Considerant, ô mon tres-redouté Prince, les grands biens & dons de grace
qu'il a pleu à Dieu le Createur faire à ses creatures, & entre les
autres de mettre & asseoir le Soleil, qui est la vie & conoissance de
toutes icelles, & sans lequel nul ne peut fructifier ni generer en lieu
& place là où il a son mouvement & declinaison contraire & non semblable
aux autres planetes, par léquels mouvement & declinaison toutes
creatures étantes sur la terre en quelque lieu & place qu'elles puissent
étre en ont ou en peuvent avoir en l'an dudit Soleil, qui est trois cens
soixante-cinq jours & six heures autant de veuë oculaire, les uns que
les autres par ses rais & reverberations, ni la division des jours &
nuits en pareille egalité, mais suffit qu'il est de telle sorte & tant
temperamment, que toute la terre est, ou peut estre habitée ne quelque
zone, climat ou parallele que ce soit; & icelle avec les eauës, arbres,
herbes & toutes autres creatures de quelque genre ou espece qu'elles
soient, par l'influence d'icelui Soleil donner fruits & generations
selon leurs natures pour la vie & nourriture des creatures humaines. Et
si aucuns vouloient dire le contraire de ce que dessus en allegant le
dit des sages Philosophes du temps passé, qui ont écrit & fait division
de la terre par cinq zones, dont ils ont dit & affermé trois
inhabitable; c'est à sçavoir la zone Torride, qui est entre les deux
Tropiques, ou solstices, pour la grande chaleur & reverberation du
Soleil, qui passe par le zenit de ladite zone; & les deux zones Arctique
& Antarctique, pour la grande froideur qui est en icelles, à-cause du
peu d'elevation qu'elles ont dudit Soleil, & autres raisons, je confesse
qu'ils ont écrit à la maniere, & croy fermement qu'ilz pensoient ainsi,
& qu'ilz le trouvoient par aucunes raisons naturelles là où ilz
prenoient leur fondement, & d'icelles se contentoient seulement, sans
aventurer, ni mettre leurs personnes aux dangers équels ils eussent peu
enchoir à chercher l'experience de leur dire. Mais je diray pour ma
replique que le Prince d'iceux Philosophes a laissé parmi ses écritures
un bref mot de grande consequence, qui dit que _Experientia est rereum
magistra_: par l'enseignement duquel j'ay osé entreprendre d'addresser à
la veuë de vôtre Majesté Royale cetui propos, & maniere de prologue de
ce mine petit labeur. Car suivant vôtre Royal commandement les simples
mariniers de present non ayans eu tant de crainte d'eux mettre en
l'aventure d'iceux perils & dangers qu'ils ont eu, & ont de vous faire
tres-humble service à l'augmentation de la tres-saincte Foy Chrétienne,
ont conu le contraire de cette opinion dédits Philosophes par vray
experience. J'ay allegué ce que devant, pource que je regarde que le
Soleil qui chacun jour se leve à l'Orient & se reconse à l'Occident
faisant le tour & circuit de la terre, donnant lumiere & chaleur à tout
le monde en vint-quatre heures, qui est un jour naturel. A l'exemple
dequoy je pense en mon simple entendement, & sans aucune raison y
alleguer, qu'il pleut à Dieu par sa divine bonté que toutes humaines
creatures étantes & habitantes sur le globe de la terre, ainsi qu'elles
ont veuë & conoissance d'icelui Soleil, ayent eu, & ayent pour le temps
avenir conoissance & creance de nôtre sainte Foy. Car premierement
icelle nôtre tres-sainte Foy a été semée & plantée en la Terre-saincte
qui est en l'Asie & l'Orient de nôtre Europe: & depuis par succession de
temps apportée & divulguée jusques à nous. Et finalement en l'Occident
de nôtre dite Europe à l'exemple dudit Soleil portant sa clarté &
chaleur d'Orien en Occident, comme dit est. Et maintenant le temps
semble se preparer, auquel nous la verrons portée de nôtre France
Orientale en l'Occidentale d'outre-mer. A l'effect dequoy a été faite la
presente navigation par vôtre Royal commandement és terres non
auparavant à nous conuës, par le recit de laquelle pourrez voir &
sçavoir la bonté & fertilité d'icelle, l'innumerable quantité des
peuples y habitans, la bonté & paisibleté d'iceux & pareillement la
fecondité du grand fleuve qui decourt & arrouse le parmi d'icelles voz
terres, qui est le plus grand sans comparaison, qu'on sçache jamais
avoir veu. Quelles choses donnent à ceux qui les ont veuës certaine
esperance de l'augmentation future de nôtre tres-saincte Foy, de voz
Seigneuries & nom tres-Chrétien, ainsi qu'il vous plaira voir par ce
present petit livre, auquel sont amplement contenuës toutes les choses
dignes de memoire qu'avons veuës, & qui nous sont avenuës tant en
faisant ladite navigation, qu'étans & faisans sejour en vosdits païs &
terres, les routes, dangers, & gisemens d'icelles terres. Dieu vueille
par sa grace vous inspirer, Sire, à embrasser serieusement cette sainte
entreprise, &c.
[Illustration]
_Preparation du Capitaine Jacques Quartier & des siens au voyage de la
Terre-neuve: Embarquement: Ile aux oyseaux: Découverte d'icelui jusque
au commencement de la grande riviere de_ Canada, _par lui dite_
Hochelaga: _Largeur & profondeur nompareille d'icelle: Son commencement
inconnu._