CHAP. V

LE premier jour d'Aoust nous fimes faire une croix haute de trente piés,

& fut faite en la presence de plusieurs d'iceux sur la pointe de

l'entrée de ce port, au milieu de laquelle mimes un ecusson relevé avec

trois fleurs-de-Lis, & dessus étoit écrit en grosses lettres entaillées

en du bois, VIVE LE ROY DE FRANCE. En apres la plantames en leur

presence sur ladite pointe, & la regardoient fort, tant lors qu'on la

faisoit que quand on la plantoit. Et l'ayans levée en haut, nous nous

agenouillions tous ayans les mains jointes, l'adorans à leur veuë, &

leur faisions signe, regardans & montrans le ciel, que d'icelle

dependoit nôtre redemption: de laquelle chose ilz s'émerveillerent

beaucoup se tournans entr'eux, puis regardans cette croix. Mais étans

retournez en noz navires, leur Capitaine vint avec une barque à nous,

vétu d'une vieille peau d'Ours noir, avec ses trois fils & un sien

frere, léquels ne s'approcherent si prés du bord comme ils avoient

accoutumé, & y fit une longue harangue montrans cette croix, & faisans

le signe d'icelle avec ceux doits. Puis il montroit toute la terre des

environs, comme s'il eût voulu dire qu'elle étoit toute à lui, & que n'y

devions planter cette croix sans son congé. Sa harangue finie nous lui

montrames une mitaine feignans de lui vouloir donner en échange de sa

peau, à quoy il prit garde, & ainsi peu à peu s'accosta du bord de noz

navires: mais un de noz compagnons qui étoit dans le bateau mit la main

sur sa barque & à l'instant sauta dedans avec deux ou trois, & le

contraignirent aussi-tôt d'entrer en nos navires, dont ilz furent tout

étonnez. Mais le Capitaine les asseura qu'ils n'auroient aucun mal, leur

montrant grand signe d'amitié, les faisant boire & manger avec accueil.

En aprés leur donna on à entendre par signes, que cette croix étoit là

plantée, pour donner quelque marque & conoissance pour pouvoir entrer en

ce port, & que nous y voulions retourner en bref, & qu'apporterions des

ferremens & autres choses, & que desirions mener avec nous deux de ses

fils & qu'en apres nous retournerions en ce port. Et ainsi nous fimes

vétir à ses fils à chacun une chemise, un sayon de couleur, & une toque

rouge, leur mettant aussi à chacun une chaine de laiton au col dont ils

se contenterent fort, & donnerent Leurs vieux habits à ceux qui s'en

retournoient. Puis fimes present d'une mitaine à chacun des trois que

nous renvoyames & de quelques couteaux; ce qui leur apporta grande joye:

Iceux étans retournez à terre, & ayans raconté les nouvelles aux autres

environ sur le midi vindrent à noz navires six de leurs Barques ayans à

chacune cinq ou six hommes qui venoient dire Adieu à ceux que nous

avions retenus, & leur apporterent du poisson & leur tenoit plusieurs

paroles que nous n'entendions point, faisans signe qu'ilz n'oteroient

point cette croix.

Le lendemain se leva un bon vent & nous mimes hors du port. Etans hors

du fleuve susdit tirames vers Est-Nordest, d'autant que pres de

l'emboucheure de ce fleuve, la terre fait un circuit, & fait un Golfe en

forme d'un demi-cercle, en sorte que de noz navires nous voyons toute la

côte, derriere laquelle nous cheminames, & nous mimes à chercher la

terre située vers Ouest & Norouest, & y avoit un autre pareil golfe

distant vint lieuës dudit fleuve.

Nous allames donc le long de cette terre qui est comme nous avons dit,

située au Suest & Norouest, & deux jours apres nous vimes un autre Cap

où la terre commence à se tourner vers l'Est, & allames le long d'icelle

quelque seize lieuës, & de là cette terre commence à tourner vers le

Nort, & à trois lieuës de ce cap y a fond de vint-quatre brasses de

plomb. Ces terres sont plates & les plus découvertes de bois que nus

ayons encores peu voir. Il y a de belles prairies, & campagnes

tres-vertes. Ce _Cap_ fut nommé _de sainct Louis_, pour ce qu'en ce jour

l'on celebroit sa féte, & est au quarante-neufiéme degré & demi de

latitude & de longitude. Ce jour au matin, nous étions vers l'Est de ce

cap & allames vers Norouest pour approcher de cette terre, étant préque

nuit & trouvames qu'elle regardoit le Nort & le Su. Depuis ce Cap de

saint Louys jusques à un autre nommé _le Cap de Montmorenci_ y a

quelques quinze lieuës, la terre commence à tourner vers Norouest. Nous

voulumes sonder le font à trois lieuës prés de ce cap: mais nous ne le

pumes trouver avec cent cinquante brasses, & pour ce allames le long de

cette terre environ dix lieuës jusques à la latitude de cinquante

degrez.

Le Samedy ensuivant au lever du Soleil conumes & vimes d'autres terres

qui nous restoient du côté du Nort & Nordest, léquelles étoient

tres-hautes & coupées, & sembloient estre montagnes, entre léquelles y

avoit d'autres terres basses ayans bois & rivieres. Nous passames autour

de ces terres tant d'un côté que d'autre tirans vers Noroest, pour voir

s'il y avoit quelque golfe ou bien quelque passage. D'une terre à

l'autre il y a environ quinze lieuës, & le mitan est au cinquante & un

tiers degré de latitude, & nous fut tres-difficile de pouvoir faire plus

de cinq lieuës à cause de la marée qui nous étoit contraire & des grands

vens qui y sont ordinairement. Nous ne passames outre les cinq lieuës

d'où l'on voyoit aisément la terre de part en part, laquelle commence là

à s'elargir. Mais d'autant que nous ne faisions autre chose qu'aller &

venir selon le vent, nous tirames pour cette raison vers la terre pour

tâcher de gaigner un Cap vers le Su, qui étoit le plus loin & le plus

avancé en mer que nous peussions découvrir, & étoit distant de nous

environ quinze lieuës: Mais étans proches de là trouvames que c'étoient

rochers, pierres & écueils, ce que nous n'avions encores point trouvé

aux lieux où nous avions été auparavant vers le Su depuis le Cap sainct

Jean, & pour lors étoit la marée qui nous portoit contre le vent vers

l'Ouest. De maniere que navigans le long de cette côte une de noz

barques heurta contre un écueil, 7 ne laissa passer outre, mais il nous

fallut tous sortir hors pour la mettre à la marée.

Ayans navigé le long de cette côte environ Deux heures, la marée survint

avec telle impetuosité qu'il nous ne nous fut jamais possible de passer

avec treize avirons outre la longueur d'un jet de pierre. Si bien qu'il

nous fallut quitter les Barques & y laisser partie de noz gens pour la

garde, & marcher par terre quelque dix ou douze hommes jusques à ce Cap,

où nous trouvames que cette terre commence là à s'abbaisser vers

Surouest. Ce qu'ayans veu & étans retournés à nos barques, revimmes à

nos navires qui étoient ja à la voile qui pensoient toujours pouvoir

passer outre: mais ils étoient avallez à-cause du vent de plus de quatre

lieuës du lieu où nous les avions laissez, où étans arrivez fimes

assembler tous les Capitaines, mariniers, maitres & compagnons pour

avoir l'avis & conseil de ce qui étoit le plus expedient à faire. Mais

apres qu'un chacun eut parlé, l'on considera que les grands vents d'Est

commençoient à regner & devenir violens, & que le flot étoit si grand

que nous ne faisions plus que ravaller, & qu'il n'étoit possible pour

lors de gaigner aucune chose: mémes que les tempétes commençoient à

s'élever en cette saison en la Terre-neuve, que nous étions de lointain

païs, & ne sçavions les hazars & dangers du retour, & pource qu'il étoit

temps de se retirer, ou bien s'arréter là pour tout le reste de l'année.

Outre cela nous discourions en cette sorte, que si un changement de vent

de Nort nous surprenoit il ne seroit possible de partir. Léquels avis

ouïs & bien considerez nous firent entrer en deliberation certaine de

nous en retourner. Et pource que le jour de la féte de sainct Pierre

nous entrames en ce détroit, nous l'appellames à cette occasion _Détroit

de sainct Pierre_ où ayans jetté la sonde en plusieurs lieux, trouvames

en aucuns cent cinquante brasses, autres cent, & pres de terre soixante

avec bon fond. Depuis ce jour jusques au Mercredy nous eumes vent à

souhait & circuimes ladite terre du côté du Nort, Est-Suest, Ouest, &

Norouest: car telle est son assiete, horsmis la longueur d'un cap de

terres basses qui est plus tourné vers Suest, eloigné à environ

vint-cinq lieuës dudit détroit. En ce lieu nous vimes de la fumée qui

étoit faite par les gens de ce païs au dessus de ce Cap, mais pource que

le vent ne cingloit vers la côte nous ne les accostames point, & eux

voyans que nous n'approchions d'eux, douze de leurs hommes vindrent à

nous avec deux barques, léquels s'accosterent aussi librement de nous

comme si ce fussent eté François, & nous donnerent à entendre qu'ilz

venoient du grand Golfe, & que leur Capitaine étoit un nommé Tiennot,

lequel étoit sur ce Cap, faisant signe qu'ilz se retiroient en leur

païs, d'où nous étions partis, & étoient chargez de poisson. Nous

appelames ce Cap _Cap de Tiennot_. Passé ce Cap toute la terre est posée

vers l'Est-Suest, Ouest, Norouest, & toutes ces terres sont basses,

belles & environnées de sablons, prés de mer, & y a plusieurs marais &

bancs par l'espace de vint lieuës, & aprés la terre commence à se

tourner d'Ouest à l'Est, & Nordest, & est entierement environnée d'iles

eloignées de terre deux ou trois lieuës. Et ainsi comme il nous semble y

a plusieurs bancs perilleux plus de quatre ou cinq lieuës loin de la

terre.

Depuis le Mercredi susdit jusques au Samedi nous eumes un grand vent de

Surouest qui nous fit tirer vers l'Est-Nordest, & arrivames ce jour là à

la terre d'Est en la Terre-neuve entre les Cabannes & le Cap-double. Ici

commença le vent d'Est avec tempéte & grande impetuosité; & pource nous

tournames le Cap au Noroest & au Nort, pour aller voir le côté du Nort,

qui est comme nous avons dit, entierement environné d'Iles, & étans prés

d'icelles le vent se changea & vint du Su, lequel nous conduit dans le

golfe, si bien que par la grace de Dieu nous entrames le lendemain qui

étoit le neufiéme d'Aoust dans Blanc-sablon, & voila tout ce que nous

avons découvert.

En apres le quinziéme Aoust jour de l'Assumption de nôtre Dame nous

partimes de Blanc-sablon apres avoir ouï la Messe, & vimmes heureusement

jusques au mitan de la mer qui est entre la Terre-neuve & la Bretaigne,

auquel lieu nous courumes grande fortune pour les vens d'est, laquelle

nous supportames par l'aide de Dieu, & du depuis eumes fort bon temps,

en sorte que le cinquiéme jour de Septembre de l'année susdite nous

arrivames au port de sainct Malo d'où nous étions partis.

_Que la conoissance des voyages du Capitaine Jacques Quartier est

necessaire principalement aux Terre-neuviers qui vont à la pécherie:

Quelle route il a pris en cette seconde navigation: Voyage de Champlein

jusques è l'entrée de la grande riviere de_ Canada: _Epitre presentée au

Roy par ledit Jacques Quartier sur la relation de son deuxiéme voyage._

Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617) · 第 175 / 303 题