LE Tropique passé, & étans encore à plus de cinq cens lieuës de France,
il fallut retrencher les vivres de moitié, s'étant la provision
consommée par la longueur du voyage causée par les vens contraires, & le
defaut de bonne conduite. Car (comme nous avons dit) le Pilote ignorant
avoit perdu la conoissance de sa route: si bien que pensant étre vers le
Cap de Fine-terre en Hespagne, il n'étoit qu'à la hauteur des Açores,
qui en sont à plus de trois cens lieuës. Cet erreur fut cause qu'à la
fin d'Avril dépourveuz de tous vivres il se fallut mettre à balayer &
nettoyer la Soute & c'est le lieu ou se met la provision du biscuit; en
laquelle ayans trouvé plus de vers & de crottes de rats, que de mietttes
de pain: neantmoins cela se partissoit avec des culieres, & en faisoient
de la bouillie: & sur cela on fit apprendre aux guenons & perroquets des
gambades & langages qu'ils ne sçavoient pas: car ilz servirent de pature
à leurs maitres. Bref dés le commencement de May que tous vivres
ordinaires étoient faillis, deux mariniers moururent de malrage de faim,
& furent ensevelis dans les eaux. Outre plus durant cette famine la
tourmente continuant jour & nuict l'espace de trois semaines, ilz ne
furent pas seulement contraints de plier les voiles & amarrer
(_attacher_) le gouvernail, mais aussi durant trois semaines que dura
cette tourmente ilz ne peurent pécher un seul poisson: qui est chose
pitoyable, & sur toutes autres deplorable. Somme les voila à la famine
jusques aux dents (comme on dit) affaiblis d'un impitoyable element,&
par dedans & par dehors.
Or étans ja si maigres & affoiblis qu'à peine se pouvoient-ilz tenir
debout pour faire les manoeuvres du navire, quelques uns s'aviserent de
couper en pieces certaines rondelles faites de peaux, léquelles ilz
firent bouillir pour les manger, mais elles ne furent trouvées bonnes
ainsi, à cause dequoy quelques-uns les firent rotir, en forme de
carbonnades: & étoit heureux qui en pouvoit avoir. Apres ces rondelles
succederent les colets de cuir, souliers, & cornes de lanternes qui ne
furent point épargnées. Et nonobstant, sur peine de couler à fond, il
falloit perpetuellement étre à la pompe pour vuider l'eau.
En ces extremitez le douziéme May mourut encores de rage de faim le
canonnier, de qui le métier ne pouvoit guerres servir alors, car quand
ils eussent fait rencontre de quelques pyrates, ce leur eût eté grand
plaisir de se donner à eux: mais cela n'avint point: & en tout le voyage
ilz ne virent qu'un vaisseau, duquel à cause de leur trop grande
foiblesse ilz ne peurent approcher.
Tant qu'on eut des cuirs on ne s'avisa point de faire la guerre aux
rats, qui son ordinairement beaux & potelez dans les navires: mais se
ressentans de cette famine, & trottans continuellement pour chercher à
vivre, ilz donnerent avis qu'ilz pourroient bien servir de viande à qui
en pourroit avoir. Ainsi chacun va à la chasse, & dresse-on tant de
pieges, qu'on en prend quelques-uns. Ils étoient à si haut prix qu'un
fut vendu quatre écus. Un autre fit promesse d'un habit de pied en cap à
qui lui en voudroit bailler un. Et comme le Contre-maitre en eût appreté
un pour le faire cuire, ayant coupé & jetté sur le tillac les quatres
pattes blanches, elles furent soigneusement recuillies, & grillées sur
les charbons, disant celui qui les mangea n'avoir jamais trouvé ailes de
perdris si bonnes. Mais cette necessité n'étoit seulement des viandes,
ains aussi de toute sorte de boisson: car il n'y avoit ni vin, ni eau
douce. Seulement restoit un peu de cidre, duquel chacun n'avoit qu'un
petit verre par jour. A la fin fallut ronger du bresil pour en cirer
quelque substance: ce que fit le sieur du Pont, lequel desiroit avoir
donné bonne quittance d'une partie de quatre mille francs qui lui
étoient deuz, & avoir un pain d'un sol, & un verre de vin. Que si
cetui-ci étoit tellement pressé, il faut estimer que la misere étoit
venuë au dessus de tout ce que la langue, & la plume peuvent exprimer,
aussi mourut-il encores deux mariniers le quinziéme & seziéme de May, de
cette miserable pauvreté, laquelle non sans cause est appellée rage,
d'autant que la nature defaillant, les corps étans attenuez, les sens
alienez, & les esprits dissipez, cela rend les personnes non seulement
farouches, mais aussi engendre une colere telle qu'on ne se peut
regarder l'un l'autre qu'avec une mauvaise intention, comme faisoient
ceux-ci. Et de telle chose Moyse ayant conoissance il en menace entre
autres chatimens le peuple d'Israel quand il viendra à oublier &
mépriser la loy de son Dieu. _Alors_ (dit-il) _l'homme le plus tendre, &
plus délicat d'entre vous regardera d'un oeil malin son frere, & sa
femme bien-aimée, & le demeurant des ses enfans: Et la femme la plus
delicate, qui pour sa tendreté n'aura point essayé de mettre son pied en
terre, regardera d'un oeil malin son mari bien-aimé, son fils, & sa
fille,_ &c. Cette famine & miserable necessité étant si étrange, je n'ay
que faire de m'amuser à rapporter les exemples des sieges des villes, où
l'on trouve tousjours quelque suc, ni de ceux que l'on rapporte étre
morts en passant les deserts de l'Afrique: car il n'y auroit jamais de
fin. Cet exemple seul est suffisant pour émouvoir les plus endurcis à
commiseration. Et quoi que ceux-ci ne soient venus jusques à se tuer
l'un l'autre pour se repaitre de chair humaine, comme firent ceux qui
retournerent du premier voyage de la Floride (ainsi que nous avons veu
au chapitre septiesme du premier livre) toutefois ils ont eté reduits à
une pareille, voire plus grande necessité: car ceux-là n'attendirent
point une si extreme faim que d'en mourir: & ne fait point mention
l'histoire qu'ils ayent rongé le bois de bresil, ou grillé les cornes de
lanternes.
Or à la parfin Dieu eut pitié de ces pauvres affligés, & les amena à la
veuë de la basse Bretagne le vint-quatriéme jour de May, mille cinq cens
cinquante-huit, étans tellemens abbatus, qu'ilz gisoient sur le tillac
sans pouvoir remuer ni bras, ni jambes. Toutefois par-ce que plusieurs
fois ils avoient été trompés cuidans voir terre là où ce n'étoit que des
nuées, ilz pensoient que ce fut illusion, & quoy que le matelot qui
étoit à la hune criât par plusieurs fois Terre, terre, encore ne le
pouvoient-ilz croire; mais ayans vent propice, & mis le cap droit
dessus, tôt aprés ilz s'en asseurerent, & en rendirent graces à Dieu.
Aprés quoy le Maitre du navire dit tout haut que pour certains s'ilz
fussent demeurés encor vint-quatre heures en cet état, il avoit deliberé
& resolu de tuer quelqu'un sans dire mot, pour servir de pature aux
autres.
Approchez qu'ilz furent de terre ilz mouillerent l'ancre, & dans une
chalouppe quelques uns s'en allerent au lieu plus proche dit Hodierne,
acheter des vivres: mais il y en eut qui ayans pris de l'argent de leur
compagnons, ne retournerent point au navire, & laisserent là leurs
coffres & hardes protestans de jamais n'y retourner, tant ils avoient
peur de r'entrer au païs de famine. Tandis il y eut quelques pécheurs
qui s'étans approchez du navire, comme on leur demandoit des vivres ilz
se voulurent reculer, pensans que ce fût mocquerie, & que souz ce
pretexte on leur voulût faire tort: mais nos affamez se saisirent d'eux
& se jetterent si impetueusement dans leur barque, que les pauvres
pécheurs pensoient tous étre saccagéz: toutefois on ne prit rien d'eux
que de gré à gré: & y eut un vilain qui print deux reales d'un quartier
de pain bis qui ne valoit pas un liart au païs.
Or ceux qui étoient descendus à terre étans retournés avec pain, vin, &
viandes, il faut croire qu'on le les laissa point moisir, ni aigrir. Ilz
leverent donc l'ancre pour aller à la Rochelle, mais avertis qu'il y
avoit des pyrates qui rodoient la côte, ilz cinglerent droit au grand,
beau & spacieux havre de Blaver païs de Bretagne, là où pour lors
arrivoient grand nombre de vaisseaux de guerre tirans force coups
d'artillerie, & faisans les bravades accoutumées en entrant victorieux
dans un port de mer. Il y avoit des spectateurs en grand nombre, dont
quelques-uns vindrent à propos pour soutenir noz Bresiliens par dessouz
les bras, n'ayans aucune force pour se porter. Ils eurent avis de se
grader de trop manger, mais d'user peu à peu de bouillons pour le
commencement, de vieilles poullailles bien consomméees, de lait de
chevre, & autres choses propres pour leur élargir les Boyaux, léquelz
par le long jeune étoient tout retirez. Ce qu'ilz firent: mais quant aux
matelots la pluspart gens goulus & indiscrets, il en mourut plus de la
moitié, qui furent crevez subitement pour s'étre voulu remplir le ventre
du premier coup. Aprés cette famine s'ensuivit un degoutement si grand,
que plusieurs abhorroient toutes viandes & méme le vin, lequel sentant
ilz tomboient en defaillance: outre ce le pluspart devindrent enflés
depuis la plante des piés jusques au sommet de la téte, d'autre tant
seulement depuis la ceinture en bas. Davantage il survint à tous un
cours de ventre & tel devoyement d'estomach, qu'ilz ne pouvoient rien
retenir dans le corps. Mais on leur enseigna une recepte: à sçavoir du
jus de lierre terrestre, du ris bien cuit, lequel oté de dessus le feu
il faut faire étouffer dans le pot, avec force vieux drappeaux à
l'entour, puis prendre des moyeux d'oeufs; & méler le tout ensemble dans
un plat sur un rechaut. Ayant di-je mangé cela avec des culleres en
forme de bouillie ilz furent soudain r'affermis.
Neantmoins ce ne fut ici tout, ni la fin des perils. Car aprés tant de
maux, ces gens ici auquels les flots enragez, & l'horrible famine avoit
pardonné, portoient quant & eux les outils de leur mort, si la chose fut
arrivée au desir de Villegagnon. Nous avons dit au chapitre precedent
qu'icelui Villegagnon avoit baillé au Maitre de navire un coffret plein
de lettres qu'il envoyoit à diverses personnes, parmi léquelles y avoit
aussi un procez par lui fait contre-eux à leur desceu, avec mandement au
premier juge auquel on le bailleroit en France qu'en vertu d'icelui il
les retint & fit bruler comme heretiques. Avint que le sieur du Pont
chef de la troupe Genevoise, ayant pris conoissance à quelques gens de
justice de ce païs-là, qui avoient sentiment de la Religion de Geneve,
le coffret avec les lettres & le procez leur fut baillé & delivré,
lequel ayans veu tant s'en faut qu'ilz leur fissent aucun mal ni injure,
qu'au contraire ilz leur firent la meilleure chere qu'il leur fut
possible, offrans de l'argent à ceux qui en avoient à faire: ce qui fut
accepté par quelques-uns, auquels ilz baillerent ce qui leur fut
necessaire.
Ils vindrent puis apres à Nantes là où comme si leurs sens eussent été
entierement renversés: ilz furent environ huit jours oyans si dur &
ayans la veuë si offusquée qu'ilz pensoient devenir sourds & aveugles;
ceci causé, à mon avis, par la perception des nouvelles viandes, que qui
la force s'étendant par les veines & conduits du corps chassoit les
mauvaises vapeurs, léquelles cherchans une sortie par les yeux, ou les
oreilles, & n'en trouvans point étoient contraintes de s'arréter là. Ilz
furent visitez par le soin de quelques doctes Medecins qui apporterent
envers eux ce qui étoit de leur art & science: puis chacun prit parti où
il avoit affaire.
Quant aux cinq léquels nous avons dit avoir eté au debarquement du
Bresil r'envoyés à terre, Villegagnon en fit noyer trois comme seditieux
& heretiques, léquelz ceux de Geneve ont mis au catalogue de leurs
martyrs.
Pour le regard dudit Villegagnon Jean de Lery dit qu'il abandonna
quelque temps aprés le Fort de Colligni pour revenir en France, y
laissant quelques gens pour la garde, qui mal conduits, & foibles, soit
de vivres soit de nombre furent surpris par les Portugais, qui en firent
cruelle boucherie. J'ose croire que les comportemens de Villegagnon
envers ceux de la Religion pretenduë reformée le disgracierent du sieur
Admiral, & n'ayant plus le rafraichissement & secours ordinaire il jugea
qu'il ne faisoit plus bon là pour lui, & valoit mieux s'en retirer. En
quoy faisant il eût eu plus d'honneur de r'amener son petit peuple,
étant bien certain que les Portugais ne les lairroient gueres en repos,
& de vivre toujours en apprehension, c'est perpetuellement mourir. Et
davantage, si un homme d'authorité a assez de peine à se faire obeir,
méme en un païs éloigné de secours: beaucoup moins obeira on à un
Lieutenant, de qui la crainte n'est si bien enracinée és coeurs des
sujets qu'est celle d'un gouverneur en chef. Telles choses considerées,
ne se faut emerveiller si cette entreprise a si mal reussi. Mais elle
n'avoit garde de subsister, veu que Villegagnon n'avoit point envie de
resider là. Qu'il n'en ait point eu d'envie je le conjecture, parce
qu'il ne s'est addonné à la culture de la terre. Ce qu'il falloit faire
dés l'entrée, & ayant païs découvert semer abondamment, & avoir des
grans de reste sans en attendre de France. Ce qu'il a peu & deu faire en
quatre ans ou environ qu'il y a été, puis que c'étoit pour posseder la
terre. Ce qui lui a été d'autant plus facile, que cette terre produit en
toute saison. Et puis qu'il s'étoit voulu méler de dissimuler il devoit
attendre qu'il fût bien fondé pour découvrir son intention: & en cela
git la prudence. Il n'appartient pas à tout le monde de conduire des
peuplades & colonies. Qui veut faire cela, faut qu'il soit populaire &
de tous métiers, & qu'il ne se dedaigne de rien: & sur tout qu'il soit
doux & affable, & éloigné de cruauté.
[Illustration: Neptune.]
[Illustration]
TROISIÉME LIVRE
DE L'HISTOIRE DE LA
NOUVELLE-FRANCE
Contenant les navigations & découvertes des
François faites dans les Golfe &
grande riviere de Canada.