CHAP. VI

ETANS descendus à terre en l'ile où le sieur de Villegagnon s'étoit

logé, la troupe rendit graces à Dieu, puis alla trouver ledit sieur de

Villegagnon qui les attendoit en une place; ou il les receut avec

beaucoup de demonstration de joye & contentement. Apres les accollades

faites le sieur du Pont commence à parler & lui exposer les causes de

leur voyage fait avec tant de perils, peines, & difficultez, qui étoient

en un mot pour dresser une Eglise, qu'il appelloit reformée selon la

parole de Dieu en ce païs-là, suivant ce qu'il avoit écrit à ceux qui

les avaient envoyés. A quoy il répondit (ce dit l'Autheur) qu'ayant

voirement dés long temps & de tout son coeur desiré telle chose il les

recevoit volontiers à ces conditions: méme par ce qu'il vouloit leur

Eglise étre la mieux reformée pardessus toutes les autres, il declara

qu'il entendoit déslors que les vices fussent reprimez, la sumptuosité

des accoutremens reformée (je ne puis croire qu'il en fût si tôt de

besoin) & en somme tout ce qui pourroit apporter de l'empéchement au pur

service de Dieu. Puis levant les yeux au ciel, & joignans les mains:

Seigneur Dieu (dit-il) je te rend graces de ce que tu m'as envoyé ce que

dés si long temps je t'ay si ardamment demandé. Et derechef s'addressant

à eux dit: Mes enfans (car je veux estre vôtre pere) comme Jesus-Christ

étant en ce monde n'a rien fait pour lui, ains tout ce qu'il a fait a

été pour nous: aussi ayant cette esperance que Dieu me preservera en vie

jusques à ce que nous soyons fortifiés en ce païs, & que vous vous

puissiez passer de moy, tout ce que je pretens faire ici, est tant pour

vous, que pour tous ceux qui y viendront à méme fin que vous étes venus.

Car je delibere de faire une retraite aux pauvres fideles que seront

persecutez en France, en Hespagne, & ailleurs outre mer, afin que sans

crainte ni du Roy, ni de l'Empereur, ou d'autres Potentats ils y

puissent purement servir à Dieu selon sa volonté.

Aprés cet accueil la compagnie entre dans une petite salle qui étoit au

milieu de l'ile, & chanterent le Psalme cinquiéme, qui commence selon la

traduction de Marot, _Aux paroles que je veux dire_ &c. lequel fut suivi

d'un préche, où le Ministre Richer print pour texte ces versets du

Psalme 26 & entre les Hebrieux 27 _Je demande une chose au Seigneur,

laquelle je requerray encore, c'est que j'habite en la maison du

Seigneur tous les jours de ma vie:_ durant l'exposition déquels

Villegagnon ne cessoit de joindre les mains, lever les ïeux au ciel,

faire des soupirs, & autres semblables contenances, si-bien que chacun

s'en emerveilloit. Aprés les prieres tous se retirerent horsmis les

nouveau venus, léquels dinerent en la méme salle, mais ce fut un diner

de Philosophe, sans excez. Car pour toutes viandes ilz n'eurent que de

la farine de racines, à la façon des Sauvages, du poisson boucané, c'est

à dire roti, & quelques autres sortes de racines cuites aux cendres. Et

pour breuvage (parce qu'en cette ile n'y a point d'eau douce) ilz

beurent de l'eau des égouts de l'ile, léquels on faisoit venir dans un

certain reservoir, ou citerne; en façon de ces fossés où barbottent les

grenouilles. Vray est qu'elle valoit mieux que celle qu'il falloit boire

sur la mer. Mais il n'est pas besoin d'étre toujours en souffrance.

C'est une des principales parties d'une habitation d'avoir les eaux

douces à commandement. La vie depend de là & la conservation du lieu

qu'on habite, lequel ayant ce defaut ne se peut soutenir un long siege.

Le sieur de Mons, ces années dernieres s'étant logé en une ile

semblable, fut incommodé pour les eaux, mais vis à vis en la terre ferme

y avoit de beaux ruisseaux gazouillans à-travers les bois, où ses gens

alloient faire la lécive & autres necessitéz de ménage. Ce qui me fait

dire que puis qu'il faut bâtir en une ile & s'y fortifier, il vaut

beaucoup mieux employer ce travail sur la rive d'une riviere qui servira

toujours de rempar en son endroit. Car ayant la terre ferme libre, on y

peut labourer & avoir les commoditez du païs plus à l'aise soit pour se

fortifier, soit pour preparer les moyens de vivre.

Je trouve un autre defaut en ceux qui ont fait tant les voyages du

Bresil que de la Floride, c'est de n'avoir porté grande quantité de blés

& farines, & chairs salées pour vivre au moins un an ou deux, puis que

le Roy fournissoit, honnétement aux fraiz de l'equipage, sans s'en aller

pardelà pour y mourir de faim, par maniere de dire. Ce qui étoit fort

aisé à faire, veu la fecondité de la France en toutes ces choses qui lui

sont propres, & ne les emprunte point ailleurs.

Le sieur de Villegagnon ayant ainsi traité ses nouveaux hôtes, s'avisa

de les embesogner à quelque chose, de peur que l'oisiveté ne leur

engourdît les membres. Il les employa donc à porter des pierres & de la

terre pour le Fort commun qu'ils avoient nommé Colligni. En quoy ils

eurent assés à souffrir, attendu le travail de la mer, duquel ilz se

ressentoient encor, le mauvais logement, la chaleur du païs, & l'écharse

nourriture, qui étoit en somme par chacun jour deux gobelets de farine

dure faite de racines, d'une partie de laquelle ilz faisoient de la

bouillie, avec de l'eau que nous avons dit des égouts de l'ile.

Toutefois le desir qu'ils avoient de s'établir & faire quelque chose de

bon en ce païs-là leur faisoit prendre le travail en patience, & en

oublier la peine. Méme le Ministre Richer pour les encourager davantage,

disoit qu'ils avoient trouvé un second Sainct Paul en la personne dudit

Villegagnon, comme de fait tous lui donnent cette louange de n'avoir

jamais ouï mieux parler de la Religion & reformation Chrétienne qu'à

lui. Ce qui leur augmentoit la force & le courage parmi la debilité où

ilz se trouvoient.

_Ordre pour le fait de la Religion: Pourquoy Villegagnon a dissimulé sa

Religion: Sauvages amenés en France: Mariage celebrés en la France

Antarctique: Debats pour la Religion: Conspiration contre Villegagnon:

Rigueur d'icelui: Les Genevois se retirent d'avec lui: Question touchant

la celebration de le Cene à faute de pain & de vin._

Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617) · 第 164 / 303 题