CHAP. IV

LE lendemain second de Juillet nous découvrimes & apperceumes la terre

du côté du Nort à notre opposite, laquelle se joignoit avec celle ci

devant dite. Aprés que nous l'eumes circuit tout autour, trouvames

qu'elle contenoit en rondeur de profond & & autant de diametre. Nous

l'appellames _Le Golfe sainct Lunaire_, & allames au Cap avec noz

barques vers le Nort, & trouvames le païs si bas, que par l'espace d'une

lieue il n'y avoit qu'une brasse d'eau. Du côté vers Nordest du cap

susdit environ sept ou huit lieues y avoit un autre cap de terre, au

milieu déquels est un Golfe en forme de triangle qui a tres-grand fond

de tant que pouvions étendre la veuë d'icelui: il estoit vers Nordest.

Ce Golfe est environné de sablons & lieux bas par dix lieuës, & n'y a

plus de deux brasses de fond. Depuis ce cap jusques à la rive de l'autre

cap de terre y a quinze lieuës. Etans au travers de ces caps,

découvrimes une autre terre & cap qui restoit au Nort un quart de

Nordest pour tant que nous pouvions voir. Toute la nuit le temps fut

fort mauvais, & venteux, si bien qu'il nous fut besoin mettre la Cappe

de la voile jusques au lendemain matin troisiéme de Juillet que le vent

vint d'Ouest, & fumes portez vers le Nort pour conoitre cette terre qui

nous restoit du côté du Nort & Nordest sur les terres basses, entre

léquelles basses & hautes terres étoit un golfe & ouverture de

cinquante-cinq brasses de font en quelques lieux, & large environ quinze

lieuës. Pour la grande profondité & largeur & changement des terres

eumes esperance de pouvoir trouver passage comme le passage des

Chateaux. Ce golfe regarde vers l'Est-Nordest, Ouest, Surouest. Le

terroir qui est du côté du Su de ce golfe est aussi bon & beau à

cultiver & plein de belles campagnes & prairies que nous ayons veu, tout

plat comme seroit un lac, & celuy qui est vers Nort est un païs haut

avec montagnes hautes pleines de forests, & de bois tres-hauts & gros de

diverses sortes. Entre autres y a de tres-beaux Cedres, & Sapins autant

qu'il est possible de voir, & bons à faire mats de navires de plus de

trois cens tonneaux, & ne vimes aucun lieu qui ne fût plein de ces bois,

excepté en deux places que le païs étoit bas, plein de prairies, avec

deux tres-beaux lacs. Le mitan de ce golfe est au quarante-huitiéme

degré & demi de latitude.

Le Cap de cette terre du Su fut appellée _Cap d'Esperance_, pour

l'esperance que nous avions d'y trouver passage. Le quatriéme jour de

Juillet allames le long de cette terre du côté du Nort pour trouver

port, & entrames en un petit port & lieu tout ouvert vers le Su, où n'y

a aucun abry pour ce vent, & trouvames bon d'apppeller le lieu _Sainct

Martin_, & demeurames là depuis le quatriéme de Juillet jusques au

douziéme. Et pendant le temps que nous étions en ce lieu, allames le

Lundi sixiéme de ce mois apres avoir ouy la Messe avec une de noz

barques pour découvrir un cap & pointe de terre, qui en est éloigné sept

ou huit lieues du côté d'ouest, pour voir de quel côté se tournoit cette

terre, & étans à demi-lieue de la pointe apperceumes deux bandes de

barques d'hommes Sauvages qui passoient d'une terre à l'autre, & étoient

plus de quarante ou cinquante barques, déquelles une partie approcha de

cette pointe, & sauta en terre un grand nombre de ces gens faisans grand

bruit, & nous faisoient signe qu'allassions à terre, montrans des peaux

sur quelques bois, mais d'autant que n'avions qu'une seule barque nous

n'y voulumes aller, & navigames vers l'autre bande qui étoit en mer. Eux

nous voyans fuir, ordonnerent deux de leurs barques les plus grandes

pour nous suivre, avec léquelles se joignirent ensemble cinq autres de

celles qui venoient du côté de mer, & tous s'approcherent de nôtre

barque sautans & faisans signes d'allegresse & de vouloir amitié, disans

en leur langue, _Napeu ton damen assur tah_, & autres paroles que nous

n'entendions. Mais parce que, comme nous avons dit, nous n'avions qu'une

seule barque, nous ne voulumes nous fier en leurs signes, & leur

donnames à entendre qu'ilz se retirassent, ce qu'ilz ne voulurent faire,

ains venoient avec si grande furie vers nous, qu'aussitot ils

environnent nôtre barque avec les sept qu'ils avoient. Et parce que pour

signes que nous fissions ils ne se vouloient retirer, lachames deux

passe-volans sur eux, dont espouvantez retournerent vers la susdite

pointe faisans tres-grand bruit, & demeurez là quelque peu, commencerent

derechef à venir vers nous comme devant, en sorte qu'étans approchez de

la barque, decochames deux de nos darts au milieu d'eux, ce qui les

épouvanta tellement, qu'ilz commencerent à fuir en grand-hate, & n'y

voulurent onc plus revenir.

Le lendemain partie de ces Sauvages vindrent avec neuf de leurs barques

à la pointe & entrée du lieu d'où noz navires étoient partis. Et étans

avertis de leur venuë, allames avec noz barques à la pointe où ils

étoient, mais si tôt qu'ils nous virent ilz se mirent en fuite, faisans

signe qu'ils étoient venuz pour trafiquer avec nous, montrans des peaux

de peu de valeur, dont ils se vétent. Semblablement nous leur faisons

signe que ne leur voulions point de mal; & en signe de ce, deux des

nôtres descendirent en terre pour aller vers eux, & leur porter couteaux

& autres ferremens avec un chappeau rouge pour donner à leur Capitaine.

Quoy voyans descendirent aussi à terre portans de ces peaux, &

commencerent à traffiquer avec nous, montrans une grande & merveilleuse

allegresse d'avoir de ces ferremens & autres choses, dansans tousjours &

faisans plusieurs ceremonies, & entre autres ilz se jettoient de l'eau

de mer sur leur téte avec les mains: Si bien qu'ilz nous donnerent tout

ce qu'ils avoient, ne retenans rien; de sorte qu'il leur fallut s'en

retourner tout nuds, & nous firent signe qu'ilz retourneroient le

lendemain & qu'ils apporteroient d'autres peaux.

Le Jeudi huictiéme du mois par ce que le vent n'étoit bon pour sortir

hors avec noz navires, appareillames noz barques pour aller découvrir ce

golfe, & courumes en ce jour vint-cinq lieuës dans icelui. Le lendemain

ayans bon temps navigames jusques à midy, auquel temps nous eumes

conoissance d'une grande partie de ce golfe, & comme sur les terres

basses il y avoit d'autres terres avec hautes montagnes. Mais voyans

qu'il n'y avoit point de passage commençames à retourner faisans notre

chemin le long de cette côte, & navigans vimes des Sauvages qui étoient

sur le bord d'un lac qui est sur les terres basses, léquelz Sauvages

faisoient plusieurs feuz. Nous allames là & trouvames qu'il y avoit un

canal de mer qui entroit en ce lac, & mimes noz barques en l'un des

bords de ce canal. Les Sauvages s'approcherent de nous avec une de leurs

barques & nous apporterent des pieces de Loups-marins cuites, léquelles

ilz mirent sur des boisés, & puis se retirerent nous donnans à entendre

qu'ilz nous les donnoient. Nous envoyames des hommes en terre avec des

mitaines, couteaux, chapelets, & autres marchandises, déquelles choses

ilz se rejouirent infiniment, & aussi tôt vindrent tout à coup au rivage

où nous étions avec leurs barques aportans peaux & autres choses qu'ils

avoient pour avoir noz marchandises, & étoient plus de trois cens tant

hommes que femmes & enfans. Et voions une partie des femmes qui ne

passerent, léquelles étoient jusques aux genoux dans la mer, sautans &

chantans. Les autres qui avoient passé là où nous étions venoient

privément à nous frottans leurs bras avec leurs mains & apres les

haussoient vers le ciel sautans & rendans plusieurs signes de

rejouissance, & tellement s'asseurerent avec nous qu'en fin ilz

trafiquoient de main à main de tout ce qu'ils avoient, en sorte qu'il ne

leur resta autre chose que le corps tout nud, par ce qu'ilz donnerent

tout ce qu'ils avoient qui étoit chose de peu de valeur. Nous conumes

que cette gent se pourroit aisément convertir à notre Foy. Ilz vont de

lieu en autre, vivans de la péche. Luer païs est plus chaud que n'est

l'Hespagne, & le plus beau qu'il est possible de voir, tout égal & uni,

& n'y a lieu si petit où n'y ait des arbres, combien que ce soient

sablons, & où il n'y ait du froment sauvage, qui a l'epic comme le

segle, & le grain comme de l'avoine, & des pois aussi épais comme s'ils

y avoient eté semez & cultivez, du raisin blanc & rouge avec la fleur

blanche dessus, des fraises meures, roses rouges & blanches, & autres

fleurs de plaisante, douce & aggreable odeur. Aussi il y a là beaucoup

de belles prairies, & bonnes herbes & lacs où il y a grande abondance de

Saumons. Ils appellent une mitaine en leur langue _Cochi_, & un couteau

_Bacon_. Nous appellames ce Golfe, _Golfe de la chaleur_.

Etans certains qu'il n'y avoit aucun passage par ce golfe, fimes voile,

& partimes de ce lieu de saint Martin le Dimanche douziéme de Juillet

pour découvrir outre ce golfe, & allames vers Est le long de cette côte

environ dix-huit lieuës jusques au _Cap de Pré_ où nous trouvames le

flot tres-grand & fort peu de fond, la mer courroucée & tempétueuse, &

pour ce il nous fallut retirer à terre entre le Cap susdit & une ile

vers Est à environ une lieuë de ce Cap, & là nous mouillames l'ancre

pour icelle nuit. Le lendemain matin fimes voile en intention de circuit

cette côte, laquelle est située vers le Nord & Nord-est, mais un vent

survint si contraire & impetueux qu'il nous fut necessaire retourner au

lieu d'où nous étions partis, & là demeurames tout ce jour jusques au

lendemain que nous fimes voile, & vimmes au milieu d'un fleuve éloigné

cinq ou six lieuës du _Cap du Pré_, & étans au travers du fleuve eumes

de rechef le vent contraire avec un grand brouillas & obscurité,

tellement qu'il nous fallut entrer en ce fleuve le Mardy quatorziesme du

mois, & nous y entrames à l'entrée jusques au seiziéme attendans le bon

temps pour pouvoir sortir. Mais en ce seiziéme jour qui étoit le Jeudy,

le vent creut en telle sorte qu'un de noz navires perdit une ancre, &

pouce fut besoin passer plus outre en ce fleuve quelques sept ou huit

lieuës pour gaigner un bon port où il y eût bon fond, lequel nous avions

eté découvrir avec noz barques, & pour le mauvais temps, tempéte &

obscurité qu'il fit demeurames en ce port jusques au vint-cinquiéme sans

pouvoir sortir. Ce-pendant nous vimes une grande multitude d'hommes

Sauvages qui péchoient des tombes, déquels il y a grande quantité, ils

étoient environ quelques quarante barques, & tant en hommes, femmes,

qu'enfans, plus de deux cens, léquels aprés qu'ils eurent quelque peu

conversé en terre avec nous, venoient privément au bord de noz navires

avec leurs barques. Nous leur donnions des couteaux, chappelets de

verre, peignes, & autres choses de peu de valeur dont ilz se

rejouissoient infiniment levant les mains au ciel, chantans & dansans

dans leurs barques. Ceux-ci peuvent étre vrayement appellez Sauvages;

d'autant qu'il ne se peut trouver gens plus pauvres au monde, & croy que

tous ensemble n'eussent peu avoir la valeur de cinq sols excepté leurs

barques et rets. Ilz n'ont qu'une petite peau pour tout vétement, avec

laquelle ilz couvrent les Parties honteuses du corps, avec quelques

autres vieille peaux dont ils se vétent à la mode des Ægyptiens. Ilz

n'ont ni la nature, ni le langage des premiers que nous avions trouvez.

Ils portent la téte entierement raze hors-mis un floquet de cheveux au

plus haut de la téte, lequel ilz laissent croitre long comme une queuë

de cheval qu'ilz lient sur la téte avec des éguillettes de cuir. Ils

n'ont autre demeure que dessouz ces barques, léquelles ilz renversent, &

s'étendent sous icelles sur la terre sans aucune couverture. Ils mangent

la chair préque creuë & la chauffent seulement de moins du monde sur les

charbons, le méme est du poisson. Nous allames le jour de la Magedlaine

avec noz barques au lieu où ils étoient sur le bord du fleuve, &

descendimes librement au milieu d'eux, dont ilz se rejouirent beaucoup,

& tous les hommes se mirent à chanter & danser en deux ou trois bandes &

faisans grans signes de joye pour nôtre venuë. Ilz avoient fait fuir les

jeunes femmes dans les bois hors-mis deux ou trois qui étoient restées

avec eux, à chacune déquelles donnames un peigne, & clochette d'estain,

dont elles se rejouirent beaucoup, remercians le Capitaine & lui

frottans les bras & la poictrine avec leurs propres mains. Les hommes

voyans que nous Avions fait quelques presens à celles qui étoient

restées, firent venir celles qui s'étoient refugiés au bois, afin

qu'elles eussent quelque chose comme les autres; elles étoient environ

vint femmes léquelles toute en monceau se mirent sur ce Capitaine, le

touchans & frottans avec les mains selon leur coutume de caresser, &

donna à chacune d'icelles une clochette d'étain de peu de valeur, &

incontinent commencerent à danser ensemble disans plusieurs chansons.

Nous trouvames là grande quantité de Tombes qu'ils avoient prises sur le

rivage avec certains rets faits exprez pour pécher, d'un fil de chanve

qui croit en ce païs où ils font leur demeure ordinaire, pour ce qu'ils

ne se mettent en mer qu'au temps qui est bon pour pécher, comme j'ay

entendu. Semblablement croit aussi en ce païs du mil gros comme pois,

pareil à celui qui croit au Bresil dont ilz mangent au lieu de pain, &

en avoient abondance, & l'appellent en leur langue _Kapaige_; Ils ont

aussi des prunes qu'ilz sechent comme nous faisons pour l'hiver, & les

appellent _Honésta_, méme ont des figues, noix, pommes, & autres fruits,

& des féves qu'ilz nomment _Sahu_, Les nois, _Cahéhya_, Les figues, _*_,

Les pommes, _*_, si on leur montroit quelque chose qu'ilz n'ont point &

ne pouvoient sçavoir que c'étoit, branlans la téte, ilz disoient _Nohda_

qui est à dire qu'ilz n'en ont point & ne sçavent que c'est. Ilz nous

montroient par signes le moyen d'accoutrer les choses qu'ils ont, &

comme elles ont coutume de croitre. Ils ne mangent aucune chose qui soit

salée, & sont grands larrons, & dérobent tout ce qu'ilz peuvent.

[Illustration: Neptune]

_S'ensuivent les navigations & découvertes du mois d'Aoust, & le retour

en France._

Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617) · 第 174 / 303 题