CHAP. V.

LE treziéme Fevrier les maitres de noz navires Françoises ayans pris

hauteur à l'astrolabe, se trouverent avoir le Soleil droit pour Zenith:

& apres quelques tourmentes & calmes, par un bon vent d'est qui dura

quelques jours, ils eurent la veuë de la terre du Bresil le vint-sixiéme

de Fevrier mille cinq cens cinquante-sept, au grand contentement de

tous, comme on peut penser, pares avoir demeuré prés de quatre mois sur

la mer sans prendre port en aucun lieu.

La premiere terre qu'ilz découvrirent est montueuse, & s'appelle

_Huvassou_ par les sauvages de ce païs-là, à l'abord de laquelle (selon

la coutume) ilz tirerent quelques coups de canons pour avertir les

habitans, qui ne manquerent de se trouver en grande troupe sur la rive.

Mais les François ayans reconu que c'étoient _Margaias_ alliez des

Portugais, & par consequent leurs ennemis, ilz ne descendirent point

à-terre, sinon quelques matelots qui dans une barque allerent prés du

rivage à la portée de leurs fleches, leur montrans des couteaux,

miroirs, peignes & autres bagatelles, pour léquelles ilz leur

demanderent des vivres. Ce que les Sauvages firent en diligence, &

apporterent de leur farine de racine, des jambons, & de la chair d'une

certaine espece de sanglier qu'ils ont, avec autres victuailles & fruits

telz que le païs les porte: car en cette saison là, quoy que ce fût le

mois de Fevrier, les arbres étoient aussi verds qu'ilz sont ici en Juin.

Les Sauvages ne furent point tant scrupuleux d'aborder les navires

François. Car il y en vint six avec une femme entierement nuds, peints,

& noircis par tout le corps, ayans les lévres de dessouz percées, & en

chaque trou une pierre verte, bien polie & proprement appliquée, & de la

largeur d'un teston, pour étre coints & jolis. Mais quand le pierre est

levée, ilz sont effroyablement hideux, ayans comme deux bouches au

dessouz du nez. La femme avoir les oreilles de méme si hideusement

percées, que le doigt y pourroit entrer, auquelles elle portoit des

pendans d'os blancs qui lui battoient sur les épaules. Ces sauvages

eussent fort desiré qu'on se fût arrété là, mais on ne s'y voulut pas

fier, joint qu'il falloit tendre ailleurs. A neuf ou dix lieuës de là

les François se trouverent à l'endroit d'un Fort des Portugais dit par

eux _Spiritus Sanctus_, et par les Sauvages _Moab_, qui est par les

vints degrez audelà de l'Æquateur. Les gardes de ce Fort reconoissans à

l'equipage que ce n'étoient de leurs gens, tirerent trois coups de canon

sur les François, léquels firent de méme envers eux, mais n'un & l'autre

en vain. De là passerent auprés d'un lieu nommé _Tapemiri_, & plus avant

vindrent côtoyant les _Paraïbes_, outre léquels tirans vers le Cap de

Frie il y a des basses & écueils entremélez de pointes de rochers qu'il

faut soigneusement éviter. Et à cet endroit y a une terre plaine

d'environ quinze lieuës de longueur habitée par un certain peuple

farouche & étrange nommé _Ou-etacas_ dispos du pied autant & plus que

les cerfs & biches, léquels ils prennent à la course: portent les

cheveux longs jusques aux fesses, contre la coutume des autres

Bresiliens qui les rognent par derriere mangent la chair creuë: ont

langage particulier n'ont aucun trafic avec les nations de deça,

d'autant qu'ils ne veulent point que leur païs soit conu semblables aux

Hespagnols de l'Amerique, qui ne souffrent aucune nation étrangere vivre

parmi eux. Toutefois quand les voisins de ces _Ou-etacas_ ont quelques

marchandises dont ilz les veulent accommoder, voici leur façon & maniere

de permuter. Les _Margaia, Caraia_ ou _Tououpinambaouls_ (qui sont

peuples voisins d'iceux) ou autres Sauvages de ce païs-là sans se fier,

ni approcher de l'_Ou-etacas_, lui montrant de loin ce qu'il aura, soit

serpe, soit couteau, peigne, miroir, ou autre chose, il lui fera

entendre par signes s'il veut échanger quelque chose à cela. Que si

l'_Ou-etacas_ s'y acorde, lui montrant au reciproque de la plumasserie,

des pierres vertes, pour servir d'ornement à la lévre d'embas ou autre

chose provenant de leur terre, le premier mettra sa marchandise sur une

pierre, ou piece de bois, & se retirera, & lors l'_Ou-etacas_ apportera

ce qu'il aura & le lairra à la place, qui se retirant permettra que le

_Margaia_, ou autre le vienne querir: & jusques là se tiennent promesse

l'un à l'autre. Mais chacun ayant son change, si tôt que l'un & l'autre

est retourné en ses limites d'où il avoit parlementé, le tréves rompuës,

c'est à qui pourra attrapper son compagnon: ainsi que noz soldats és

dernieres guerres sortans de quelque ville neutre; celle qu'étoit la

petite ville de Vervin en Tierache lieu de ma naissance, appartenant à

la tres-illustre maison de Couci. Apres avoir laissé derriere ces

espiegles d'_Ou-etacas_, ilz passerent ç la veuë d'un autre païs voisin

nommé _Mak-hé_, d'où certes les habitans n'ont besoin de toujours

dormir, ayans de tels reveils-matin auprés d'eux. En cette terre, & sur

le bord de la mer se voit une grosse roche faite en forme de tour,

laquelle aux rayons du soleil reluit & brille si fort, qu'aucuns pensent

que ce soit une sorte d'Emeraude. Et de fait les mariniers tant

Portugais que François l'appellent l'Emeraude de _Mak-hé_. Mais le lieu

est inaccessible étant environné de mille pointes de rochers qui se

jettent fort avant en mer.

La prés y a trois petites iles dites les iles de _Mak-hé_, où ayans

mouillé l'ancre, une tempéte de nuit se leva si furieuse que le cable

d'un des navires fut rompu, tellement que porté à la merci des Sauvages

contre terre il vint jusques à deux brasses d'eau. Ce que voyans le

Maitre & le Pilote, comme au desespoir ilz crierent deux ou trois fois

nous sommes perdus. Toutefois en ce besoin les matelots ayans fait

diligence de jetter une autre ancre, Dieu voulut qu'elle tint, & par ce

moyen furent sauvez. C'est chose rude qu'une tempéte en pleine mer où

l'on ne voit que montagnes d'eau, & profondes vallées; mais encore n'est

ce que jeu au pris du peril où est reduit un vaisseau qui est sur une

côte en perpetuel danger de s'aller échouer sur la rive; ou briser

contre les rochers. Mais en pleine mer on ne craint point tout cela,

quand on a fait diligence d'ammener les voiles à temps. Vray est qu'on

est balotté de merveilleuse façon en telle occasion, mais le peril est

dehors, j'entens en un bon vaisseau: car un coup de mer emportera

quelquesfois un quartier d'un mauvais navire, comme j'ay ouï reciter n'a

pas long temps d'un Capitaine qui fut emporté étant dans sa chambre vers

le gouvernail. La tempéte passée le vent vint à souhait pour gaigner le

Cap de Frie, port & havre des plus renommé en ce païs-là pour la

navigation des François. Là apres avoir mouillé l'ancre & tiré quelques

coups de canons, ceux qui se mirent à terre trouverent d'abordée grand

nombre de Sauvages nommez _Tououpinambaouls_ alliez & confederer de

nôtre nation, léquels outre la caresse & bonne reception dirent à nos

François des nouvelles de _l'aycolas_ (ainsi nommoient-ilz le sieur de

Villegagnon). En ce lieu ilz virent nombre de perroquets, qui volent par

troupes, & fort haut, & volontier s'accouplent comme les tourterelles.

Partis de là ayans vent à propos ils arriverent au bras de mer & riviere

nommée _Ganabara_ par les Sauvages: & Genevre par les Portugais, le

septiéme Mars mil cinq cens cinquante-sept, où d'environ un quart de

lieuë loin ilz saluerent ledit sieur de Villegagnon à force de

canonades, & lui leur rendit la pareille en grande rejouissance.

_Comme le sieur du Pont exposa au sieur de Villegagnon la cause de sa

venuë, & de ses compagnons: Réponse dudit sieur de Villegagnon: Et ce

qui fut fait au Fort de Colligni apres l'arrivée des François._

Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617) · 第 163 / 303 题