AVANT-PROPOS

L'HISTOIRE _bien décrite est chose qui donne beaucoup de contentement à

celui qui prent plaisir à la lecture d'icelle, mais principalement cela

avient quand l'imagination qu'il a conceuë des choses y deduites, est

aidée par la representation de la peinture: C'est pourquoy en lisant les

écrits des Cosmogaphes il est difficile d'y avoir de la delectation ou

de l'utilité sans les Tables geographiques. Or ayans en ce livre ici à

recueillir les voyages faits en la Terre-neuve & grande riviere de_

Canada _tant par le Capitaine Jacques Quartier, que de freche memoire

par Samuel Champlein (qui est une méme chose) & les découvertes &

navigations faites souz le gouvernement du sieur de Monta: considerant

que les descriptions dédits Capitaine Quartier & Champlein sont des

iles, ports, caps, rivieres, & lieux qu'ilz ont veu, léquels estans en

grand nombre apporteroient plutot un degout au lecteur, qu'un appetit de

lire, ayant moy-méme quelquefois en semblable sujet passé par dessus les

descriptions des provinces que Pline fait és livres III, IV, V, & VI, de

son Histoire naturelle: ce que je n'eusse fait si j'eusse eu la Charte

geographique presente: J'ay pensé étre à propos de representer avec le

discours, le pourtrait tant desdites Terres-neuves, que de ladite

riviere de_ Canada _jusques à son premier saut, qui sont de quatre &

cinq cens lieuës de païs, avec les noms des lieux plus remarquables,

afin qu'en lisant le lecteur voye la route suivie par noz François en

leurs découvertes. Ce que j'ai fait au mieux qu'il m'a été possible,

aiant rapporté chacun lieu à sa propre élevation & hauteur: enquoy se

sont equivoqué tous ceux qui s'en sont mélez jusques à present._

_Quant à ce qui est de l'Histoire j'avois en volonté de l'abbreger, mais

j'ay consideré que ce seroit faire tort aux plus curieux, voire méme aux

mariniers, qui par le discours entier peuvent reconoitre les lieux

dangereux, & se prendre garde de toucher. Joint que Pline & autres

geographes n'estiment point étre hors de leur sujet d'écrire de cette

façon, jusques à particulariser les distances des lieux & provinces.

Ainsi j'ay laissé en leur entier les deux voyages dudit Capitaine

Jacques Quartier: le premier déquels étoit imprimé: mais le second je

l'ai pris sur l'original presenté au Roy écrit à la main, couvert en

satin bleu. Et en ces deux je trouve de la discordance en une chose,

c'est qu'au premier voyage il est mentionné que ledit Quartier ne passa

point plus de quinze lieuës par delà le cap Mont-morency: & en la

relation du second il dit qu'il remena en la terre de_ Canada _qui est

au Nort de l'ile d'Orleans (à plus de six vints lieuës dudit cap de

Mont-morenci) les deux Sauvages qu'il y avoit pris l'an precedent. J'ay

donc mis au front de ce troisiéme livres la charte de ladite grande

riviere, & du Golfe de_ Canada _tout environné de terres & iles, sur

léquelles le lecteur semblera étre porté quant il y verra les lieux

désignéz par leurs noms._

_Au surplus ayant trouvé en téte du premier voyage du Capitaine Jacques

Quartier quelques vers François qui me semblent de bonne grace, je n'en

ay voulu frustrer l'autheur, duquel j'eusse mis le nom, s'il se fût

donné à conoitre._

SUR LE VOYAGE DE

DE CANADA.

QUOY? _serons-nous toujours esclaves des fureurs?

Gemirons-nous sans fin nos eternels mal-heurs?

Le Soleil a roulé quarante entiers voyages,

Faisant sourdre pour nous moins de jours que d'orages:

D'un desastre mourant un autre pire est né,

Et n'appercevons pas le destin obstiné

(Chetifs) qui noz conseils ravage comme l'onde

Qui és humides mois culbutant vagabonde

Du negeux Pyrené, ou des Alpes fourchus,

Entreine les rochers, & les chénes branchus:

Ou comme puissamment une tempéte brise,

Cedons, sages, cedons au ciel qui dépité

Contre nôtre terroir, prophane, ensanglanté

De meurtres fraternels, & tout puant de crimes,

Crimes qui font horreur aux infernaux abymes,

Nous chasse à coups de fouet à des bords plus heureux:

Afin de r'aviver aux actes valeureux

Des renommez François la race abatardie:

Comme on voit la vigueur d'une plante engourdie,

Au changement de place alaigre s'éveiller,

Et de plus riches fleurs le parterre émailler.

Ainsi France Alemande en Gaule replantée:

Ainsi l'antique Saxe en l'Angleterre entée:

Bref, les peuples ainsi nouveaux sieges traçans,

Ont redoublé gaillars leurs sceptres florissans:

Faisans voir que la mer qui les astres menace,

Et les plus aspres mons à la vertu font place.

Sus, sus donc compagnons qui bouillez d'un beau sang,

Et auquels la vertu esperonne le flanc,

Allois où le bonheur & le ciel nous appelle;

Et provignons au loin une France plus belle.

Quittons aux faineans, à ces masses sans coeur,

A la peste, à la faim, aux ebats du vainqueur,

Au vice, au desespoir, cette campagne usee,

Haine des gens de bien, du monde la risee.

C'est pour vous que reluit cette riche toison

Deuë aux braves exploits de ce François Jason,

Auquelle le Dieu marin favorable fait féte,

D'un rude cameçon arrétant la tempéte.

Les filles de Nerée attendent vous vaisseaux;

Jà caressent leur prouë, & balient les eaux

De leurs paumes d'y voire en double rang fendues,

Comme percens les airs les voyageres Grues,

Quand la saison severe & la gaye à son tour

Les convie à changer en troupes de sejour.

C'est pour vous que de laict gazouillent les rivieres;

Que maçonnent és troncs les mouches menageres:

Que le champ volontaire en drus épics jaunit:

Que le fidele sep sans peine se fournit

D'un fruit qui sous le miel ne couve la tristesse,

Ains enclot innocent la vermeille liesse.

La marâtre n'y sçait l'aconite tremper:

Ni la fievre altérées És entrailles camper:

Le favorable trait de Proserpine envoye

Aux champs Elysiens l'ame soule de joye:

Et mille autres souhaits que vous irez cueillans,

Que reserve le ciel aux estomachs vaillans.

Mais tous au demarer sermons cette promesse:

Disons, plustot la terre usurpe la vitesse

Des flambeaux immortels: les immortels flambeaux

Echangent leur lumiere aux ombres des tombeaux:

Les prez hument plustot les montagnes fondues:

Sans montagnes les vaux foulent les basses nues:

L'Aigle soit veu nageant dans la glace de l'air:

Dans les flots allumez la Baleine voler

Plustot qu'en nôtre esprit le retour se figure:

Et si nous parjurons, la mer nous soit parjure.

O quels rempars je voy! quelles tours se lever!

Quels fleuves à fonds d'or de nouveaux murs laver!

Quels Royaumes s'enfler d'honnorables conquétes!

Quels lauriers s'ombrager de genereuses tétes!

Quelle ardeur me soulève! Ouvrez-vous larges airs,

Faites voye à mon aile: és bords de l'Univers,

De mon cor haut-sonnant les victoires j'entonne

D'un essaim belliqueux, dont la terre frissone._

[Illustration:]

[Illustration]

Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617) · 第 169 / 303 题