CHAP. IX

COMME la Religion est le plus solide fondement d'un Etat, contenant en

foy la Justice, & consequemment toutes les vertus; Aussi faut-il bien

prendre garde qu'elle soit uniforme s'il est possible, & n'y ait point

de varieté en ce que chacun doit croire soit de Dieu, soit de ce qu'il a

ordonné. Plusieurs au moyen de la Religion vraye ou faulse ont domté des

peuples farouches, & les ont maintenus en concorde, là où ce point

venant à étre debattu, les esprits alterés ont fait des bandes à part, &

causé la ruine & desolation des royaumes & republiques. Car il n'y a

rien qui touche les hommes de si prés que ce qui regarde l'ame & le

salut d'icelle. Et si les grandes assemblées des hommes qui sont fondées

de longuemain, sont bien souvent ruinées par cette division, que pourra

faire une petite poignée de gens foible & imbecille de foy qui ne se

peut à peine soutenir? Certes elle deviendra en proye au premier qui la

viendra attaquer, ainsi qu'il est arrivé à cette petite troupe de

François, qui avec tant de peines & perils s'étoit transportée au

Bresil, & comme nous avons rapporté de ceux qui s'étoient divisés en la

Floride, encores qu'ilz ne fussent en discord pour la Religion.

Doncques tandis que les François venus de Geneve étoient logés en

quelques cabanes dressées en la terre ferme du port de _Ganabara_,&

qu'un navire étoit à l'ancre dans ledit port, attendant qu'il eût sa

charge parfaite, le sieur de Villegagnon envoya audits Genevois un congé

écrit de sa main, & une lettre au maitre dudit navire, par laquelle il

lui mandoit (car le marinier n'eût rien osé faire sans la volonté dudit

Villegagnon, lequel étoit comme Vice-Roy en ce païs-là) qu'il ne fit

difficulté de les repasser en France pour son égard; disant que comme il

Avoit été bien aise de leur venuë pensant avoir trouvé ce qu'il

cherchoit, aussi que puis qu'ilz ne s'accordoient pas avec lui il étoit

content qu'ilz s'en retournassent. Mais on se plaint que sous ces beaux

mots il leurs avoit brassé une étrange tragedie, ayant donné à ce maitre

de navire un petit coffret enveloppe de toile cirée (à la façon de la

mer) plein de lettres qu'il envoyoit pardeça à plusieurs personnes,

parmi léquelles y avoit aussi un procez qu'il avoit fait contr'eux à

leur desceu, avec mandement exprés au premier juge auquel on le

bailleroit en France, qu'en vertu d'icelui il les retint & fit bruler

comme heritiques: mais il en avint autrement: comme nous dirons aprés

que les aurons amenés en France.

Ce navire donc étant chargé de bresil, poivre Indic, cotons, guenons,

sagoins, perroquets, & autres choses, le quatriéme de Janvier mille cinq

cens cinquante-huit ilz s'embarquerent pour le retour quinze en nombre,

sans l'equipage du navire, non sans quelque apprehension, attendu les

difficultez qu'ils avoient euës en venant. Et se fussent volontiers

quelques-uns resolus de demeurer là perpetuellement, sans la revolte

(ainsi l'appellent-ils) de Villegagnon, reconoissans les traverses qu'il

faut souffrir pardeça durant la vie, laquelle ilz treuvoient aisée

pardela aprés un bon établissement, lequel étoit d'autant plus asseuré,

que sans cette division sept ou huit cens personnes avaient deliberé d'y

passer cette méme année dans des grandes hourques de Flandre, pour

commencer à peupler l'environ du port de _Ganabara_, & n'eussent manqué

les nouvelles peuplades és années ensuivantes, léquelles à-present

seroient accreuës infiniment, & auroient là planté le nom François souz

l'obeissance du Roy, si bien qu'aujourd'huy nôtre nation y auroit un

facile accez, & y feroient les voyages journaliers; pour la commodité &

retraitte de plusieurs pauvres gens dont la France n'abonde que trop,

léquelz pressés ici de necessité, ou autrement, s'en fussent allé

cultiver cette terre plutot que d'aller chercher leur vie en Hespagne

(comme font plusieurs) & ailleurs hors le Royaume.

Or (pour revenir à notre propos) le commencement de cette navigation ne

fut sans difficulté: car il falloit doubler des grandes basses, c'est

dire des sables & rochers entremelez, qui se jettent environ trente

lieuës en mer (ce qui est fort à craindre) & ayans vent mal propre, ilz

furent long-temps louvier sans guerres avancer: & parmi ceci un

inconvenient arrive qui les pensa tretous perdre. Car environ la minuit

les matelots tirant à la pompe pour vuider l'eau selon la coutume (ce

qu'ilz font par chacun quart) ilz ne la peurent epuiser. Ce que voyant

le Contremaitre il descendit en bas, & vit que non seulement le vaisseau

étoit entr'ouvert, mais aussi dés-ja si plein d'eau, que de la pesanteur

il ne gouvernoit plus, & se laissoit aller à fonds. S'il y en avoit des

étonnés je le laisse à penser: car si en un vaisseau bien entier on est

(comme on dit) à deux doits prés de la mort, je croy que ceux-ci n'en

étoient point éloignés de demi doit. Toutefois apres que les matelots

furent harasses, quelques uns prindrent tel courage, qu'ilz soutindrent

le travail de deux pompes jusques à midi, vuidans l'eau, qui étoit aussi

rouge que sang à cause du bois de Bresil duquel elle avoit pris la

teinture. Ce-pendant les charpentiers & mariniers ayans trouvé les plus

grandes ouvertures ilz les étouperent, tellement que n'en pouvant plus

ils eurent un peu plus de relache, & découvrirent la terre, vers

laquelle ilz tournerent le cap. Et sur ce fut dit par iceux charpentiers

que le vaisseau étoit trop vieil & tout mangé des vers, & ne pourroit

retourner en France. Partant valoit mieux en faire un neuf, ou attendre

qu'il y en vint quelqu'un de deça. Cela fut bien debattu. Neantmoins le

Maitre mettant en avant que s'il retournoit en terre ses matelots le

quitteroient, & qu'il aimoit mieux hazarder sa vie: que de perdre son

vaisseau & sa marchandise, il conclut, à tout peril, de poursuivre sa

route. Et pource que les vivres étoient courts, & la navigation se

prevoyoit devoir étre longue, on en mit cinq dans une barque, léquels à

la mal-heure on renvoya à terre, car ilz n'y firent pas de vieux os.

Ainsi se mit derechef le vaisseau en mer passant avec grand hazard par

dessus lédites basses; & ayans noz gens éloigné la terre d'environ deux

cens lieuës ilz découvrirent une ile inhabitée ronde comme une tour, de

demie lieuë de circuit, fort agreable à voir à cause des arbres y

verdoyans en nôtre froide saison. Plusieurs oyseaux en sortoient qui se

venoient reposer sur les mats du navire, & se laissoient prendre à la

main. Ils étoient gros en apparence, mais le plumage oté n'étoient quasi

que passereaux. En cinq mois que dura le voyage, on ne découvrit autre

terre que cette ile, & autres petites à l'environ, léquelles n'étoient

marquées sur la carte marine.

Sur la fin de Fevrier n'étant encore qu'à trois degrez de la ligne

æquinoctiale (qui n'étoit pas la troisieme partie de leur route) voyans

que leurs vivres defailloient ilz furent en deliberation de relacher au

Cap sainct Roch (qui est par les cinq degrez en la terre du Bresil) pour

y avoir quelques rafraichissement: toutefois la pluspart fut d'avis

qu'il valoit mieux passer outre, & en un besoin manger les guenons &

perroquets qu'ilz portoient. Et arrivez qu'ilz furent vers ladite ligne

ilz n'eurent moins d'empechement que devant & furent long temps à

tournoyer sans pouvoir franchir ce pas. J'en ay rendu la raison

ci-dessus au chapitre quatriéme, où j'ay aussi dit que les vapeurs qui

s'élevent de la mer és environs de l'Æquateur, attirées par l'air &

trainées quant & lui en la course qu'il fait suivant le mouvement du

premier mobile, venans à rencontrer le cours & mouvement de la Zone sont

contraintes par la repercussion de retourner quasi au contraire, d'où

viennent les vens d'abas, c'est à dire du Ponant, & du Suroest: aussi

fu-ce un vent du Suroest qui tira noz François hors de difficulté & les

porta outre l'Æquinoxe, lequel passé peu apres ilz commencerent à

découvrir nôtre pole arctique.

Or comme il y a souvent de la jalousie entre mariniers & conducteurs de

navires, il avint ici une querelle entre le Pilote & le Contre-maitre,

qui pensa les perdre tous. Car en dépit l'un de l'autre ne faisans pas

ce qui étoit de leurs charges, un grain de vent s'éleva la nuit, lequel

s'enveloppa tellement dans les voiles, que le vaisseau fut préque

renversé la quille en haut: & n'eut-on plus beau que de couper en grande

diligence les écoutes de la grand'voile: & en cet accident tomberent &

furent perduz dans l'eau les cables, cages d'oiseaux & toutes autres

hardes qui n'étoient pas bien attachées.

Quelques jours aprés rentrans en nouveau danger, un charpentier

cherchant au fonds du vaisseau les fentes par où l'eau y entroit,

s'éleva prés de la quille (or la quille est le fondement du navire,

comme l'eschine à l'homme & és animaux, sur laquelle sont entées &

arrrengées les côtes) une piece de bois large d'un pied en quarré,

laquelle fit ouverture à l'eau en si grande abondance, que les matelots

qui assistoient ledit charpentier montans en haut tout éperduz ne

sceurent dire autre chose sinon, Nous sommes perduz, nous sommes perduz.

Surquoy les Maitre & Pilote voyans le peril evident, firent jetter en

mer grand quantité de bois de bresil, & les panneaux qui couvroient le

navire, pour tirer la barque dehors, dans laquelle ilz se vouloient

sauver: Et craignans qu'elle ne fût trop chargée (parce que chacun y

vouloit entrer) le Pilote se tint dedans l'épée à la main, disant qu'il

coupperoit les bras au premier qui feroit semblant d'y entrer: de

maniere qu'il se falloit resoudre à la mort, comme quelques-uns

faisoient. En fin toutefois le charpentier petit homme courageux n'ayant

point abandonné la place avoit bouché le trou avec son caban ou cappot

de mer soutenant tant qu'il pouvoit la violence de l'eau qui par fois

l'emportoit: & apres qu'on lui eut fourni de plusieurs hardes & lits de

coton, à l'ayde d'aucuns il racoutra la piece qui avoit été levée, &

ainsi evaderent ce danger, l'ayans échappé belle. Mais il en falloit

encore bien souffrir d'autres, étans à plus de mille lieuës du port où

ilz pretendoient aller.

Aprés ce danger ilz trouverent force vens contraires, ce qui fut cause

que le Pilote (qui n'étoit pas des mieux entendus en son métier) perdit

sa route, & navigerent en incertitude jusques au Tropique de Cancer.

Pendant lequel temps ilz rencontrerent une mer si expessement herbue

qu'il falloit trencher les herbes avec une coignée, & comme ilz

pensoient étre entre des marais ilz jetterent la sonde & ne trouverent

point le fond. Aussi ces herbes n'avoient point de racines, ains

s'entretenoient l'une l'autre par longs filamens comme lierre terrestre,

ayans les feuilles assez semblables à celles de Ruë de jardins, la

graine ronde, & non plus grosse que celle de Genevre. Es navigations de

Cristophe Colomb se trouve qu'au premier voyage qu'il fit à la

découverte des Indes (qui fut l'an mille quatre cens nonante-deux) ayant

passé les iles Canaries, aprés plusieurs journées il rencontra tant

d'herbes qu'il sembloit que ce fût un pré. Ce qui leur donna la peur,

encore qu'il n'y eut point de danger.

_Famine extrême, & les effects d'icelle: Pourquoy on dit Rage de faim:

Découverte de la terre de Bretagne: Recepte pour r'affermir le ventre:

Procez contre les François Genevois envoyé en France: Retour de

Villegagnon._

Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617) · 第 167 / 303 题