CHAP. III

LE dixiéme du susdit mois de Juin, entrames dans le _Port de Brest_ pour

avoir de l'eau & du bois, & pour nous apréter de passer outre ce Golfe:

Le jour de sainct Barnabé aprés avoir ouï la Messe, nous tirames outre

ce port vers Ouest, pour découvrir les ports qui y pouvoient étre: Nous

passames par le milieu des iles, léquelles sont en si grand nombre qu'il

n'est possible de les compter, par-ce qu'elles continuent dix lieues

outre ce port: Nous demeurames en l'une d'icelle pour y passer la nuit,

& y trouvames grande quantité d'oeufs de Canes, & d'autres Oyseaux qui y

font leurs nids, & les appellames toutes en general, _les iles_.

Le lendemain nous passames outre ces Iles, & au bout d'icelles trouvames

un bon port, que nous appellames de _saint Antoine_, & une ou deux

lieues plus outre découvrimes un petit fleuve fort profond vers le

Surouest, lequel est entre deux autres terres, & y a là un bon port.

Nous y plantames une croix, & l'appellames _le Port saint Servain_: & du

côté du Surouest de ce port & fleuve se trouve à environ une lieuë une

petite ile ronde comme un fourneau, environnée de beaucoup d'autres

petites, léquelles donnent la conoissance de ces ports. Plus outre à

deux lieuës, y a un autre bon fleuve plus grand auquel nos péchames

beaucoup de Saumons, & l'appellames le _fleuve de saint Jacques_. Etans

en ce fleuve nous avisames une grande nave qui étoit de la Rochelle,

laquelle avoit la nuit precedente passé outre le port de Brest, où ils

pensoient aller pour pécher, mais les mariniers ne sçavoient où était le

lieu. Nous nous accostames d'eux, & nos mimes ensemble en un autre port,

qui est plus vers Ouest, environ une lieuë plus outre que le susdit

fleuve de saint Jacques, lequel j'estime estre un des meilleurs ports du

monde, & fut appellé le _Port de Jacques Quartier_. Si la terre

correspondoit à la bonté des ports, ce seroit un grand bien, mais on ne

la doit point appeller terre, ains plustot cailloux & rochers sauvages,

& lieux propres aux bétes farouches, d'autant qu'en toute la terre

devers le Nort, je n'y vis pas tant de terre, qu'il en pourroit en un

benneau: & là toutefois je descendi en plusieurs lieux: & en l'ile de

Blanc-sablon n'y a autre chose que mousse, & petites épines & buissons

ça & là sechez & demi-morts. Et en somme je pense que cette terre est

celle que Dieu donna à Cain. Là on y void des hommes de belle taille &

grandeur, mais indomtés & sauvages. Ilz portent les cheveux liés au

sommet de la téte, & étreints comme une poignée de foin, y mettans au

travers un petit bois, ou autre chose au lieu de clou: & y tient

ensemble quelques plumes d'oyseaux. Ilz vont vétus de peaux d'animaux,

aussi bien les hommes que les femmes, léquelles sont toutes fois

percluses & renfermées en leurs habits, & ceintes par le milieu du

corps, ce que ne font pas les hommes: ilz se peindent avec certaines

couleurs rouges. Ils ont leurs Barques faites d'écorce d'arbre de Boul,

qui est un arbre ainsi appellé au païs, semblable à noz chénes, avec

léquelles ilz péchent grande quantité de Loups-marins: Et depuis mon

retour, j'ay entendu qu'ilz ne faisoient pas là leur demeure, mais

qu'ilz y viennent des païs plus chauds par terre, pour prendre de ces

Loups, & autres choses pour vivre.

Le treiziéme jour dudit mois, nous retournames à nos navires, pour faire

voile, pource que le temps étoit beau, & le Dimanche fimes dire la

Messe: Le Lundy suivant qui étoit le quinziéme, partimes outre le port

de _Brest_, & primmes nôtre chemin vers le Su, pour avoir conoissance

des terres que nous avions apperceuës, qui sembloient faire deux Iles.

Mais quand nous fumes environ le milieu du Golfe, conumes que d'étoit

terre ferme, où étoit un gros cap double l'un dessus l'autre, & à cette

occasion l'appellames _Cap double_. Au commencement du Golfe nous

sondames aussi le font, & le trouvames de cent brasses de tous côtez. De

Brest au Cap-double y a distance d'environ vint lieuës, & à cinq lieues

de là, nous sondames aussi le fonds & le trouvames de quarante brasses.

Cette terre regarde le Nord-est-Surouest. Le jour ensuivant qui étoit le

seiziéme de ce mois, nous navigames le long de la côte par surouest &

quart du Su, environ trente cinq lieues loin de Cap-double, & trouvames

des montagnes tres-hautes & sauvages, entre léquelles l'on voyoit je ne

sçay quelles petites cabannes, & pour-ce les appellames _Les montagnes

des Cabannes_: les autres terres & montagnes sont taillées, rompues, &

entre-coupées, & entre icelles & la mer, y en a d'autres basses. Le jour

precedent pour la grand brouillas & obscurité du temps, nous ne peumes

avoir conoissance d'aucune terre, mais le soir il nous apparut une

ouverture de terre ressemblante à une emboucheure de riviere, qui étoit

entre ces monts des Cabannes. Et y avoit là un Cap vers Surouest éloigné

de nous environ trois lieues, & ce Cap en son sommet estans pointe tout

à l'entour, & en bas vers la mer il finit en pointe, & pour ce il fut

appellé le _Cap pointu_. Du côté du Nort de ce Cap, y a une ile plate.

Et d'autant que nous desirions avoir conoissance de cette embouchure

pour voir s'il y avoit quelque bon port; nous mimes la voile bas pour y

passer la nuit. Le jour suivant qui étoit le dix-septiéme dudit mois,

nous courumes fortune à cause du vent de Nordest, & fumes contraints

mettre la cauque souris & la cappe, & cheminames vers Surouest jusques

au Jeudy matin, &fimes environ trente lieuës & nous nous trouvames au

travers de plusieurs Iles rondes comme Colombiers, & pource leur

donnames le nom de _Colombaires_.

Le _Golfe saint Julien_ est distant sept lieuës d'un _Cap_ nommé

_Royal_, qui reste vers le Su & un quart de Surouest. Et vers

l'Ouest-Surouest de ce Cap, y en a un autre, lequel au dessous est tout

entre-rompu, & est rond dessus. Du côté du Nort y a une ile basse à

environ demi-lieuë: en ce Cap y a de certaines terres basses, sur

lesquelles y en a encores d'autres, qui demontre bien qu'il y doit avoir

des fleuves. A deux lieuës du Cap Royal, l'on y trouve fonds de vint

brasses, & y a la plus grande pécherie de grosses Moruës qu'il est

possible de voir, déquelles nous en primes plus de cent en moins d'une

heure, en attendant la compagnie.

Le lendemain qui étoit le dix-huictiéme du mois, le vent devint

contraire & fort impetueux en sorte qu'il nous fallut retourner vers le

Cap Royal, pensans y trouver port: & avec noz barques allames découvrir

ce qui étoit entre le Cap Royal, & le Cap de Lait: & trouvames que sur

les terres basses y a un grand Golfe tres-profond, dans lequel y a

quelques iles, & ce Golfe est clos & fermé du côté du Su. Ces terres

basses font un des côté de l'entrée, & le Cap Royal est de l'autre

côtez, & s'avancent lédites terres basses plus de demie lieuë dans la

mer. Le païs est plat, & consiste ne mauvaise terre: & par le milieu de

l'entrée y a une ile: & en ce jour ne trouvames point de port: &

pour-cela la nuit nous retirames en mer, aprés avoir tourné le Cap à

l'Ouest.

Depuis ledit jour jusques au vint-quatriéme du mois qui étoit la féte de

saint Jean, fumes battus de la tempéte & du vent contraire: & survint

telle obscurité que nous ne peumes avoir conoissance d'aucune terre

jusques audit jour saint Jean, que nous découvrimes un Cap qui restoit

vers Surouest, distant du Cap Royal environ trente cinq lieuës: mais en

ce jour le brouillas fut si épais, & le temps si mauvais, que nous ne

peumes approcher de terre. Et d'autant qu'en ce jour l'on celebroit la

féte de saint Jean Baptiste, nous le nommames _Cap de sainct Jean_.

Le lendemain qui étoit le vint-cinquiéme le temps fut encores facheux,

obscur, & venteux, & navigames une partie du jour vers Ouest, &

Nort-Ouest, & le soir nous rimes le travers jusques au second quart que

nous partimes de là, & pour lors nous conumes par le moyen de nôtre

quadran que nous étions vers Nort-ouest, & un quart d'Ouest, éloignez de

sept lieuës & demie du Cap sainct Jean, & comme nous voulumes faire

voile, le vent commença à souffler du Nort-Ouest, & pour-ce tirames vers

Suest quinze lieuës, & approchames de trois iles, déquelles y en avoit

deux petites droites comme un mur, en sorte qu'il étoit impossible d'y

monter dessus, & entre icelles y a un petit écueil. Ces iles étoient

plus remplies d'oiseaux que ne seroit un pré d'herbes, léquels faisoient

là leurs nids, & en la plus grande de ces iles y en avoit un monde de

ceux que nous appellons _Margaux_ qui sont blancs & plus grands

qu'Oysons, & étoient separez en un canton, & en l'autre part y avoit des

_Godets_, mais sur le rivage y avoit de ces Godets & grands _Apponat_

semblables à ceux de cette ile dont nous avons fait mention. Nous

descendimes au plus bas de la plus petite, & tuames plus de mille Godets

& Apponats, & en mimes tant que volumes en noz barques, & en eussions

peu en moins d'une heure remplir trente semblables barques. Ces iles

furent appellées du nom de _Margaux. A cinq lieuës de ces iles y avoit

une autre ile du côté d'Ouest qui a_ environ deux lieuës de longueur &

autant de largeur, là nous passames la nuit pour avoir de l'eau & du

bois. Cette ile est environnée de sablon, & autour d'icelle y a une

bonne source de six ou sept brasses de fond. Ces iles sont de meilleure

terre que nous eussions oncques veuës, en sorte qu'un champ d'icelles

vaut plus que toute la Terre-neuve. Nous la trouvames pleine de grands

arbres, de prairies, de campagnes pleines de froment sauvage, & de pois

qui étoient floris aussi épais & beaux comme l'on eût peu voir en

Bretagne, qui sembloient avoir été semez par des laboureurs. L'on y

voyoit aussi grande quantité de raisin ayans la fleur blanche dessus des

fraises, roses incarnates, persil, & d'autres herbes de bonne & forte

odeur. A l'entour de cette ile y a plusieurs grandes bestes comme grand

boeufs, qui ont deux dents en la bouche comme d'un Elephant, & vivent

mémé en la mer. Nous en vimes une qui dormoit sur le rivage & allames

vers elle avec noz barques pensans la prendre, mais aussi-tôt qu'elle

nous ouït elle se jetta en mer. Nous y vimes semblablement des Ours &

des Loups. Cette ile fut appellée l'ile de Brion. En son contour y a de

grands marais vers Suest & Norouest. Je croy par ce que j'ay peu

comprendre, qu'il y ait quelque passage entre le Terrre-neuve & la terre

de Brion. S'il étoit ainsi ce seroit pour racourcir le temps & le chemin

_pourveu que l'on peût trouver quelque perfection en ce voyage_: A

quatre lieuës de cette ile est la terre ferme vers Ouest-Surouest,

laquelle semble étre comme une ile environnée d'ilettes de sable noir.

Là y a un beau Cap que nous appellames le _Cap Dauphin_, pource que là

est le commencement des bonnes terres.

Le vint-septiéme de Juin nous circuimes ces ilettes qui regardent vers

Ouest-Surouest, & paroissent de loin comme collines ou montagnes de

sablon, bien que ce soient terres basses & de peu de fond. Nous n'y

peumes aller, & moins y descendre, d'autant que le vent nous étoit

contraire, & ce jour nous fimes quinze lieuës.

Le lendemain allames le long dédites terres environ dix lieues jusques à

un Cap de terre rouge qui est roide & coupé comme un ric, dans lequel on

void un entre-deux qui est vers le Nort, & est un païs fort bas, & y a

aussi comme une petite plaine entre la mer & un étang, & de ce cap de

terre & étang, jusques à un autre cap qui paroissoit, y a environ

quatorze lieues, & la terre est fait en façon d'un demi cercle tout

environné de sablon comme une fosse sur laquelle l'on void des marais &

étangs aussi loin que se peut étendre l'oeil. Et avant qu'arriver au

premier cap l'on trouve deux petites iles assez pres de terre. A cinq

lieuës du second cap y a une ile vers Surouest, qui est tres-haute &

pointue, laquelle fut nommée _Alezay_, le premier _Cap_ fur appellé _de

sainct Pierre_, par ce que nous y arrivames au jour & téte dudit Saint.

Depuis _l'ile de Brion_ jusques en ce lieu y a bon fond de sablon, &

ayans sondé egalement vers Surouest jusques à en approcher de cinq

lieuës de terre nous trouvames vint-cinq brasses; & une lieuë prés douze

brasses, & prés du bord sur plus que moins, & bon fond. Mais par ce que

nous voulions avoir plus grande conoissance de ces fonds pierreux pleins

de roches, mimes les voiles bas & de travers. Et le lendemain penultiéme

du mois le vent vint du Su & quart de Sur-ouest, allames vers Ouest

jusques au Mardy matin dernier jour du mois, sans conoitre, du moins

découvrir aucune terre, excepté que vers le soir, nous apperceumes une

terre qui sembloit faire deux iles qui demeuroit derriere nous vers

Ouest & Sur-ouest à environ neuf ou dix lieuës. Et ce jour allames vers

Ouest jusques au lendemain lever du Soleil quelques quarante lieuës. Et

faisant ce chemin conumes que cette terre qui nous étoit apparue comme

deux iles étoit terre ferme située au Sur-ouest & Nort-Nort-ouest

jusques à un tres-beau Cap de terre nommé le _Cap d'Orleans_. Toute

cette terre est basse & plate, & la plus belle qu'il est possible de

voir pleine de beaux arbres & prairies, il est vray qu'elle est

entierement pleine de bancs & sables. Nous descendimes en plusieurs

lieux avec noz barques, & entr'autres nous entrames dans un beau fleuve

de peu de fond, & pource fut appellé le _Fleuve des Barques_: d'autant

que nous vimes quelques barques d'hommes Sauvages qui traversoient le

fleuve, & n'eumes autre conoissance de ces Sauvages, parce que le vent

venoit de mer & chargeoit la côte, si bien qu'il nous fallut retirer

vers noz navires. Nous allames vers Nord-est jusques au lever du Soleil

du lendemain premier de Juillet, auquel temps s'éleva un brouillas &

tempéte, à-cause dequoy nous abbaissames les voiles jusques à environ

deux heures avant midi, que le temps se fit clair, & que nous

apperceumes le Cap d'Orleans, avec un autre qui en étoit éloigné de sept

lieuës vers le Nort un quart de Nordest, qui fut appellé _Cap des

Sauvages_: du côté du Nordest de ce Cap à environ demi-lieuë, y a un

banc de pierre tres-perilleux. Pendant que nous étions prés de ce cap,

nous apperceumes un homme qui couroit derriere noz barques qui alloit le

long de la côte, & nous faisoit plusieurs signes que devions retourner

vers ce Cap. Nous voyant sels signes commençames à tirer vers lui, mais

nous voyant venir se mit à fuir. Etans descendus en terre mimes devant

lui un couteau, & une ceinture de laine sur un baton, ce fait nous

retournames à noz navires. Ce jour nous allames tournoyans cette terre,

neuf ou dix lieues cuidans trouver quelque bon port, ce qui ne fut

possible, d'autant que comme j'ay dé-ja dit toute cette terre est basse

& est un païs environné de bancs & sablons. Neantmoins nous descendimes

ce jour en quatre lieux pour voir les arbres qui y étoient tres-beaux, &

de grande odeur, & trouvames que c'étoient Cedres, Yfs, Pins, Ormeaux,

Frenes, Saulx, & plusieurs autres à nous inconus, tous neantmoins sans

fruit. Les terres où n'y a point de bois sont tres-belles & toutes

pleines de pois, de raisin blanc & rouge ayant la fleur blanche dessus,

de frezes, meures, froment sauvage comme segle qui semble y avoir été

semé, & labouré, & cette terre est de meilleure temperature qu'aucune

qui se puisse voir & de grande chaleur, l'on y voit une infinité de

Grives, Ramiers, & autres oiseaux, en somme il n'y a faute d'autre chose

que de bons ports.

_Les navigations & découvertes du mois de Juillet._

Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617) · 第 173 / 303 题