LE Mercredy dix-huictiéme jour d'Aoust ledit Capitaine fit retourner les
navires en arriere, & mettre le cap à l'autre bord, & rangeames ladite
côte du Nort, qui gist Nordest & Surouest, faisant un demi arc, qui est
une terre fort haute, non tant comme celle du Su, & arrivames le Jeudy
en sept iles moult hautes, que nommames _Les iles rondes_, qui sont
environ quarante lieuës des terres du Su, & s'avancent hors en la mer
trois ou quatre lieuës: le travers déquelles y a un commencement de
basses terres pleines de beaux arbres, léquelles terres nous rangeames
le Vendredy avec noz barques, le travers déquelles y a plusieurs bancs
de sablon plus de deux lieues à la mer fort dangereux, léquels demeurent
de basse mer: & au bout d'icelle basses terres (qui contiennent environ
dix lieues) y a une riviere d'eau douce sortante à la mer, tellement
qu'à plus d'une lieue de terre elle est aussi douce que eau de fontaine.
Nous entrames en ladite riviere avec noz barques, & ne trouvames à
l'entrée que brasse & demie. Il y a dedans ladite riviere plusieurs
poissons qui ont forme de chevaux léquels vont à la terre de nuit, 7 de
jour à la mer ainsi qu'il nous fut dit par noz deux Sauvages: & de
cesdits poissons vimmes grand nombre dedans ladite riviere.
Le lendemain vint-uniéme jour dudit mois au matin à l'aube du jour fimes
voile, & porter le long de ladite côte tant que nous eumes conoissance
de la reste d'icelle côte du Nort que n'avions veu, & de l'ile de
l'Assumption que nous avions eté querir au partir de ladite terre: &
lors que nous fumes certains que ladite côte étoit rangée, & qu'il n'y
avoit nul passage, retournames à nos navires qui étoient édites sept
iles, où il y a bonnes rades à dix-huit & vint brasses, & sablon: auquel
lieu avons eté sans pouvoir sortir, ni faire voiles pour la cause des
bruines & vens contraires, jusques au vint-quatriéme dudit mois, que
nous appareillames, & avons eté par la mer chemin faisans jusques au
vint-neufiéme dudit mois, que sommes arrivés à un hable de la côte du
Su, qui est environ quatre-vint lieuës dédites sept Iles, lequel est le
travers de trois iles petites, qui sont par le parmi du fleuve, &
environ le mi-chemin dédites iles, & ledit hable devers le Nort, y a une
fort grande riviere, qui est entre les hautes & basses terres, laquelle
fait plusieurs bancs à la mer à plus de trois lieuës, qui est un païs
fort dangereux, & sonne de deux brasses & moins, & à la choiste d'iceux
bancs trouverez vint-cinq & trente brasses bort à bort. Toute cette côte
du Nort git Nor-nordest, & Su-Surouest.
Le hable devant-dit où posames, qui est à la terre du Su est hable de
marée, & de peu de valeur. Nous le nommames _Les ileaux saint Jean_,
parce que nous y entrames le jour de la Decollation dudit saint. Et
auparavant qu'arriver audit hable y a une ile à l'Est d'icelui, environ
cinq lieuës, où il n'y a point de passage entre terre & elle que par
bateaux. Ledit hable des ileaux saint Jean asseche toutes les marées, &
y marine l'eau de deux brasses. Le meilleur lieu à mettre navires est
vers le Su d'un petit ilot qui est au parmi dudit hable bord audit ilot.
Nous appareillames dudit hable le premier jour de Septembre pour aller
vers _Canada_. Et environ quinze lieuës dudit hable à l'Ouest-Surouest y
a trois iles au parmi dudit fleuve, le travers déquelles y a une riviere
fort profonde & courante, qui est le riviere & chemin du Royaume & terre
de _Saguenay_, ainsi que nous a eté dit par nos hommes du païs de
_Canada_: & est icelle riviere entre hautes montagnes de pierre nuë, &
sans y avoir que peu de terre, & nonobstant y croit grande quantité
d'arbres, & de plusieurs sortes, qui croissent sur ladite pierre nuë,
comme sur bonne terre. De sorte que nous y avons veu tel arbre suffisant
à master navire de trente tonneaux aussi vert qu'il est possible, lequel
étoit sus un roc, sans y avoir aucune saveur de terre.
A l'entrée d'icelle riviere, trouvames quatre barques de _Canada_, qui
étoient là venuës pour faire pécheries de Loups-marins, & autres
poissons. Et nous étans posez dedans ladite riviere, vindrent deux
dédites barques vers noz navires, léquelles venoient en une peur &
crainte, de sorte qu'il en ressortit une, & l'autre approcha si prés,
qu'ilz peurent entendre l'un de noz Sauvages, qui se nomma & fit sa
conoissance, & les fit venir seurement à bord.
Or maintenant laissons le Capitaine Jacques Quartier deviser avec ses
sauvages au port de la riviere de _Saguenay_, qui est _Tadoussac_, &
allons au devant de Champlein, lequel nous avons cy-dessus laissé à
_Anticosti_ (qui est l'ile de l'Assumption) car il nous décrira
_Tadoussac, & Saguenay_, selon le rapport des hommes du païs, au
pardessus de ce qu'il a veu: voire encore nous dira-il la reception que
leur auront fait les Sauvages à leur arrivée. En quoy si, rapportant les
mots de l'Autheur, on trouve quelquefois un langage moins orné & poli,
le Lecteur se souviendra que je n'y ay rien voulu changer: bien ay-je
retrenché quelque chose de moins necessaire. Voici donc comme il
continue le discours que nous avons laissé au chapitre sixiéme.
_Voyage de Champlein depuis_ Anticosti, _jusques à_ Tadoussac:
_Description de Gachepé, riviere de_ Mantane, _port de_ Tadoussac,
_bayes des Moruës, Ile percée, Bay de Chaleur: Remarques des lieux, iles
ports, bayes, sables, rocher, & rivieres qui sont à la bende du Nort en
allant à la riviere de_ Saguenay _Description du port de_ Tadoussac, _&
de ladite riviere de_ Saguenay. _Contradiction de Champlein._