CHAP. VI

PLUSIEURS sedentaires, & autres gens qui ont leur vie arretée és villes,

trouveront paravanture cette curiosité superflue de mettre ici tant

d'iles, passages, ports, bancs & autres particularitez, comme si en la

côte d'une terre git Est-Nordest, & Ouest-Surouest, ou autrement. Ce que

j'avois promis d'abbreger au commencement du premier livre de cette

histoire. Mais ayant depuis consideré que ce seroit frustrer les

mariniers & Terre-neuviers de ce qui leurs plus necessaire, le voyage

des Terres-neuves étant en la relation precedente & en celle-ci si bien

décrit & par un grand Pilote, qu'ilz ne sçauroient faillir de se bien

conduire souz cette guide: j'ay pensé qu'il valoit mieux en cet endroit

changer d'avis' & renouveler entierement la memoire de ce personnage,

duquel aussi j'ay voulu mettre l'Epitre liminaire qu'il addresse au Roy

en téte de sadite Relation, laquelle je croy n'avoit point encore eté

mise au jour, puis qu'elle est écrite à la main au livre d'où je l'ay

prise, comme aussi tout le discours de cette seconde navigation, lequel

a eté extrait par le sieur de Belleforet, mais non entierement, ni avec

la grace & naïveté que je trouve au propre écrit de l'autheur: & s'est

quelque fois equivoqué en voulant apporter son jugement sur des choses

particulieres ici recitées, léquelles nous remarquerons comme il viendra

à propos. Et d'autant que le voyage de Samuel Champlein fait depuis six

ans est une méme chose avec cetui-ci, je les conjoindray ensemble tant

qu'il me sera possible, pour ne remplir inutilement le papier des vaines

repetitions. Et neantmoins le lecteur sera averti qu'au temps du

Capitaine Jacques Quartier les Terres-neuves n'étans pas si bien

découvertes comme elles sont aujourd'hui, il print sa route plus au Nort

que ne font à present les Terre-neuviers, pour entrer au golfe de

Canada, qui est comme l'entree de la grande riviere, ne sçachant pas au

vray qu'il y eût passage par le Cap-Breton, comme nous avons veu au

troisiéme chapitre de ce livre, là où il dit que _s'il y avoit passage

entre la Terre-neuve & celle de Brion ce seroit pour racourcir & le

temps & le chemin._ Ainsi en ce second voyage il prit sa route droit au

passage qui est entre la Terre-neuve & la terre ferme du Nort par les

cinquante un degrez. Vray est qu'au retour je trouve qu'il passa entre

dédites Terres-neuves & Brion, qui est aujourd'hui le passage plus

ordinaire de noz mariniers, d'autant que prenant cette route en

l'elevation de quarante-quatre, quarante-cinq & quarante-six degrez, ilz

ne rencontrent point tant de grands bancs de glaces (où quelquefois les

navires s'ahurtent à leur ruine) comme font ceux qui tirent plus au

Nort. C'est pourquoy ledit Champlein en la description de son voyage,

dit qu'apres une tourmente de dix-sept jours, durant laquelle ils eurent

plus de dechet que d'avancement, ilz rencontrerent des bancs de glaces

de huit lieuës de long, & autres moindres, haut élevez, ce qui les fit

aller plus au Su chercher passage hors ces glaces par les

quarante-quatre degrez, & en fin découvrirent le _Cap saincte Marie_ en

la Terre-neuve, puis trois jours apres eurent conoissance des _Iles

sainct Pierre_: & derechef apres autres trois jours vindrent au Cap de

Raye (où il y avoit encor des bancs de glace de six ou huit lieuës de

long) & de là aux iles saint Paul & Cap saint Laurent, lequel il dit

étre en la terre ferme du Su, & toutefois tout le trait de terre jusques

à la bay de _Campseau_ est une ile, d'autant qu'au fonds de ladite baye

il y a un passage (que Jacques Quartier n'a point conu, ni beaucoup

d'autres apres lui) par où l'on va audit golfe de _Canada_. Deux jours

apres ilz découvrirent une ile de vint-cinq à trente lieuës de longueur,

qui est l'entrée de la grande riviere. Cette ile est appellée par les

Sauvages du païs _Anticosti_, qui est celle que Jacques Quartier a

nommée l'ile de l'Assumption, parce qu'il y arriva le quinziéme d'Aoust

jour de l'Assumption de nôtre Dame, comme nous verrons quand il nous

aura conduit jusques là, ce qui est à peu prés la borne du premier

voyage representé ci-dessus.

Voici donc l'inscription du recit qu'il presenta au Roy de sa seconde

navigation & découverte en la Terre-neuve & grande riviere de _Canada_,

autrement par lui dite _Hochelaga_ du nom du païs qui est au Nort vers

le saut de la dite riviere.

_Seconde navigation faite par le commandement & vouloir du tres-Chrétien

Roy François premier de ce nom au parachevement de la découverture des

terres Occidentales estantes souz le climat & paralleles des terres &

Royaume dudit Seigneur, & par lui precedentement ja commencées à faire

découvrir: icelle navigation par Jacques Quartier natif de sainct Malo

de l'ile en Bretagne, pilote dudit seigneur en l'an mil cinq cens trente

cinq._

Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617) · 第 176 / 303 题