LE premier jour d'Aoust nous fimes faire une croix haute de trente piés,
& fut faite en la presence de plusieurs d'iceux sur la pointe de
l'entrée de ce port, au milieu de laquelle mimes un ecusson relevé avec
trois fleurs-de-Lis, & dessus étoit écrit en grosses lettres entaillées
en du bois, VIVE LE ROY DE FRANCE. En apres la plantames en leur
presence sur ladite pointe, & la regardoient fort, tant lors qu'on la
faisoit que quand on la plantoit. Et l'ayans levée en haut, nous nous
agenouillions tous ayans les mains jointes, l'adorans à leur veuë, &
leur faisions signe, regardans & montrans le ciel, que d'icelle
dependoit nôtre redemption: de laquelle chose ilz s'émerveillerent
beaucoup se tournans entr'eux, puis regardans cette croix. Mais étans
retournez en noz navires, leur Capitaine vint avec une barque à nous,
vétu d'une vieille peau d'Ours noir, avec ses trois fils & un sien
frere, léquels ne s'approcherent si prés du bord comme ils avoient
accoutumé, & y fit une longue harangue montrans cette croix, & faisans
le signe d'icelle avec ceux doits. Puis il montroit toute la terre des
environs, comme s'il eût voulu dire qu'elle étoit toute à lui, & que n'y
devions planter cette croix sans son congé. Sa harangue finie nous lui
montrames une mitaine feignans de lui vouloir donner en échange de sa
peau, à quoy il prit garde, & ainsi peu à peu s'accosta du bord de noz
navires: mais un de noz compagnons qui étoit dans le bateau mit la main
sur sa barque & à l'instant sauta dedans avec deux ou trois, & le
contraignirent aussi-tôt d'entrer en nos navires, dont ilz furent tout
étonnez. Mais le Capitaine les asseura qu'ils n'auroient aucun mal, leur
montrant grand signe d'amitié, les faisant boire & manger avec accueil.
En aprés leur donna on à entendre par signes, que cette croix étoit là
plantée, pour donner quelque marque & conoissance pour pouvoir entrer en
ce port, & que nous y voulions retourner en bref, & qu'apporterions des
ferremens & autres choses, & que desirions mener avec nous deux de ses
fils & qu'en apres nous retournerions en ce port. Et ainsi nous fimes
vétir à ses fils à chacun une chemise, un sayon de couleur, & une toque
rouge, leur mettant aussi à chacun une chaine de laiton au col dont ils
se contenterent fort, & donnerent Leurs vieux habits à ceux qui s'en
retournoient. Puis fimes present d'une mitaine à chacun des trois que
nous renvoyames & de quelques couteaux; ce qui leur apporta grande joye:
Iceux étans retournez à terre, & ayans raconté les nouvelles aux autres
environ sur le midi vindrent à noz navires six de leurs Barques ayans à
chacune cinq ou six hommes qui venoient dire Adieu à ceux que nous
avions retenus, & leur apporterent du poisson & leur tenoit plusieurs
paroles que nous n'entendions point, faisans signe qu'ilz n'oteroient
point cette croix.
Le lendemain se leva un bon vent & nous mimes hors du port. Etans hors
du fleuve susdit tirames vers Est-Nordest, d'autant que pres de
l'emboucheure de ce fleuve, la terre fait un circuit, & fait un Golfe en
forme d'un demi-cercle, en sorte que de noz navires nous voyons toute la
côte, derriere laquelle nous cheminames, & nous mimes à chercher la
terre située vers Ouest & Norouest, & y avoit un autre pareil golfe
distant vint lieuës dudit fleuve.
Nous allames donc le long de cette terre qui est comme nous avons dit,
située au Suest & Norouest, & deux jours apres nous vimes un autre Cap
où la terre commence à se tourner vers l'Est, & allames le long d'icelle
quelque seize lieuës, & de là cette terre commence à tourner vers le
Nort, & à trois lieuës de ce cap y a fond de vint-quatre brasses de
plomb. Ces terres sont plates & les plus découvertes de bois que nus
ayons encores peu voir. Il y a de belles prairies, & campagnes
tres-vertes. Ce _Cap_ fut nommé _de sainct Louis_, pour ce qu'en ce jour
l'on celebroit sa féte, & est au quarante-neufiéme degré & demi de
latitude & de longitude. Ce jour au matin, nous étions vers l'Est de ce
cap & allames vers Norouest pour approcher de cette terre, étant préque
nuit & trouvames qu'elle regardoit le Nort & le Su. Depuis ce Cap de
saint Louys jusques à un autre nommé _le Cap de Montmorenci_ y a
quelques quinze lieuës, la terre commence à tourner vers Norouest. Nous
voulumes sonder le font à trois lieuës prés de ce cap: mais nous ne le
pumes trouver avec cent cinquante brasses, & pour ce allames le long de
cette terre environ dix lieuës jusques à la latitude de cinquante
degrez.
Le Samedy ensuivant au lever du Soleil conumes & vimes d'autres terres
qui nous restoient du côté du Nort & Nordest, léquelles étoient
tres-hautes & coupées, & sembloient estre montagnes, entre léquelles y
avoit d'autres terres basses ayans bois & rivieres. Nous passames autour
de ces terres tant d'un côté que d'autre tirans vers Noroest, pour voir
s'il y avoit quelque golfe ou bien quelque passage. D'une terre à
l'autre il y a environ quinze lieuës, & le mitan est au cinquante & un
tiers degré de latitude, & nous fut tres-difficile de pouvoir faire plus
de cinq lieuës à cause de la marée qui nous étoit contraire & des grands
vens qui y sont ordinairement. Nous ne passames outre les cinq lieuës
d'où l'on voyoit aisément la terre de part en part, laquelle commence là
à s'elargir. Mais d'autant que nous ne faisions autre chose qu'aller &
venir selon le vent, nous tirames pour cette raison vers la terre pour
tâcher de gaigner un Cap vers le Su, qui étoit le plus loin & le plus
avancé en mer que nous peussions découvrir, & étoit distant de nous
environ quinze lieuës: Mais étans proches de là trouvames que c'étoient
rochers, pierres & écueils, ce que nous n'avions encores point trouvé
aux lieux où nous avions été auparavant vers le Su depuis le Cap sainct
Jean, & pour lors étoit la marée qui nous portoit contre le vent vers
l'Ouest. De maniere que navigans le long de cette côte une de noz
barques heurta contre un écueil, 7 ne laissa passer outre, mais il nous
fallut tous sortir hors pour la mettre à la marée.
Ayans navigé le long de cette côte environ Deux heures, la marée survint
avec telle impetuosité qu'il nous ne nous fut jamais possible de passer
avec treize avirons outre la longueur d'un jet de pierre. Si bien qu'il
nous fallut quitter les Barques & y laisser partie de noz gens pour la
garde, & marcher par terre quelque dix ou douze hommes jusques à ce Cap,
où nous trouvames que cette terre commence là à s'abbaisser vers
Surouest. Ce qu'ayans veu & étans retournés à nos barques, revimmes à
nos navires qui étoient ja à la voile qui pensoient toujours pouvoir
passer outre: mais ils étoient avallez à-cause du vent de plus de quatre
lieuës du lieu où nous les avions laissez, où étans arrivez fimes
assembler tous les Capitaines, mariniers, maitres & compagnons pour
avoir l'avis & conseil de ce qui étoit le plus expedient à faire. Mais
apres qu'un chacun eut parlé, l'on considera que les grands vents d'Est
commençoient à regner & devenir violens, & que le flot étoit si grand
que nous ne faisions plus que ravaller, & qu'il n'étoit possible pour
lors de gaigner aucune chose: mémes que les tempétes commençoient à
s'élever en cette saison en la Terre-neuve, que nous étions de lointain
païs, & ne sçavions les hazars & dangers du retour, & pource qu'il étoit
temps de se retirer, ou bien s'arréter là pour tout le reste de l'année.
Outre cela nous discourions en cette sorte, que si un changement de vent
de Nort nous surprenoit il ne seroit possible de partir. Léquels avis
ouïs & bien considerez nous firent entrer en deliberation certaine de
nous en retourner. Et pource que le jour de la féte de sainct Pierre
nous entrames en ce détroit, nous l'appellames à cette occasion _Détroit
de sainct Pierre_ où ayans jetté la sonde en plusieurs lieux, trouvames
en aucuns cent cinquante brasses, autres cent, & pres de terre soixante
avec bon fond. Depuis ce jour jusques au Mercredy nous eumes vent à
souhait & circuimes ladite terre du côté du Nort, Est-Suest, Ouest, &
Norouest: car telle est son assiete, horsmis la longueur d'un cap de
terres basses qui est plus tourné vers Suest, eloigné à environ
vint-cinq lieuës dudit détroit. En ce lieu nous vimes de la fumée qui
étoit faite par les gens de ce païs au dessus de ce Cap, mais pource que
le vent ne cingloit vers la côte nous ne les accostames point, & eux
voyans que nous n'approchions d'eux, douze de leurs hommes vindrent à
nous avec deux barques, léquels s'accosterent aussi librement de nous
comme si ce fussent eté François, & nous donnerent à entendre qu'ilz
venoient du grand Golfe, & que leur Capitaine étoit un nommé Tiennot,
lequel étoit sur ce Cap, faisant signe qu'ilz se retiroient en leur
païs, d'où nous étions partis, & étoient chargez de poisson. Nous
appelames ce Cap _Cap de Tiennot_. Passé ce Cap toute la terre est posée
vers l'Est-Suest, Ouest, Norouest, & toutes ces terres sont basses,
belles & environnées de sablons, prés de mer, & y a plusieurs marais &
bancs par l'espace de vint lieuës, & aprés la terre commence à se
tourner d'Ouest à l'Est, & Nordest, & est entierement environnée d'iles
eloignées de terre deux ou trois lieuës. Et ainsi comme il nous semble y
a plusieurs bancs perilleux plus de quatre ou cinq lieuës loin de la
terre.
Depuis le Mercredi susdit jusques au Samedi nous eumes un grand vent de
Surouest qui nous fit tirer vers l'Est-Nordest, & arrivames ce jour là à
la terre d'Est en la Terre-neuve entre les Cabannes & le Cap-double. Ici
commença le vent d'Est avec tempéte & grande impetuosité; & pource nous
tournames le Cap au Noroest & au Nort, pour aller voir le côté du Nort,
qui est comme nous avons dit, entierement environné d'Iles, & étans prés
d'icelles le vent se changea & vint du Su, lequel nous conduit dans le
golfe, si bien que par la grace de Dieu nous entrames le lendemain qui
étoit le neufiéme d'Aoust dans Blanc-sablon, & voila tout ce que nous
avons découvert.
En apres le quinziéme Aoust jour de l'Assumption de nôtre Dame nous
partimes de Blanc-sablon apres avoir ouï la Messe, & vimmes heureusement
jusques au mitan de la mer qui est entre la Terre-neuve & la Bretaigne,
auquel lieu nous courumes grande fortune pour les vens d'est, laquelle
nous supportames par l'aide de Dieu, & du depuis eumes fort bon temps,
en sorte que le cinquiéme jour de Septembre de l'année susdite nous
arrivames au port de sainct Malo d'où nous étions partis.
_Que la conoissance des voyages du Capitaine Jacques Quartier est
necessaire principalement aux Terre-neuviers qui vont à la pécherie:
Quelle route il a pris en cette seconde navigation: Voyage de Champlein
jusques è l'entrée de la grande riviere de_ Canada: _Epitre presentée au
Roy par ledit Jacques Quartier sur la relation de son deuxiéme voyage._