ETANS descendus à terre en l'ile où le sieur de Villegagnon s'étoit
logé, la troupe rendit graces à Dieu, puis alla trouver ledit sieur de
Villegagnon qui les attendoit en une place; ou il les receut avec
beaucoup de demonstration de joye & contentement. Apres les accollades
faites le sieur du Pont commence à parler & lui exposer les causes de
leur voyage fait avec tant de perils, peines, & difficultez, qui étoient
en un mot pour dresser une Eglise, qu'il appelloit reformée selon la
parole de Dieu en ce païs-là, suivant ce qu'il avoit écrit à ceux qui
les avaient envoyés. A quoy il répondit (ce dit l'Autheur) qu'ayant
voirement dés long temps & de tout son coeur desiré telle chose il les
recevoit volontiers à ces conditions: méme par ce qu'il vouloit leur
Eglise étre la mieux reformée pardessus toutes les autres, il declara
qu'il entendoit déslors que les vices fussent reprimez, la sumptuosité
des accoutremens reformée (je ne puis croire qu'il en fût si tôt de
besoin) & en somme tout ce qui pourroit apporter de l'empéchement au pur
service de Dieu. Puis levant les yeux au ciel, & joignans les mains:
Seigneur Dieu (dit-il) je te rend graces de ce que tu m'as envoyé ce que
dés si long temps je t'ay si ardamment demandé. Et derechef s'addressant
à eux dit: Mes enfans (car je veux estre vôtre pere) comme Jesus-Christ
étant en ce monde n'a rien fait pour lui, ains tout ce qu'il a fait a
été pour nous: aussi ayant cette esperance que Dieu me preservera en vie
jusques à ce que nous soyons fortifiés en ce païs, & que vous vous
puissiez passer de moy, tout ce que je pretens faire ici, est tant pour
vous, que pour tous ceux qui y viendront à méme fin que vous étes venus.
Car je delibere de faire une retraite aux pauvres fideles que seront
persecutez en France, en Hespagne, & ailleurs outre mer, afin que sans
crainte ni du Roy, ni de l'Empereur, ou d'autres Potentats ils y
puissent purement servir à Dieu selon sa volonté.
Aprés cet accueil la compagnie entre dans une petite salle qui étoit au
milieu de l'ile, & chanterent le Psalme cinquiéme, qui commence selon la
traduction de Marot, _Aux paroles que je veux dire_ &c. lequel fut suivi
d'un préche, où le Ministre Richer print pour texte ces versets du
Psalme 26 & entre les Hebrieux 27 _Je demande une chose au Seigneur,
laquelle je requerray encore, c'est que j'habite en la maison du
Seigneur tous les jours de ma vie:_ durant l'exposition déquels
Villegagnon ne cessoit de joindre les mains, lever les ïeux au ciel,
faire des soupirs, & autres semblables contenances, si-bien que chacun
s'en emerveilloit. Aprés les prieres tous se retirerent horsmis les
nouveau venus, léquels dinerent en la méme salle, mais ce fut un diner
de Philosophe, sans excez. Car pour toutes viandes ilz n'eurent que de
la farine de racines, à la façon des Sauvages, du poisson boucané, c'est
à dire roti, & quelques autres sortes de racines cuites aux cendres. Et
pour breuvage (parce qu'en cette ile n'y a point d'eau douce) ilz
beurent de l'eau des égouts de l'ile, léquels on faisoit venir dans un
certain reservoir, ou citerne; en façon de ces fossés où barbottent les
grenouilles. Vray est qu'elle valoit mieux que celle qu'il falloit boire
sur la mer. Mais il n'est pas besoin d'étre toujours en souffrance.
C'est une des principales parties d'une habitation d'avoir les eaux
douces à commandement. La vie depend de là & la conservation du lieu
qu'on habite, lequel ayant ce defaut ne se peut soutenir un long siege.
Le sieur de Mons, ces années dernieres s'étant logé en une ile
semblable, fut incommodé pour les eaux, mais vis à vis en la terre ferme
y avoit de beaux ruisseaux gazouillans à-travers les bois, où ses gens
alloient faire la lécive & autres necessitéz de ménage. Ce qui me fait
dire que puis qu'il faut bâtir en une ile & s'y fortifier, il vaut
beaucoup mieux employer ce travail sur la rive d'une riviere qui servira
toujours de rempar en son endroit. Car ayant la terre ferme libre, on y
peut labourer & avoir les commoditez du païs plus à l'aise soit pour se
fortifier, soit pour preparer les moyens de vivre.
Je trouve un autre defaut en ceux qui ont fait tant les voyages du
Bresil que de la Floride, c'est de n'avoir porté grande quantité de blés
& farines, & chairs salées pour vivre au moins un an ou deux, puis que
le Roy fournissoit, honnétement aux fraiz de l'equipage, sans s'en aller
pardelà pour y mourir de faim, par maniere de dire. Ce qui étoit fort
aisé à faire, veu la fecondité de la France en toutes ces choses qui lui
sont propres, & ne les emprunte point ailleurs.
Le sieur de Villegagnon ayant ainsi traité ses nouveaux hôtes, s'avisa
de les embesogner à quelque chose, de peur que l'oisiveté ne leur
engourdît les membres. Il les employa donc à porter des pierres & de la
terre pour le Fort commun qu'ils avoient nommé Colligni. En quoy ils
eurent assés à souffrir, attendu le travail de la mer, duquel ilz se
ressentoient encor, le mauvais logement, la chaleur du païs, & l'écharse
nourriture, qui étoit en somme par chacun jour deux gobelets de farine
dure faite de racines, d'une partie de laquelle ilz faisoient de la
bouillie, avec de l'eau que nous avons dit des égouts de l'ile.
Toutefois le desir qu'ils avoient de s'établir & faire quelque chose de
bon en ce païs-là leur faisoit prendre le travail en patience, & en
oublier la peine. Méme le Ministre Richer pour les encourager davantage,
disoit qu'ils avoient trouvé un second Sainct Paul en la personne dudit
Villegagnon, comme de fait tous lui donnent cette louange de n'avoir
jamais ouï mieux parler de la Religion & reformation Chrétienne qu'à
lui. Ce qui leur augmentoit la force & le courage parmi la debilité où
ilz se trouvoient.
_Ordre pour le fait de la Religion: Pourquoy Villegagnon a dissimulé sa
Religion: Sauvages amenés en France: Mariage celebrés en la France
Antarctique: Debats pour la Religion: Conspiration contre Villegagnon:
Rigueur d'icelui: Les Genevois se retirent d'avec lui: Question touchant
la celebration de le Cene à faute de pain & de vin._