CHAP. VIII

DEVANT que remener noz Genevois en France, aprés avoir veu leurs

comportemens au Bresil, & ceux du sieur de Villegagnon, il est à propos

de contenter les plus curieux en décrivant un peu plus amplement qu'il

n'a eté fait ci-devant, l lieu où ils avoient jetté les premiers

fondemens de la France Antarctique. Car quant aux moeurs du peuple,

animaux quadrupedes, volatiles, reptiles, & aquatiques, bois, herbes,

fruits de ce païs-là, selon qu'il viendra à propos nous les toucherons

au sixiéme livre en parlant de ce qui est en nôtre Nouvelle-France

Arctique & Occidentale.

Nous avons dit que Villegagnon arrivant au Bresil ancra en la riviere

dite par les Sauvages _Ganabara_, & Genevre par les Portugais, parce

qu'ilz la découvrirent le premier de Janvier qu'ilz nomment ainsi. Cette

riviere demeure par les vint-trois degrez au-delà de la ligne

æquinoctiale, & droit souz le Tropique du Capricorne. Le port en est

beau & de facile defense, comme se peut voir par le pourtrait que j'en

ay ici representé, & d'une etenduë comme d'une mer.

[Illustration: Carte de Ganabara 012.png & 012-large.png]

Car il s'avance environ de douze lieuës dans les terres en longueur, &

en quelques endroits il a sept ou huit lieuës de large. Et quant au

reste il est environné de montagnes de toutes parts, si bien qu'il ne

ressembleroit pas mal au lac de Geneve, ou de Leman, si les montagnes

des environs étaient aussi hautes. Son embouchure est assez difficile, à

cause que pour y entrer il faut côtoyer trois petites iles inhabitables,

contre léquelles les navires sont en danger de heurter & se briser si

elles ne sont bien conduites. Apres cela il faut passer par un détroit,

lequel n'ayans pas demi quart de lieuë de large est limité du côté

gauche (en y entrant) d'une montagne & roche pyramidale, laquelle n'est

pas seulement d'émerveillable & excessive hauteur, mais aussi à la voir

de loin on diroit qu'elle est artificiele. Et de fait parce qu'elle est

ronde, & semblable à une grosse tour, noz François l'appelloient le pot

de beurre. Un peu plus avant dans la riviere y a un rocher assez plat,

qui peut avoir cent ou six-vints pas de tour, sur lequel Villegagnon à

son arrivée, ayant premierement déchargé ses meubles & son artillerie

s'y pensa fortifier, mais le flux & reflux de la mer l'en chassa. Une

lieuë plus outre est l'ile où demeuroient les François ayans seulement

une petite demie lieuë de circuit, & est beaucoup plus longue que large,

environnée de petits rochers à fleur d'eau, qui empéche que les

vaisseaux n'en puissent approcher plus prés que de la portée du canon,

ce qui la rend merveilleusement forte, et de fait il n'y a moyen

aborder; méme avec les petites barques, sinon du côté du Port, lequel

est encore à l'opposite de l'avenuë de la grand'mer. Or cette ile étant

rehaussée de deux montagnes aux deux bouts, Villegagnon fit faire sur

chacune d'icelles une maisonnette, comme aussi sur un rocher de

cinquante ou soixante piés de haut qui est au milieu de l'ile, il avoit

fait batir sa maison. De côté & d'autre de ce rocher on avoit applani

des petites places, équelles étoit batie tant la salle où l'on

s'assembloit pour faire les prieres publiques & pour manger, qu'autres

logis, équels (compris les gens de Villegagnon) environ quatre-vints

personnes qu'étoient noz François faisoient leur retraite. Mais faut

noter que (excepté la maison qui est sur la roche, où il y a un peu de

charpenterie, & quelques boulevers mal-batis, sur léquels l'artillerie

étoit placée) toutes ces demeures sont pas des Louvres, mais des loges

faites de la main des Sauvages, couvertes d'herbes & gazons, à leur

mode. Voila l'état du Fort que Villegagnon pour aggréer à l'Admiral,

nomma Colligni en la France Antarctique, nom de triste augure (dit un

certain Historien) duquel faute de bonne garde il s'est laissé chasser

par les Portugais, au grand des-honneur de lui & du nom François, aprés

tant de frais de peines, & de difficultés. Il vaudroit beaucoup mieux

demeurer en sa maison, que d'entreprendre pour étre moqué par aprés

principalement quant on a des-ja un pied bien ferme en la terre que l'on

veut habiter. Je ne sçay quand nous serons bien resolus en nos

irresolutions, mais il me semble que c'est trop prophaner le nom

François & la Majesté de noz Rois de parler tant de la Nouvelle-France,

& de la France Antarctique, pour avoir seulement un nom en l'air, une

possession imaginaire en la main d'autrui, sans faire aucun effort de le

redresser aprés une cheute. Dieu doint meilleur succés aux entreprises

qui se renouvellent aujourd'huy pour le méme sujet, léquelles sont

vrayment saintes, & sans autre ambition que d'accroitre le royaume

celeste. Je ne veux pas dire pourtant que les autres eussent un autre

desir & but que cetui-ci, mais on peut dire que leur zele n'étoit point

accompagné de science, ni d'une ferveur suffisante à telle entreprise.

Es chartes geographiques qu'André Thevet fit imprimer au retour de ce

païs-là, il y a à côté gauche de ce port de _Ganabara_ sur la terre

ferme une ville depeinte, qu'il a nommée VILLE-HENRY en l'honneur du Roy

Henri II. Ce que quelques-uns blament, attendu qu'il n'y eut jamais de

ville en ce lieu. Mais soit qu'il y en ait, ou non, je n'y trouve sujet

de reprendre si l'on a égard au temps que les François possedoient cette

terre, ayant fait cela, à fin d'inviter le Roy à avancer cette affaire.

Pour continuer donc ce qui reste à décrire tant de la riviere de

_Ganabara_, que de ce qui est situé en icelle, quoy que nous en ayons

touché quelque chose ci-devant en la relation du premier voyage,

toutefois nous adjouterons encore, que quatre ou cinq lieuës, outre le

Fort de Colligni il y a une autre ile belle & fertile contenant environ

six lieuës de tour fort habitée des Sauvages nommez _Tououpinambaouls_

alliez des François. Davantage il y a beaucoup d'autres petites ilettes

inhabitées, équelles se trouve de bonnes & grosses huitres. Quant aux

autres poissons il n'en manque point en ce port, ni en la riviere comme

mulets, requiens, rayes marsoins, & autres. Mais principalement est

admirable d'y voir des horribles & épouventables baleines montrans

journellement leurs grandes nageoires comme ailes de moulins à-vent hors

de l'eau, s'égayans dans le profond de ce port, & s'approchans souvent

si prés de l'ile, qu'à coups d'arquebuze on les pouvoit tirer: ce qu'on

faisait quelquefois par plaisir, mais cela ne les offensoit gueres, ou

point du tout. Il y en eut une qui se vint échouer à quelques lieuës

loin de ce Port en tirant vers le Cap de Frie (qui est à la partie

Orientale) mais nul n'en osa approcher tant qu'elle fût morte

d'elle-méme tant elle étoit effroyable. Car en se debattant (à faute

d'eau) elle faisoit trembler la terre tout autour d'elle, & en oyoit-on

le bruit & étonnement à plus de deux lieuës loin. On la mit en pieces, &

tant les François que grand nombre de Sauvages en prindrent ce qu'ilz

voulurent, & neantmoins il y en demeura plus des deux tiers. La chair

n'en est gueres bonne, mais du lart on en fait de l'huile en grande

quantité. La langue fut mise ne des barils, & envoyée au sieur Admiral,

comme la meilleure piece.

A l'extremité & au cul de sac de ce port il y a deux fleuves d'eau

douce, sur léquels nos François alloient souvent se rejouir en

découvrant païs.

A vint-huit, ou trente lieuës plus outre en allant vers la Plate, ou le

détroit de Magellan, il y a un autre grand bras de mer appellé par les

François _La riviere des Vases_, en laquelle ceux qui vont pardelà

prennent Port, comme ilz sont encore au havre du Cap de Frie qui est de

l'autre côté vers l'Orient.

_Que le division est mauvaise, principalement en Religion: Retour des

François venus de Geneve en France: Divers perils en leur voyage: Mer

barbuë._

Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617) · 第 166 / 303 题