CHAP. VII

LE Dimanche jour & féte de Pentecôte seziéme de May audit an Mille cinq

cens trente-cinq, du commandement du Capitaine & bon vouloir de tous,

chacun se confessa, & receumes tous ensemblement nôtre Createur en

l'Eglise cathedrale dudit sainct Malo: apres lequel avoir receu, fumes

nous presenter au choeur de ladite Eglise devant reverend Pere en Dieu

Monsieur de sainct Malo, lequel en son état Episcopal nous donna sa

benediction.

Et le Mercredy ensuivant dix-neufiéme jour de May, le vent vint bon &

convenable, & appareillames avec lédits trois navires, sçavoir, _La

grande Hermine_ du port d'environ à cent ou six-vints tonneaux, où étoit

ledit Capitaine general, & pour Maitre Thomas Froment, Claude du

Pont-Briant filz du sieur de Mon-real, & Eschanson de Monseigneur le

Dauphin, Charles de la Pommeraye, & autres Gentils-hommes. Au second

navire nommé _La petite Hermine_ du port d'environ soixante tonneaux

étoit Capitaine sous ledit Quartier Macé Jalobert, & maitre Guillaume le

Marié. Et au tiers navire & plus petit nommé _l'Emerillon_ du port

d'environ quarante tonneaux, en étoit Capitaine Guillaume le Breton, &

maitre Jacques Mingard. Et navigames avec bon temps jusques au

vint-sixiéme dudit mois de May que le temps se trouva en ire &

tourmente, qui nous a duré en vens contraires & serraisons autant que

jamais navires qui passassent ladite mer eussent sans aucun amendement.

Tellement que le vint-cinquiéme jour de Juin par ledit mauvais temps &

serraison, nous entre-perdimes tous trois, sans que nous ayons eu

nouvelles les uns des autres jusques à la Terre-neuve, là où nous avions

limité nous trouver ensemble.

Et depuis nous étre entre-perdus avons été avec la nef generale par la

mer de tous vents contraires jusques au septiéme jour de Juillet que

nous arrivames à ladite Terre-neuve, & primmes terre à _l'Ile des

Oyseaux_, laquelle est à quatorze lieuës de la grande terre: & si

trespleine d'oiseaux, que tous les navires de France y pourroient

facilement charger sans qu'on s'apperceut qu'on en eut tiré; & là en

primmes deux barquées pour parties de noz victuailles. Icelle ile est en

l'elevation du pole en quarante-neuf degrez quarante minutes.

Et le huitiéme jour dudit mois nous appareillames de ladite Ile, & avec

bon temps vimmes au hable (l'Autheur écrit ainsi ce que nous disons

havre) de Blanc-sablon étant en la bay des Chateaux, le quinziéme jour

dudit mois, qui est le lieu où nous devions rendre: auquel lieu fumes

attendans nos compagnons jusques au vint-sixiéme jour dudit mois qu'ils

arriverent tous deux ensemble: & là nous accoutrames & primmes eaux,

bois, & autres choses necessaires & appareillames & fimes voiles pour

passer outre le 26 jour dudit mois à l'aube du jour & fimes porter le

long de la côte du Nort gisant Est-Nordest, & Ouest-Surouest jusques

environ les huit heures du soir que mimes les voiles bas le travers de

deux iles que nous nommames les iles sainct Guillaume, léquelles sont

environ vint lieuës outre le hable de Brest. Le tout de ladite côte

depuis les Chateaux jusques ici git Est-Nordest, & Ouest-Surouest,

rangée de plusieurs iles & terres toutes hachées & pierreuses, sans

aucunes terres, ni bois, fors en aucunes vallées.

Le lendemain, penultiéme jour dudit mois nous fimes courir à Ouest pour

avoir conoissance d'autres iles qui nous demouroient environ douze

lieuës & demie: entre léquelles iles se faict une couche vers le Nort,

toutes iles & grandes bayes apparoissantes y avoir plusieurs bons

hables. Nous les nommames les Iles saincte Marte, hors léquelles environ

une lieuë & demie à la mer y a une basse bien dangereuse, où il y a

quatre ou cinq téte qui demeurent le travers dédites bayes en la route

d'Est & Ouest dédites Iles sainct Guillaume, & autres iles qui demeurent

à Ouest-Surouest des iles saincte Marte environ sept lieuës: léquelles

iles nous vimmes querir ledit jour environ une heure apres midi. Et

depuis ledit jour jusques à l'orloge virante fimes courir environ quinze

lieuës jusques le travers du Cap d'iles basses que nous nommames Les

iles sainct Germain: Au Suest duquel Cap environ trois lieuës y a une

autre basse fort dangereuse: & pareillement entre lédits Cap sainct

Germain & saincte Marte y a un banc hors dédites iles environ deux

lieuës, sur lequel n'y a que quatre brasses: & pour le danger de ladite

côte mimmes les voiles bas, & ne fimes porter ladite nuit.

Le lendemain dernier jour de Juillet fimes courir le long de ladite

côte, qui git Est & Ouest quart de Suest, laquelle est toute rangée

d'iles & basses, & côte fort dangereuse: laquelle contient d'empuis

ledit Cap des iles sainct Germain jusques à la fin des iles environ

dix-sept lieuës & demie: & à la fin dédites iles y a une moult belle

terre basse pleine de grands arbres & hauts: & est icelle côte toute

rangée de sablons sans y avoir aucune apparoissance de hable jusques au

Cap de Tiennot, qui se rabbat au Nor-Ouest, qui est à environ sept

lieuës dédites iles: lequel Cap conoissions du voyage precedent: pource

fimes porter toute la nuit à Ouest-Norouest jusques au jour que le vent

vint contraire, & allames chercher un havre où mimes nos navires, qui

est un bon petit havre outre ledit Cap Tiennot environ sept lieuës &

demie, & est entre quatre iles sortantes à la mer, nous le nommames _Le

havre sainct Nicolas_, & sur la plus prochaine ile plantames une grande

Croix de bois pour merche (_il veut dire_, marque) il faut amener ladite

Croix au Nordest, puis l'aller querir & la laisser de tribort (_mot de

marine signifiant_, à droite) & trouverez de profond six brasses, posez

dedans ledit hable à quatre brasses: & se faut donner de garde de quatre

basses qui demeurent des deux côtez à demie lieue hors. Toute cette-dite

côte est fort dangereuse, & pleine de basses. Nonobstant qu'il semble y

avoir plusieurs hables, n'y a que basses & plateis. Nous fumes audit

hable d'empuis ledit jour jusques au Dimanche huictiéme d'Aoust, auquel

nous appareillames, & vimmes querir la terre de Su vers le Cap de

Rabast, qui est distant dudit hable environ vint lieues, gisant

Nort-nordest, & su-Surouest. Et le lendemain le vent vint contraire: &

pource que ne trouvames nuls hables à la dite terre du Su, fimes porter

vers le Nort outre le precedent hable d'environ dix lieuës, où trouvames

une fort belle & grande baye pleine d'iles & bonnes entrées & posage de

tous les temps qu'il pourroit faire, & pour conoissance d'icelle bay y a

une grande ile comme un cap de terre, qui s'avance dehors plus que les

autres, & sur la terre environ deux lieues y a une montagne faite comme

un tas de blé. Nous nommames ladite bay _La baye saint Laurent._

Le quatroziéme dudit mois nous partimes de ladite bay saint Laurent, &

fimes porter à Ouest, & vimmes querir un cap de terre devers le Su qui

gist environ l'Ouest un quart de Surouest dudit hable saint Laurent

environ vint-cinq lieues. Et par les deux Sauvages qu'avions prins le

premier voyage, nous fut dit que c'étoit de la terre devers le Su, & que

c'étoit une ile, & que parle Su d'icelle étoit le chemin à aller de

_Hongnedo_ où nous les avions prins le premier voyage, à _Canada_: &

qu'à deux journées de là dudit Cap & ile commençoit le _Saguenay_ à la

terre de vers le Nort allant vers ledit _Canada_. Le travers dudit Cap

environ trois lieuës y a de profond cent brasses & plus, & n'est memoire

de jamais avoir veu tant de Baillames que nous vimes celle journée le

travers dudit Cap.

Le lendemain jour nôtre Dame d'Aoust quinziéme dudit mois nous passames

le détroit: la nuit devant, & le lendemain eumes conoissance des terres

qui nous demeuroient vers le Su, qui est une terre à hautes montagnes à

merveilles, dont le cap susdit de ladite ile que nous avons nommée

_l'Ile de l'Assumption_, & un cap dédites hautes terres, gisent

Est-nordEst, & Ouest Surouest, & y a entre eux vint-cinq lieuës, &

voit-on les terres du Nort encore plus hautes que celle du Su à plus de

trente lieuës. Nous rangeames lédites terres du Su d'empuis ledit jour

jusques au Mardi midi que le vent vint Ouest, & mimes le cap au Nort

pour aller querir lédites hautes terres que voyions: & nous étans là

trouvames lédites terres unies & basses vers la mer & les montagnes de

devers le Nort par-sus lédites basses terres, gisantes icelles Est &

Ouest un quart de Surouest: & par les Sauvages qu'avions, nous a eté dit

que c'étoit le commencement du _Saguenay_, & terre habitée, & que de là

Venoit le cuivre rouge, qu'ilz appellent _Caquetdazé_. Il y a entre les

terres du Su & celles du Nort environ trente lieues, & plus de deux cens

brasses de parfond. Et nous ont lédits Sauvages certifié étre le chemin

& commencement du grand fleuve de _Hochelaga_ & chemin de _Canada_,

lequel alloit toujours en étroicissant jusques à _Canada_: & puis, que

l'on trouve l'eau douce audit fleuve, qui va si long que jamais hommes

n'avoit été au bout, qu'ils eussent ouï, & qu'autre passage n'y avoit

que par bateaux. Et voyans leur dire, & qu'ils affermoient n'y avoir

autre passage, ne voulut ledit Capitaine passer outre jusques à avoir

veule reste & côte de vers le Nort, qu'il avoit obmis à voir depuis la

baye saint Laurent pour aller voir la terre du Su, pour voir s'il y

avoit aucun passage.

_Retour du Capitaine Jacques Quartier vers la Bay sainct Laurent:

Hippopotames: Continuation du voyage dans la grande riviere de_ Canada,

_jusques à la riviere de_ Saguenay, _qui sont cent lieuës._

Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617) · 第 178 / 303 题