COMME la Religion est le plus solide fondement d'un Etat, contenant en
foy la Justice, & consequemment toutes les vertus; Aussi faut-il bien
prendre garde qu'elle soit uniforme s'il est possible, & n'y ait point
de varieté en ce que chacun doit croire soit de Dieu, soit de ce qu'il a
ordonné. Plusieurs au moyen de la Religion vraye ou faulse ont domté des
peuples farouches, & les ont maintenus en concorde, là où ce point
venant à étre debattu, les esprits alterés ont fait des bandes à part, &
causé la ruine & desolation des royaumes & republiques. Car il n'y a
rien qui touche les hommes de si prés que ce qui regarde l'ame & le
salut d'icelle. Et si les grandes assemblées des hommes qui sont fondées
de longuemain, sont bien souvent ruinées par cette division, que pourra
faire une petite poignée de gens foible & imbecille de foy qui ne se
peut à peine soutenir? Certes elle deviendra en proye au premier qui la
viendra attaquer, ainsi qu'il est arrivé à cette petite troupe de
François, qui avec tant de peines & perils s'étoit transportée au
Bresil, & comme nous avons rapporté de ceux qui s'étoient divisés en la
Floride, encores qu'ilz ne fussent en discord pour la Religion.
Doncques tandis que les François venus de Geneve étoient logés en
quelques cabanes dressées en la terre ferme du port de _Ganabara_,&
qu'un navire étoit à l'ancre dans ledit port, attendant qu'il eût sa
charge parfaite, le sieur de Villegagnon envoya audits Genevois un congé
écrit de sa main, & une lettre au maitre dudit navire, par laquelle il
lui mandoit (car le marinier n'eût rien osé faire sans la volonté dudit
Villegagnon, lequel étoit comme Vice-Roy en ce païs-là) qu'il ne fit
difficulté de les repasser en France pour son égard; disant que comme il
Avoit été bien aise de leur venuë pensant avoir trouvé ce qu'il
cherchoit, aussi que puis qu'ilz ne s'accordoient pas avec lui il étoit
content qu'ilz s'en retournassent. Mais on se plaint que sous ces beaux
mots il leurs avoit brassé une étrange tragedie, ayant donné à ce maitre
de navire un petit coffret enveloppe de toile cirée (à la façon de la
mer) plein de lettres qu'il envoyoit pardeça à plusieurs personnes,
parmi léquelles y avoit aussi un procez qu'il avoit fait contr'eux à
leur desceu, avec mandement exprés au premier juge auquel on le
bailleroit en France, qu'en vertu d'icelui il les retint & fit bruler
comme heritiques: mais il en avint autrement: comme nous dirons aprés
que les aurons amenés en France.
Ce navire donc étant chargé de bresil, poivre Indic, cotons, guenons,
sagoins, perroquets, & autres choses, le quatriéme de Janvier mille cinq
cens cinquante-huit ilz s'embarquerent pour le retour quinze en nombre,
sans l'equipage du navire, non sans quelque apprehension, attendu les
difficultez qu'ils avoient euës en venant. Et se fussent volontiers
quelques-uns resolus de demeurer là perpetuellement, sans la revolte
(ainsi l'appellent-ils) de Villegagnon, reconoissans les traverses qu'il
faut souffrir pardeça durant la vie, laquelle ilz treuvoient aisée
pardela aprés un bon établissement, lequel étoit d'autant plus asseuré,
que sans cette division sept ou huit cens personnes avaient deliberé d'y
passer cette méme année dans des grandes hourques de Flandre, pour
commencer à peupler l'environ du port de _Ganabara_, & n'eussent manqué
les nouvelles peuplades és années ensuivantes, léquelles à-present
seroient accreuës infiniment, & auroient là planté le nom François souz
l'obeissance du Roy, si bien qu'aujourd'huy nôtre nation y auroit un
facile accez, & y feroient les voyages journaliers; pour la commodité &
retraitte de plusieurs pauvres gens dont la France n'abonde que trop,
léquelz pressés ici de necessité, ou autrement, s'en fussent allé
cultiver cette terre plutot que d'aller chercher leur vie en Hespagne
(comme font plusieurs) & ailleurs hors le Royaume.
Or (pour revenir à notre propos) le commencement de cette navigation ne
fut sans difficulté: car il falloit doubler des grandes basses, c'est
dire des sables & rochers entremelez, qui se jettent environ trente
lieuës en mer (ce qui est fort à craindre) & ayans vent mal propre, ilz
furent long-temps louvier sans guerres avancer: & parmi ceci un
inconvenient arrive qui les pensa tretous perdre. Car environ la minuit
les matelots tirant à la pompe pour vuider l'eau selon la coutume (ce
qu'ilz font par chacun quart) ilz ne la peurent epuiser. Ce que voyant
le Contremaitre il descendit en bas, & vit que non seulement le vaisseau
étoit entr'ouvert, mais aussi dés-ja si plein d'eau, que de la pesanteur
il ne gouvernoit plus, & se laissoit aller à fonds. S'il y en avoit des
étonnés je le laisse à penser: car si en un vaisseau bien entier on est
(comme on dit) à deux doits prés de la mort, je croy que ceux-ci n'en
étoient point éloignés de demi doit. Toutefois apres que les matelots
furent harasses, quelques uns prindrent tel courage, qu'ilz soutindrent
le travail de deux pompes jusques à midi, vuidans l'eau, qui étoit aussi
rouge que sang à cause du bois de Bresil duquel elle avoit pris la
teinture. Ce-pendant les charpentiers & mariniers ayans trouvé les plus
grandes ouvertures ilz les étouperent, tellement que n'en pouvant plus
ils eurent un peu plus de relache, & découvrirent la terre, vers
laquelle ilz tournerent le cap. Et sur ce fut dit par iceux charpentiers
que le vaisseau étoit trop vieil & tout mangé des vers, & ne pourroit
retourner en France. Partant valoit mieux en faire un neuf, ou attendre
qu'il y en vint quelqu'un de deça. Cela fut bien debattu. Neantmoins le
Maitre mettant en avant que s'il retournoit en terre ses matelots le
quitteroient, & qu'il aimoit mieux hazarder sa vie: que de perdre son
vaisseau & sa marchandise, il conclut, à tout peril, de poursuivre sa
route. Et pource que les vivres étoient courts, & la navigation se
prevoyoit devoir étre longue, on en mit cinq dans une barque, léquels à
la mal-heure on renvoya à terre, car ilz n'y firent pas de vieux os.
Ainsi se mit derechef le vaisseau en mer passant avec grand hazard par
dessus lédites basses; & ayans noz gens éloigné la terre d'environ deux
cens lieuës ilz découvrirent une ile inhabitée ronde comme une tour, de
demie lieuë de circuit, fort agreable à voir à cause des arbres y
verdoyans en nôtre froide saison. Plusieurs oyseaux en sortoient qui se
venoient reposer sur les mats du navire, & se laissoient prendre à la
main. Ils étoient gros en apparence, mais le plumage oté n'étoient quasi
que passereaux. En cinq mois que dura le voyage, on ne découvrit autre
terre que cette ile, & autres petites à l'environ, léquelles n'étoient
marquées sur la carte marine.
Sur la fin de Fevrier n'étant encore qu'à trois degrez de la ligne
æquinoctiale (qui n'étoit pas la troisieme partie de leur route) voyans
que leurs vivres defailloient ilz furent en deliberation de relacher au
Cap sainct Roch (qui est par les cinq degrez en la terre du Bresil) pour
y avoir quelques rafraichissement: toutefois la pluspart fut d'avis
qu'il valoit mieux passer outre, & en un besoin manger les guenons &
perroquets qu'ilz portoient. Et arrivez qu'ilz furent vers ladite ligne
ilz n'eurent moins d'empechement que devant & furent long temps à
tournoyer sans pouvoir franchir ce pas. J'en ay rendu la raison
ci-dessus au chapitre quatriéme, où j'ay aussi dit que les vapeurs qui
s'élevent de la mer és environs de l'Æquateur, attirées par l'air &
trainées quant & lui en la course qu'il fait suivant le mouvement du
premier mobile, venans à rencontrer le cours & mouvement de la Zone sont
contraintes par la repercussion de retourner quasi au contraire, d'où
viennent les vens d'abas, c'est à dire du Ponant, & du Suroest: aussi
fu-ce un vent du Suroest qui tira noz François hors de difficulté & les
porta outre l'Æquinoxe, lequel passé peu apres ilz commencerent à
découvrir nôtre pole arctique.
Or comme il y a souvent de la jalousie entre mariniers & conducteurs de
navires, il avint ici une querelle entre le Pilote & le Contre-maitre,
qui pensa les perdre tous. Car en dépit l'un de l'autre ne faisans pas
ce qui étoit de leurs charges, un grain de vent s'éleva la nuit, lequel
s'enveloppa tellement dans les voiles, que le vaisseau fut préque
renversé la quille en haut: & n'eut-on plus beau que de couper en grande
diligence les écoutes de la grand'voile: & en cet accident tomberent &
furent perduz dans l'eau les cables, cages d'oiseaux & toutes autres
hardes qui n'étoient pas bien attachées.
Quelques jours aprés rentrans en nouveau danger, un charpentier
cherchant au fonds du vaisseau les fentes par où l'eau y entroit,
s'éleva prés de la quille (or la quille est le fondement du navire,
comme l'eschine à l'homme & és animaux, sur laquelle sont entées &
arrrengées les côtes) une piece de bois large d'un pied en quarré,
laquelle fit ouverture à l'eau en si grande abondance, que les matelots
qui assistoient ledit charpentier montans en haut tout éperduz ne
sceurent dire autre chose sinon, Nous sommes perduz, nous sommes perduz.
Surquoy les Maitre & Pilote voyans le peril evident, firent jetter en
mer grand quantité de bois de bresil, & les panneaux qui couvroient le
navire, pour tirer la barque dehors, dans laquelle ilz se vouloient
sauver: Et craignans qu'elle ne fût trop chargée (parce que chacun y
vouloit entrer) le Pilote se tint dedans l'épée à la main, disant qu'il
coupperoit les bras au premier qui feroit semblant d'y entrer: de
maniere qu'il se falloit resoudre à la mort, comme quelques-uns
faisoient. En fin toutefois le charpentier petit homme courageux n'ayant
point abandonné la place avoit bouché le trou avec son caban ou cappot
de mer soutenant tant qu'il pouvoit la violence de l'eau qui par fois
l'emportoit: & apres qu'on lui eut fourni de plusieurs hardes & lits de
coton, à l'ayde d'aucuns il racoutra la piece qui avoit été levée, &
ainsi evaderent ce danger, l'ayans échappé belle. Mais il en falloit
encore bien souffrir d'autres, étans à plus de mille lieuës du port où
ilz pretendoient aller.
Aprés ce danger ilz trouverent force vens contraires, ce qui fut cause
que le Pilote (qui n'étoit pas des mieux entendus en son métier) perdit
sa route, & navigerent en incertitude jusques au Tropique de Cancer.
Pendant lequel temps ilz rencontrerent une mer si expessement herbue
qu'il falloit trencher les herbes avec une coignée, & comme ilz
pensoient étre entre des marais ilz jetterent la sonde & ne trouverent
point le fond. Aussi ces herbes n'avoient point de racines, ains
s'entretenoient l'une l'autre par longs filamens comme lierre terrestre,
ayans les feuilles assez semblables à celles de Ruë de jardins, la
graine ronde, & non plus grosse que celle de Genevre. Es navigations de
Cristophe Colomb se trouve qu'au premier voyage qu'il fit à la
découverte des Indes (qui fut l'an mille quatre cens nonante-deux) ayant
passé les iles Canaries, aprés plusieurs journées il rencontra tant
d'herbes qu'il sembloit que ce fût un pré. Ce qui leur donna la peur,
encore qu'il n'y eut point de danger.
_Famine extrême, & les effects d'icelle: Pourquoy on dit Rage de faim:
Découverte de la terre de Bretagne: Recepte pour r'affermir le ventre:
Procez contre les François Genevois envoyé en France: Retour de
Villegagnon._