LE dixiéme du susdit mois de Juin, entrames dans le _Port de Brest_ pour
avoir de l'eau & du bois, & pour nous apréter de passer outre ce Golfe:
Le jour de sainct Barnabé aprés avoir ouï la Messe, nous tirames outre
ce port vers Ouest, pour découvrir les ports qui y pouvoient étre: Nous
passames par le milieu des iles, léquelles sont en si grand nombre qu'il
n'est possible de les compter, par-ce qu'elles continuent dix lieues
outre ce port: Nous demeurames en l'une d'icelle pour y passer la nuit,
& y trouvames grande quantité d'oeufs de Canes, & d'autres Oyseaux qui y
font leurs nids, & les appellames toutes en general, _les iles_.
Le lendemain nous passames outre ces Iles, & au bout d'icelles trouvames
un bon port, que nous appellames de _saint Antoine_, & une ou deux
lieues plus outre découvrimes un petit fleuve fort profond vers le
Surouest, lequel est entre deux autres terres, & y a là un bon port.
Nous y plantames une croix, & l'appellames _le Port saint Servain_: & du
côté du Surouest de ce port & fleuve se trouve à environ une lieuë une
petite ile ronde comme un fourneau, environnée de beaucoup d'autres
petites, léquelles donnent la conoissance de ces ports. Plus outre à
deux lieuës, y a un autre bon fleuve plus grand auquel nos péchames
beaucoup de Saumons, & l'appellames le _fleuve de saint Jacques_. Etans
en ce fleuve nous avisames une grande nave qui étoit de la Rochelle,
laquelle avoit la nuit precedente passé outre le port de Brest, où ils
pensoient aller pour pécher, mais les mariniers ne sçavoient où était le
lieu. Nous nous accostames d'eux, & nos mimes ensemble en un autre port,
qui est plus vers Ouest, environ une lieuë plus outre que le susdit
fleuve de saint Jacques, lequel j'estime estre un des meilleurs ports du
monde, & fut appellé le _Port de Jacques Quartier_. Si la terre
correspondoit à la bonté des ports, ce seroit un grand bien, mais on ne
la doit point appeller terre, ains plustot cailloux & rochers sauvages,
& lieux propres aux bétes farouches, d'autant qu'en toute la terre
devers le Nort, je n'y vis pas tant de terre, qu'il en pourroit en un
benneau: & là toutefois je descendi en plusieurs lieux: & en l'ile de
Blanc-sablon n'y a autre chose que mousse, & petites épines & buissons
ça & là sechez & demi-morts. Et en somme je pense que cette terre est
celle que Dieu donna à Cain. Là on y void des hommes de belle taille &
grandeur, mais indomtés & sauvages. Ilz portent les cheveux liés au
sommet de la téte, & étreints comme une poignée de foin, y mettans au
travers un petit bois, ou autre chose au lieu de clou: & y tient
ensemble quelques plumes d'oyseaux. Ilz vont vétus de peaux d'animaux,
aussi bien les hommes que les femmes, léquelles sont toutes fois
percluses & renfermées en leurs habits, & ceintes par le milieu du
corps, ce que ne font pas les hommes: ilz se peindent avec certaines
couleurs rouges. Ils ont leurs Barques faites d'écorce d'arbre de Boul,
qui est un arbre ainsi appellé au païs, semblable à noz chénes, avec
léquelles ilz péchent grande quantité de Loups-marins: Et depuis mon
retour, j'ay entendu qu'ilz ne faisoient pas là leur demeure, mais
qu'ilz y viennent des païs plus chauds par terre, pour prendre de ces
Loups, & autres choses pour vivre.
Le treiziéme jour dudit mois, nous retournames à nos navires, pour faire
voile, pource que le temps étoit beau, & le Dimanche fimes dire la
Messe: Le Lundy suivant qui étoit le quinziéme, partimes outre le port
de _Brest_, & primmes nôtre chemin vers le Su, pour avoir conoissance
des terres que nous avions apperceuës, qui sembloient faire deux Iles.
Mais quand nous fumes environ le milieu du Golfe, conumes que d'étoit
terre ferme, où étoit un gros cap double l'un dessus l'autre, & à cette
occasion l'appellames _Cap double_. Au commencement du Golfe nous
sondames aussi le font, & le trouvames de cent brasses de tous côtez. De
Brest au Cap-double y a distance d'environ vint lieuës, & à cinq lieues
de là, nous sondames aussi le fonds & le trouvames de quarante brasses.
Cette terre regarde le Nord-est-Surouest. Le jour ensuivant qui étoit le
seiziéme de ce mois, nous navigames le long de la côte par surouest &
quart du Su, environ trente cinq lieues loin de Cap-double, & trouvames
des montagnes tres-hautes & sauvages, entre léquelles l'on voyoit je ne
sçay quelles petites cabannes, & pour-ce les appellames _Les montagnes
des Cabannes_: les autres terres & montagnes sont taillées, rompues, &
entre-coupées, & entre icelles & la mer, y en a d'autres basses. Le jour
precedent pour la grand brouillas & obscurité du temps, nous ne peumes
avoir conoissance d'aucune terre, mais le soir il nous apparut une
ouverture de terre ressemblante à une emboucheure de riviere, qui étoit
entre ces monts des Cabannes. Et y avoit là un Cap vers Surouest éloigné
de nous environ trois lieues, & ce Cap en son sommet estans pointe tout
à l'entour, & en bas vers la mer il finit en pointe, & pour ce il fut
appellé le _Cap pointu_. Du côté du Nort de ce Cap, y a une ile plate.
Et d'autant que nous desirions avoir conoissance de cette embouchure
pour voir s'il y avoit quelque bon port; nous mimes la voile bas pour y
passer la nuit. Le jour suivant qui étoit le dix-septiéme dudit mois,
nous courumes fortune à cause du vent de Nordest, & fumes contraints
mettre la cauque souris & la cappe, & cheminames vers Surouest jusques
au Jeudy matin, &fimes environ trente lieuës & nous nous trouvames au
travers de plusieurs Iles rondes comme Colombiers, & pource leur
donnames le nom de _Colombaires_.
Le _Golfe saint Julien_ est distant sept lieuës d'un _Cap_ nommé
_Royal_, qui reste vers le Su & un quart de Surouest. Et vers
l'Ouest-Surouest de ce Cap, y en a un autre, lequel au dessous est tout
entre-rompu, & est rond dessus. Du côté du Nort y a une ile basse à
environ demi-lieuë: en ce Cap y a de certaines terres basses, sur
lesquelles y en a encores d'autres, qui demontre bien qu'il y doit avoir
des fleuves. A deux lieuës du Cap Royal, l'on y trouve fonds de vint
brasses, & y a la plus grande pécherie de grosses Moruës qu'il est
possible de voir, déquelles nous en primes plus de cent en moins d'une
heure, en attendant la compagnie.
Le lendemain qui étoit le dix-huictiéme du mois, le vent devint
contraire & fort impetueux en sorte qu'il nous fallut retourner vers le
Cap Royal, pensans y trouver port: & avec noz barques allames découvrir
ce qui étoit entre le Cap Royal, & le Cap de Lait: & trouvames que sur
les terres basses y a un grand Golfe tres-profond, dans lequel y a
quelques iles, & ce Golfe est clos & fermé du côté du Su. Ces terres
basses font un des côté de l'entrée, & le Cap Royal est de l'autre
côtez, & s'avancent lédites terres basses plus de demie lieuë dans la
mer. Le païs est plat, & consiste ne mauvaise terre: & par le milieu de
l'entrée y a une ile: & en ce jour ne trouvames point de port: &
pour-cela la nuit nous retirames en mer, aprés avoir tourné le Cap à
l'Ouest.
Depuis ledit jour jusques au vint-quatriéme du mois qui étoit la féte de
saint Jean, fumes battus de la tempéte & du vent contraire: & survint
telle obscurité que nous ne peumes avoir conoissance d'aucune terre
jusques audit jour saint Jean, que nous découvrimes un Cap qui restoit
vers Surouest, distant du Cap Royal environ trente cinq lieuës: mais en
ce jour le brouillas fut si épais, & le temps si mauvais, que nous ne
peumes approcher de terre. Et d'autant qu'en ce jour l'on celebroit la
féte de saint Jean Baptiste, nous le nommames _Cap de sainct Jean_.
Le lendemain qui étoit le vint-cinquiéme le temps fut encores facheux,
obscur, & venteux, & navigames une partie du jour vers Ouest, &
Nort-Ouest, & le soir nous rimes le travers jusques au second quart que
nous partimes de là, & pour lors nous conumes par le moyen de nôtre
quadran que nous étions vers Nort-ouest, & un quart d'Ouest, éloignez de
sept lieuës & demie du Cap sainct Jean, & comme nous voulumes faire
voile, le vent commença à souffler du Nort-Ouest, & pour-ce tirames vers
Suest quinze lieuës, & approchames de trois iles, déquelles y en avoit
deux petites droites comme un mur, en sorte qu'il étoit impossible d'y
monter dessus, & entre icelles y a un petit écueil. Ces iles étoient
plus remplies d'oiseaux que ne seroit un pré d'herbes, léquels faisoient
là leurs nids, & en la plus grande de ces iles y en avoit un monde de
ceux que nous appellons _Margaux_ qui sont blancs & plus grands
qu'Oysons, & étoient separez en un canton, & en l'autre part y avoit des
_Godets_, mais sur le rivage y avoit de ces Godets & grands _Apponat_
semblables à ceux de cette ile dont nous avons fait mention. Nous
descendimes au plus bas de la plus petite, & tuames plus de mille Godets
& Apponats, & en mimes tant que volumes en noz barques, & en eussions
peu en moins d'une heure remplir trente semblables barques. Ces iles
furent appellées du nom de _Margaux. A cinq lieuës de ces iles y avoit
une autre ile du côté d'Ouest qui a_ environ deux lieuës de longueur &
autant de largeur, là nous passames la nuit pour avoir de l'eau & du
bois. Cette ile est environnée de sablon, & autour d'icelle y a une
bonne source de six ou sept brasses de fond. Ces iles sont de meilleure
terre que nous eussions oncques veuës, en sorte qu'un champ d'icelles
vaut plus que toute la Terre-neuve. Nous la trouvames pleine de grands
arbres, de prairies, de campagnes pleines de froment sauvage, & de pois
qui étoient floris aussi épais & beaux comme l'on eût peu voir en
Bretagne, qui sembloient avoir été semez par des laboureurs. L'on y
voyoit aussi grande quantité de raisin ayans la fleur blanche dessus des
fraises, roses incarnates, persil, & d'autres herbes de bonne & forte
odeur. A l'entour de cette ile y a plusieurs grandes bestes comme grand
boeufs, qui ont deux dents en la bouche comme d'un Elephant, & vivent
mémé en la mer. Nous en vimes une qui dormoit sur le rivage & allames
vers elle avec noz barques pensans la prendre, mais aussi-tôt qu'elle
nous ouït elle se jetta en mer. Nous y vimes semblablement des Ours &
des Loups. Cette ile fut appellée l'ile de Brion. En son contour y a de
grands marais vers Suest & Norouest. Je croy par ce que j'ay peu
comprendre, qu'il y ait quelque passage entre le Terrre-neuve & la terre
de Brion. S'il étoit ainsi ce seroit pour racourcir le temps & le chemin
_pourveu que l'on peût trouver quelque perfection en ce voyage_: A
quatre lieuës de cette ile est la terre ferme vers Ouest-Surouest,
laquelle semble étre comme une ile environnée d'ilettes de sable noir.
Là y a un beau Cap que nous appellames le _Cap Dauphin_, pource que là
est le commencement des bonnes terres.
Le vint-septiéme de Juin nous circuimes ces ilettes qui regardent vers
Ouest-Surouest, & paroissent de loin comme collines ou montagnes de
sablon, bien que ce soient terres basses & de peu de fond. Nous n'y
peumes aller, & moins y descendre, d'autant que le vent nous étoit
contraire, & ce jour nous fimes quinze lieuës.
Le lendemain allames le long dédites terres environ dix lieues jusques à
un Cap de terre rouge qui est roide & coupé comme un ric, dans lequel on
void un entre-deux qui est vers le Nort, & est un païs fort bas, & y a
aussi comme une petite plaine entre la mer & un étang, & de ce cap de
terre & étang, jusques à un autre cap qui paroissoit, y a environ
quatorze lieues, & la terre est fait en façon d'un demi cercle tout
environné de sablon comme une fosse sur laquelle l'on void des marais &
étangs aussi loin que se peut étendre l'oeil. Et avant qu'arriver au
premier cap l'on trouve deux petites iles assez pres de terre. A cinq
lieuës du second cap y a une ile vers Surouest, qui est tres-haute &
pointue, laquelle fut nommée _Alezay_, le premier _Cap_ fur appellé _de
sainct Pierre_, par ce que nous y arrivames au jour & téte dudit Saint.
Depuis _l'ile de Brion_ jusques en ce lieu y a bon fond de sablon, &
ayans sondé egalement vers Surouest jusques à en approcher de cinq
lieuës de terre nous trouvames vint-cinq brasses; & une lieuë prés douze
brasses, & prés du bord sur plus que moins, & bon fond. Mais par ce que
nous voulions avoir plus grande conoissance de ces fonds pierreux pleins
de roches, mimes les voiles bas & de travers. Et le lendemain penultiéme
du mois le vent vint du Su & quart de Sur-ouest, allames vers Ouest
jusques au Mardy matin dernier jour du mois, sans conoitre, du moins
découvrir aucune terre, excepté que vers le soir, nous apperceumes une
terre qui sembloit faire deux iles qui demeuroit derriere nous vers
Ouest & Sur-ouest à environ neuf ou dix lieuës. Et ce jour allames vers
Ouest jusques au lendemain lever du Soleil quelques quarante lieuës. Et
faisant ce chemin conumes que cette terre qui nous étoit apparue comme
deux iles étoit terre ferme située au Sur-ouest & Nort-Nort-ouest
jusques à un tres-beau Cap de terre nommé le _Cap d'Orleans_. Toute
cette terre est basse & plate, & la plus belle qu'il est possible de
voir pleine de beaux arbres & prairies, il est vray qu'elle est
entierement pleine de bancs & sables. Nous descendimes en plusieurs
lieux avec noz barques, & entr'autres nous entrames dans un beau fleuve
de peu de fond, & pource fut appellé le _Fleuve des Barques_: d'autant
que nous vimes quelques barques d'hommes Sauvages qui traversoient le
fleuve, & n'eumes autre conoissance de ces Sauvages, parce que le vent
venoit de mer & chargeoit la côte, si bien qu'il nous fallut retirer
vers noz navires. Nous allames vers Nord-est jusques au lever du Soleil
du lendemain premier de Juillet, auquel temps s'éleva un brouillas &
tempéte, à-cause dequoy nous abbaissames les voiles jusques à environ
deux heures avant midi, que le temps se fit clair, & que nous
apperceumes le Cap d'Orleans, avec un autre qui en étoit éloigné de sept
lieuës vers le Nort un quart de Nordest, qui fut appellé _Cap des
Sauvages_: du côté du Nordest de ce Cap à environ demi-lieuë, y a un
banc de pierre tres-perilleux. Pendant que nous étions prés de ce cap,
nous apperceumes un homme qui couroit derriere noz barques qui alloit le
long de la côte, & nous faisoit plusieurs signes que devions retourner
vers ce Cap. Nous voyant sels signes commençames à tirer vers lui, mais
nous voyant venir se mit à fuir. Etans descendus en terre mimes devant
lui un couteau, & une ceinture de laine sur un baton, ce fait nous
retournames à noz navires. Ce jour nous allames tournoyans cette terre,
neuf ou dix lieues cuidans trouver quelque bon port, ce qui ne fut
possible, d'autant que comme j'ay dé-ja dit toute cette terre est basse
& est un païs environné de bancs & sablons. Neantmoins nous descendimes
ce jour en quatre lieux pour voir les arbres qui y étoient tres-beaux, &
de grande odeur, & trouvames que c'étoient Cedres, Yfs, Pins, Ormeaux,
Frenes, Saulx, & plusieurs autres à nous inconus, tous neantmoins sans
fruit. Les terres où n'y a point de bois sont tres-belles & toutes
pleines de pois, de raisin blanc & rouge ayant la fleur blanche dessus,
de frezes, meures, froment sauvage comme segle qui semble y avoir été
semé, & labouré, & cette terre est de meilleure temperature qu'aucune
qui se puisse voir & de grande chaleur, l'on y voit une infinité de
Grives, Ramiers, & autres oiseaux, en somme il n'y a faute d'autre chose
que de bons ports.
_Les navigations & découvertes du mois de Juillet._