CHAP. VII

D'AUTANT que la Religion est le lien qui maintient les peuples en

concorde, & est comme le pivot de l'Etat, dés la premiere semaine que

les François furent arrivés auprés de Villegagnon, il établit un ordre

un ordre pour le service de Dieu, qu'outre les prieres publiques qui se

faisoient tous les soirs apres qu'on avoit laissé la besongne, les

Ministres precheroient deux fois le Dimanche, & tous les jours ouvriers

une heure durant: declarant aussi par exprés, qu'il vouloit & entendoit

que sans aucune addition humaine les Sacremens fussent administrez selon

la pure parole de Dieu, & qu'au reste la discipline Ecclesiastique fût

pratiquée contre les defaillans. Suivant quoy le Dimanche vint-uniéme de

Mars ilz firent la celebration de leur Cene, apres avoir catechizé tous

ceux qui y devoient communier. Et ce faisant firent sortir les matelots

& autres Catholiques, disans qu'ilz n'estoient pas capables d'un tel

mystere. Et lors Villegagnon s'étant mis à genoux sur un careau de

velours, lequel son page portoit ordinairement aprés lui, fit deux

prieres publiques & à haute voix, rapportées par Jean de Lery en son

histoire du Bresil, léquelles finies il se presenta le premier à la

Cene, & receut à genoux le pain & le vin de la main du Ministre. Et

neantmoins on tient qu'il y avoit de la simulation en son fait: car quoy

que lui & un certain Maitre Jean Cointa & qu'on dit avoir été Docteur de

la Sorbonne, eussent abjuré publiquement l'Eglise Catholique Romaine, si

est-ce qu'ilz ne demeurerent gueres à émouvoir des disputes touchant la

doctrine, & principalement sur le point de la Cene. Voire-méme il y a

apparence que Villegagnon ne fut jamais autre que Catholique, en ce

qu'il avoit ordinairement en main les oeuvres du subtil l'Escot pour se

tenir prét à la defense contre les Calvinistes sur toutes les disputes

susdites. Mais il luy sembloit étre necessaire de faire ainsi, ne

pouvant venir à chef d'une telle entreprise s'il n'eût eu apparence

d'étre des pretenduz reformez, du côté déquels d'ailleurs s'il se fût

voulu maintenir, il étoit en danger d'étre accusé envers le Roy (qui le

tenoit pour Catholique) par les Catholiques qui étoient avec lui, & de

perdre une pension de quelques milles livres que sa Majesté lui

bailloit. Toutefois faisant toujours bonne mine, & protestant de desirer

rien plus que d'étre droitement enseigné, il renvoya en France le

Ministre Chartier, dans l'un des navires, lequel (apres qu'il fut chargé

de Bresil, & autres marchandises du païs) partit le quatriéme de Juin

pour s'en revenir, afin que sur ce different de la Cene il rapportât les

opinions des Docteurs de sa secte. Dans ce navire furent apportés en

France dix jeunes garçons Bresiliens, âgez de neuf à dix ans & au

dessous, léquels ayans été pris en guerre par les Sauvages amis des

François, avoient été venduz pour esclaves audit Villegagnon. Le

Ministre Richer leur imposa les mains, & prieres furent faites pour eux

avant que partir, à ce qu'il pleût à Dieu en faire des gens de bien. Ilz

furent presentés au Roy Henry second, lequel en fit present à plusieurs

grans Seigneurs de sa Court.

Au surplus le troisiéme Avril precedent se celebrerent les premiers

mariages des François qui ayent jamais été faits en ce païs-là; ce fut

de deux jeunes hommes domestics de Villegagnon avec deux de ces jeunes

filles que nous avons dit avoir été menées au Bresil. Il y avoit des

Sauvages presens à telles solemnitez, léquels étoient tout étonnez de

voir des femmes Françoises vétuës & parées au jour des nopces. Le

dix-septiéme de May ensuivant se maria semblablement maitre Jean Cointa

(que l'on nommoit monsieur Hector) à une autre de ces jeunes filles.

Comme le feu fut mis aux étouppes deux autres filles qui restoient ne

demeurerent gueres à étre mariées, & s'il y en eût eu davantage c'en eût

été bien-tot fait. Car il y avoit là force gens deliberez qui ne

demandoient pas mieux que d'aider à remplir cette nouvelle terre. Et de

prendre en mariage des femmes infideles il n'étoit pas juste, la loy de

Dieu étant rigoureuse alencontre de ceux qui font telle chose, laquelle

méme en la loy Evangelique est aussi defenduë par l'Apôtre sainct Paul,

quand il dit: _Ne vous accouplez point avec les infideles_, là où jaçoit

qu'il discoure de la profession de la foy, toutefois cela se peut fort

commodement rapporter au fait des mariages. Et en l'ancien Testament il

étoit defendu d'accoupler à la charruë deux animaux de diverses especes.

Il est vray qu'il est aisé en ce païs-là de faire d'une infidele une

Chrétienne, & se fussent peu telz mariages contracter s'il y eût une

demeure bien solide & arretée pour les François.

Ce sujet de conjonction charnelle avec les femmes infideles fut cause

que sur l'avis qu'eut Villegagnon que certains Normans s'étans autrefois

dés y avoit long temps sauvés du naufrage, & devenus comme Sauvages,

paillardoient avec les femmes & filles, & en avoient des enfans; pour

obvier à ce que nul des siens n'en abusat de cette façon, par l'avis du

Conseil fit defenses à peine de la vie que nul ayant tiltre de Chrétien

n'habitât avec les femmes & filles des Sauvages, sinon qu'elles fussent

instruites en la connaissance de Dieu, & baptizées. Ce qui n'arriva

point en tous les voyages des François par-delà, car ce peuple est si

peu susceptible de le Religion Chrétienne (dit Jean de Lery) qu'il n'a

point été possible en trois ans d'en donner aucun asseuré fondement au

coeur de pas un d'eux. Ce qui n'est pas en nôtre Nouvelle-France. Car

toutes & quantes fois que l'on voudra (par la grace de Dieu & de son

sainct Esprit) ilz seront Chrétiens, & sans difficulté recevront la

doctrine du salut. Je le dy, pour ce que je le sçay par mon experience,

& en ay fait des plaintes en mon Adieu à la Nouvelle France.

Or pour revenir au different de la Cene, la Pentecoste venuë, nouveau

debat s'éleve encore tant pour ce sujet qu'autres points. Car jaçoit Que

Villegagnon eût au commencement declaré qu'il vouloit bannir de la

Religion toutes inventions humaines, toutefois il mit en avant qu'il

falloit mettre de l'eau au vin de la dite Cene, & vouloit que cela se

fit, disant que saint Cyprien & saint Clement l'avoient écrit: qu'il

falloit méler l'usage du sel & de l'huile avec l'eau du baptéme: qu'un

Ministre ne se pouvoit marier en secondes nopces; amenant pour preuve le

passage de S. Paul à Timothée: Que l'Evéque soit marit d'une seule

femme. Somme il s'en fit à croire: & fit faire des leçons publiques de

Theologie à Maitre Jean Cointa, lequel se mit à interpreter l'Evangile

selon saint Jean, qui est la Theologie la plus sublime & relevée. Le feu

de division ainsi allumé entre ce petit peuple; Villegagnon sans

attendre la resolution que le Ministre Chartier devoit apporter, dit

ouvertement qu'il avoit changé l'opinion qu'il disoit autrement avoir

euë de Calvin, & que c'étoit un heretique devoyé de la Foy. On tint que

le Cardinal de Lorraine par quelques lettres l'avoit fort âprement

repris de ce qu'il avoit quitté la Religion Catholique-Romaine, & que

cela lui donna sujet de faire ce qu'il fit, mais comme j'ay des-ja dit,

il ne pouvoit bonnement entreprendre les voyages du Bresil sans le

support de l'Admiral, pour quoy parvenir il fallut faire du reformé. Dés

lors il commença à devenir chagrin, & menacer par le corps de Saint

Jacques (c'étoit son serment ordinaire) qu'il romproit bras & jambes au

premier qui le facheroit. Ces rudesses, avec le mauvais traitement,

firent conspirer quelques-uns contre lui, léquels ayant découvert, il en

fit jette une partie en l'eau, & châtia le reste. Entre autres un nommé

François la Roche qu'il tenoit à la cadene: l'ayant fait venir il le fit

coucher tout à plat contre terre, & par un de ses satellites lui fit

battre le ventre à coups de batons, à la mode des Turcs, & au bout de là

il falloit aller travailler. Ce que quelques-uns ne pouvans supporter,

s'allerent rendre parmy les Sauvages. Jean de Lery qui n'aime gueres la

memoire de Villegagnon, rapporte d'autres actes de sa severité: &

remarque que par ses habits (qu'il prenoit à rechange tous les jours, &

de toutes couleurs) on jugeoit dés le matin s'il seroit de bonne humeur,

ou non, & quand on voyait le jaune, ou le vert en païs, on se pouvoit

asseurer qu'il n'y faisoit pas beau: mais sur tout quand il étoit paré

d'une robe de camelot jaune bendée de velours noir: ressemblant (ce

disoient aucuns) son enfant sans souci.

Finalement les François venus de Geneve, se voyans frustrez de leur

attente, lui firent dire par leur Capitaine le sieur du Pont, que puis

qu'il avoit rejetté l'Evangile ilz n'étoient plus à son service, & ne

vouloient plus travailler au Fort. Là dessus on leur retranche les deux

gobelets de farine de racines qu'on avoit accoutumé leur bailler par

chacun jour: de quoy ilz ne se tourmenterent gueres: car ils en avoient

plus que pour une serpe, ou deux ou trois couteaux qu'ils échangoient

aux Sauvages, qu'on ne leur en eût sceu bailler en demi an. Ainsi furent

bien aise d'étre delivrez de sa sujetion. Et neantmoins cela n'aggreoit

pas beaucoup à Villegagnon, lequel avoit bien envie de les domter, s'il

eût peu, & comme il est bien à presumer: mais il n'étoit pas le plus

fort. Et pour en faire preuve, certains d'entre eux ayans pris congé du

Lieutenant de Villegagnon, sortirent une fois de l'ile pour aller parmi

les Sauvages, où ilz demeurerent quinze jours. Villegagnon feignant ne

rien sçavoir dudit congé, & par ainsi pretendant qu'ils eussent enfraint

son ordonnance, portant defense de sortir de ladite ile, sans licence,

leur voulut mettre les fers aux piés, mais se sentans supportez d'un bon

nombre de leurs compagnons mal-contens & bien unis avec eux, lui dirent

tout à plat qu'ilz ne souffriroient pas cela, & qu'ils étoient

affranchis de son obeissance, puis qu'il ne les vouloit maintenir en

l'exercice & liberté de leur Religion. Cette audace fit que Villegagnon

appaisa sa colere. Sur cette rencontre il y en eût plusieurs & des

principaux de ses gens (pretendus reformez) qui desiroient fort d'en

voir une fin & le jetter en l'eau, à fin (disoient-ilz) que sa chair et

ses grosses espaules servissent de nourriture aux poissons. Mais le

respect de monsieur l'Admiral (qui souz l'authorité du Roy l'avoit

envoyé) les retint. Aussi qu'ils ne laissoient de faire leur preche sans

lui, horsmis que pour obvier à trouble ilz faisoient leur Cene de nuit,

& sans son sceu. Sur laquelle Cene comme le fin porté de France vint à

defaillir, & n'y en avoit plus qu'un verre, il y eût question entre-eux,

sçavoir si à faute de vin ilz pourroient servir d'autres bruvages

communs aux païs où ils étoient. Cette question ne fut pont resoluë,

mais seulement debattuë, les uns disans qu'il ne falloit point changer

la substance du Sacrement, & plutot que de ce faire il vaudroit mieux

s'en abstenir: Les autres au contraire disans que lors que Jesus-Christ

institua sa Cene, il avoit usé du bruvage ordinaire en la Province où il

étoit: & que s'il eût été en la terre du Bresil, il est vray-semblable

qu'il eût usé de leur farine de racine en lieu de pain, & de leur

breuvage au lieu de vin. Et partant faut qu'au defaut de nôtre pain &

nôtre vin ilz ne feroient point difficulté de s'accommoder à ce qui

tient lieu de pain & de vin. Et de ma part, quand je considere la

varieté du monde, & que la terre en tout endroit ne produit pas mémes

fruits & semences, ains que les païs meridionaux en rapportent d'une

autre sorte, & les Septentrionaux d'une autre, je trouve que la question

n'est pas petite, & eût bien merité que saint Thomas d'Aquin en eût dit

quelque chose. Car de reduire ceci tellement à l'étroit qu'il ne soit

loisible de communiquer la Sainte Eucharistie que souz l'espece de pain

de pur froment, souz ombre qu'il est écrit _Cibavit est ex adipe

frumenti_, cela est bien dur: & faut considerer qu'il y a plus des deux

parts du monde qui n'usent pas de nôtre froment, & toutefois à faute de

cela ne dévroient pas étre exclus du Sacrement, s'ilz se trouvoient

disposés à le recevoir dignement, ayans du pain de quelque autre sorte

de grain. Et si l'on considere bien le passage susdit du Psalme 81, on

trouvera qu'il ne donne point loy en cet endroit, d'autant que là, nôtre

Dieu dit à son peuple que s'il eût écouté sa voix, & cheminé en ses

voyes, il lui eût fait des biens exprimez audit lieu du Psalme, & l'eût

repeu de la graisse de froment, & saoulé de miel tiré de la roche. Pour

le vin il n'y en a point souz la ligne æquinoctiale non plus qu'au Nort.

Ceux-ci boivent de l'eau, & ceux-là font du vin des palmiers, & du fruit

d'iceux nommé Coccos. En somme l'Eglise qui sçait dispenser de beaucoup

de choses selon le temps, & lieux, & personnes, comme elle a dispensé

les laics de l'usage du Calice, & en certaines Eglises du pain sans

levain; aussi pourroit elle bien dispenser là dessus, étant une méme

chose: Car elle ne veut point que ses enfans meurent de faim non plus

souz le Pole qu'és autres lieux. Si quelqu'un dit qu'on y en peut porter

des païs lointains, je lui repliqueray qu'il y a plusieurs peuples qui

n'ont dequoy fournir à la dépense d'une navigation; & on ne va point en

païs étranger (nommément au Nort) pour plaisir, ains pour quelque

profit. Joint à ceci que les navigations sur l'Ocean sont, par maniere

de dire, encore recentes, & étoit bien difficile auparavant l'invention

de l'eguille marine, de trouver le chemin à de si lointaines terres.

Ceci soit dit souz la correction des plus sages que moy.

Or en fin Villegagnon se voulant depetrer des pretenduz reformez,

detestant publiquement leur doctrine, leur dit qu'il ne vouloit plus les

souffrir en son Fort, ni en son ile, & partant qu'ils en sortissent. Ce

qu'ilz firent (quoy qu'ils eussent peu remuer du ménage) aprés y avoir

demeuré environ huit mois, & se retirerent en la terre ferme, attendans

qu'un navire du Havre de grace là venu pour charger du bresil fût prét à

partir, où par l'espace de deux mois ils eurent des frequentes visites

des Sauvages circonvoisins.

[Illustration]

_Description de la riviere, ou Fort de_ Ganabara: _Ensemble De l'ile où

est le Fort de Colligni. Ville-Henry de Thevet: Baleine dans le Port de_

Ganabara: _Baleine échouée._

Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617) · 第 165 / 303 题