennemis pendues: quelquefois il se

levoit & s'en alloit haranguant & disant aux Montagnés & Etechemins,

voyez comme nous nous rejouissons de la victoire que nous avons obtenue

de nos ennemis, il faut que vous en faciés autant, afin que nous soyons

contens: puis tous ensemble disoient _ho, ho, ho_. Retourné qu'il fut en

sa place, le grand _Sagamo_ avec tous ses compagnons dépouillerent leurs

robbes estans tout nuds (hors-mis leur nature qui est couverte d'une

petite peau) & prindrent chacun ce que bon leur sembla, comme

_Matachia_, haches, épées, chauderons, graisses, chair d'Orignac,

Loup-main: bref chacun avoit un present qu'ils allerent donner aux

Algoumequins. Aprés toutes ces ceremonies la danse cessa, & lédits

Algoumequins hommes & femmes emporterent leurs presens & leurs cabannes.

Ilz firent encore mettre deux hommes de chacune nation des plus dispos

qu'ilz firent courir & celui qui fut le plus vite à la course eut un

present.

Tous ces peuples sont tous d'une humeur assez joyeux, ilz rient le plus

souvent, toutefois ilz sont quelque peu Saturniens; Ilz parlent fort

posément, comme se voulans bien faire entendre, & s'arrétent aussi-tôt

en songeant une grande espace de temps, puis reprennent leur parole. Ils

usent bien souvent de cette façon de faire parmi leurs harangues au

conseil, où il n'y a que les plus principaux, qui sont les anciens; Les

femmes & enfans n'y assistent point.

Ce sont la pluspart gens qui n'ont point de loy, selon que j'ay peu voir

& m'informer audit grand _Sagamo_, lequel me dit: Qu'ilz croyent

veritablement qu'il y a un Dieu qui a creé toutes choses. Et lors je lui

dis, Puis qu'ilz croyent à un seul Dieu: Comment est-ce qu'il les avoit

mis au monde, & d'où ils étoient venus? Il me répondit. Apres que Dieu

eut fait toutes choses, il print quantité de fleches, & les mit en

terre, d'où sortit hommes & femmes; qui ont multiplié au monde jusques à

present, & sont venus de cette façon. Je lui répondis que ce qu'il

disoit étoit faux: mais que veritablement il y avoit un seul Dieu, qui

avoit creé toutes choses en la terre & aux cieux. Voyant toutes ces

choses si parfaites, sans qu'il y eût personne qui gouvernât en ce

monde, il print du limon de la terre, & en crea Adam nôtre premier Pere,

& comme il sommeilloit, Dieu print une de ses côtes, & en forma Eve,

qu'il lui donna pour compagne, & que c'étoit la verité qu'eux & nous

étions venus de cette façon, & non de fleches comme ilz croyoient. Il ne

me dit rien, sinon: Qu'il avouoit plutôt ce que je lui disois, que ce

qu'il me disoit. Je luy demanday aussi s'il ne croyoit point qu'il y eût

un autre qu'un seul Dieu. Il me dit que leur croyance étoit: Qu'il y

avoit un seul Dieu, un Fils, une Mere & le Soleil, qui étoient quatre.

Neantmoins que Dieu étoit pardessus tous; mais que le Fils étoit bon. Je

luy remontray son erreur selon nôtre Foy, enquoy il adjouta quelque peu

de creance. Je lui demanday s'ilz n'avoient point veu, ni ouï dire à

leurs ancestres que Dieu fût venu au monde: Il me dit, Qu'il ne l'avoit

point veu: mais qu'anciennement il y eut cinq hommes qui s'en allerent

vers le Soleil couchant, léquels rencontrerent Dieu, qui leur demanda,

Où allez-vous? Ils disent, Nous allons chercher nôtre vie: Dieu leur

répondit, Vous la trouverés ici. Ilz passerent plus outre, sans faire

état de ce que Dieu leur avoit dit, lequel print une pierre & en toucha

deux, & furent transmués en pierre, & dit derechef aux trois autres, Où

allez-vous; & ilz respondirent comme à la premiere fois: & Dieu leur dit

derechef, Ne passez plus outre, vous la trouveréz ici: Et voyans qu'il

ne leur venoit rien, ilz passerent outre; & Dieu print deux batons & il

en toucha les deux premiers, qui furent transmués en batons, & le

cinquiéme s'arréta, ne voulant passer plus outre. Et Dieu lui demanda

derechef, Où vas tu? Je vois chercher ma vie: Demeure, & tu la

trouveras: Il demeura sans passer plus outre, & Dieu lui donna de la

viande, & en mangea: Aprés avoir fait bonne chere, il retourna avec les

autres Sauvages, & leur raconta tout ce que dessus. Il me dit aussi,

Qu'une autre fois il y avoit un homme qui avoit quantité de _Tabac_ (qui

est une herbe dequoy ilz prennent la fumée) & Dieu vint à cet homme, &

lui demanda où étoit son petunoir: l'homme print son petunoir, & le

donna à Dieu, qui petuna beaucoup. Aprés avoir bien petuné, Dieu rompit

ledit petunoir en plusieurs pieces & l'homme lui demanda, Pourquoy as-tu

rompu mon petunoir, & tu vois bien que je n'en ay point d'autre; & Dieu

en print un qu'il avoit & le lui donne, lui disant: en voila un que je

te donne, porte-le à ton grand _Sagamo_, qu'il le garde & s'il le garde

bien, il ne manquera point de chose quelconque, ni tous ses compagnons:

ledit homme print le petunoir, qu'il donna à son grand _Sagamo_, lequel

tandis qu'il l'eut, les Sauvages ne manquerent de rien de monde: Mais

que du depuis ledit _Sagamo_ avoit perdu ce petunoir, qui est l'occasion

de la grande famine qu'ils ont quelquefois parmi eux. Je lui demanday

s'il croyoit tout cela. Il me dit qu'ouï, & que c'étoit verité. Or je

croy que voila pourquoy ilz disent que Dieu n'est pas trop bon. Mais je

luy repliquay & lui dis, Que Dieu étoit tout bon, & que sans doute

c'étoit le diable qui s'étoit montré à ces hommes là, & que s'ils

croyoient comme nous en Dieu, ilz ne manqueroient de ce qu'ils auroient

besoin. Que le Soleil qu'ilz voyent, la Lune & les Etoiles avoient eté

creés de ce grand Dieu, qui a fait le ciel & la terre, & n'ont nulle

puissance que celle que Dieu leur a donnée: Que nous croyons en ce grand

Dieu, qui par sa bonté nous voit envoyé son cher Fils, lequel conceu du

sainct Esprit, print chair humaine dans le ventre virginal de la Vierge

Marie, ayant été trente-trois ans en terre, faisans une infinité de

miracles, ressuscitant les morts, guerissant les malades, chassant les

diable, illuminant les aveugles enseignat aux hommes la volonté de Dieu

son Pere, pour le servir, honorer, & adorer, a épandu son sang, &

souffert mort & passion pour nous & pour noz pechez, & racheté le genre

humain, étant enseveli & ressuscité, descendu aux enfers, & monté au

ciel, où il est assis à la dextre de Dieu son Pere, Que c'étoit la

croyance de tous les Chrétiens, qui croyoient au Pere, au Fils, & au

sainct Esprit, qui ne sont pourtant trois Dieux, mais un méme, & un seul

Dieu en une Trinité en laquelle il n'y a point de plutôt, ou d'aprés,

rien de plus grand ne de plus petit. Que la Vierge Marie mere du Fils de

Dieu, & tous les hommes & femmes qui ont vécu en ce monde, faisans les

commandemens de Dieu, & ont enduré martyre pour son nom, & qui par la

permission de Dieu ont fait des miracles, & sont saints au ciel en son

Paradis, prient tous pour nous cette grande Majesté divine, de nous

pardonner noz fautes & noz pechez que nous faisons contre sa loy & ses

commandemens, & par noz prieres que nous saisons à la divine Majesté, il

nous donne ce que nous avons besoin, & le diable n'a nulle puissance sur

nous: & ne nous peut faire de mal. Que s'ils avoient cette croyance, ilz

seroient comme nous, que le diable ne leur pourroit plus faire de mal, &

ne manqueroient de ce qu'ils auroient besoin. Alors ledit _Sagamo_ me

dit, qu'il vouloit ce que je disois. Je lui demanday de quelle ceremonie

ils usoient à prier leur Dieu: Il me dit, Qu'ilz n'usoient point

autrement de ceremonies, sinon qu'un chacun prioit en son coeur comme il

vouloit: Voila pourquoy je croy qu'il n'y a aucune loy parmi eux, &

vivent la pluspart comme bétes brutes, & croy que promptement ilz

seroient reduits bons Chrétiens si l'on habitoit leurs terres, ce qu'ilz

désiroient la pluspart. Ils ont parmi eux quelques Sauvages qu'ils

appellent _Pilotoua_, qui parlent au Diable visiblement, & leur dit ce

qu'il faut qu'ilz facent, tant pour la guerre que pour autres choses, &

que s'il leur commandoit qu'ils allassent mettre en execution quelque

entreprise, ou tuer un François, ou un autre de leur nation, ils

obeiroient aussi-tôt à son commandement. Aussi ilz croyent que tous les

songes qu'ilz sont veritable; & de fait, il y en a beaucoup qui disent

avoir veu & songé choses qui aviennent ou aviendront: Mais pour en

parler avec verité, ce sont visions du diable, qui les trompe & seduit.

_Comme le Capitaine Jacques Quartier par de la riviere de_ Saguenay

_pour chercher un port, & s'arrete à Sainte-Croix: Poissons inconnus:

Grandes Tortues: Ile aux Coudres: Ile d'Orleans: Rapport de la terre du

païs: Accueil des François par les Sauvages: Harangue des Capitaines

Sauvages._

Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617) · 第 182 / 303 题