CHAP. IV

NOZ François étans en ces parties de la Zone Torride à trois ou quatre

degrez au-deça de l'Æquateur, ilz trouverent la navigation fort

difficile par l'insonstance de plusieurs vens qui s'assemblent là, &

transportent les vaisseaux diversement, à l'est, au Nort, à l'ouest,

selon qu'ilz se rencontrent. Jean de Lery cherchant la raison de cela,

presuppose que la ligne æquinoctiale tirant de l'Orient à l'Occident

soit comme le doz & l'échine du monde à ceux qui voyagent du Nort au su:

tellement que pour y aborder d'une part ou d'autre, il faut comme monter

cette sommité du monde, ce qui est difficile. Il adjoute une seconde

raison, c'est que là est la source des vens, qui soufflans oppositement

l'un à l'autre assaillent les vaisseaux de toutes parts. Et pour un

troisiéme il dit que les Courans, de la mer prenans là leurs

commencement en rendent les approches difficiles. Or jaçoit que ces

raisons soient studieusement recherchées, si est-ce que je ne puis

bonnement m'y accorder. Car quant à la premiere il est certain que la

terre & la mer faisant un globe rond il n'y n'y a point d'ascendant plus

difficile aupres de la ligne æquinoctiale, qu'au 20, 40, & 60 degré.

Quant à la seconde, il est certain que le Nort ne prend point là sa

source: & l'experience journaliere fait conoitre que souz la ligne &

dedans la Torride, les vens de Levant y regnent toujours soufflans

continuellement, sans permettre leurs contraires y avoir aucun accez, ni

vent d'Ouest, ni de Midi qu'on appelle vents d'abas. Et c'est l'occasion

pourquoy les Hespagnols qui vont au Perou ont ordinairement plus de

peine gaigner les Canaries, qu'en tout le reste du voyage, à cause des

vents de Midi, qui commencent là à entrer en force: mais passé icelles

ilz cinglent aisément jusques à entrer en la Torride, où ilz trouvent

incontinent ce vent Oriental qui fuit le Soleil, & les chasse en poupe

de telle sorte, qu'à peine est-il plus besoin en tout le voyage de

toucher aux voiles. Pour cette raison il appellent ce grand trait de

mer, le Golphe des Dames, pour sa douceur & serenité. Et en fin arrivent

és iles de la Dominique, Guadelupe, Desirét, Marigualante, & les autres

qui sont en cette part comme les faux-bourgs des Indes. Mais au retour

ilz prennent un autre chemin, & viennent à la Havane chercher leur

hauteur hors le Tropique du Cancer, là où regnent les vents d'abas,

ainsi qu'entre les Tropiques le vent de Levant: léquels vens d'abas

leurs servent jusques à la veuë des Açores ou Tierceres, & de là à

Seville. Et pour le regard de la troisiéme raison, je di qu'en la grande

& pleine mer il n'y a point de Courans, ains les Courans se font quant

la mer resserrée entre deux terres ne trouve point son passage libre

pour continuer son flux, de maniere qu'elle est contrainte de roidir son

cours ainsi qu'un fleuve qui passe par un canal. Mais posons le cas que

son flux prenne là son origine; étant lent en cette haute & spacieuse

étenduë, il ne fait pas grand empechement aux navires d'aborder

l'Æquateur: & puis s'il y a six heures de flux contre les navigans, il y

en a autant pour eux au reflux, sans comprendre le chemin qu'il avancent

d'eux mémes sans l'aide du flot. Or ne suis-je point d'accord que le

principe du flot de la mer soit souz la ligne æquinoctiale, car il y a

plus d'apparence de croire qu'elle n'a qu'un flux qui va d'un Pole à

l'autre, en sorte que quand il est Ebe au Pole arctique il est flot au

Pole Antarctique; que de lui donner double flux: ce qu'il faudra faire

si on met le principe de ce flux, souz ladite ligne: si ce n'est qu'on

vueille dire que le flux de la mer est comme le bouillon d'un pot,

lequel s'étend de toutes parts, & tout à la fois egalement. Et si l'on

veut sçavoir la cause de ce vent Oriental qui est perpetuel souz cette

ligne, qui fait la ceinture du monde, je m'en arreteray volontiers au

jugement du docte naturaliste Joseph Acosta, lequel attribue ceci au

premier mobile dont le mouvement circulaire est si rapide qu'il meine à

la danse non seulement tous les autres cieux, mais aussi les elemens

plus legers, le feu & l'air, léquels tournent aussi quant & lui de

l'Orient en l'Occident en vint-quatre heures; la terre & l'eau demeurans

par leur trop grande pesanteur au centre du monde. Or ce mouvement est

d'autant plus grand, vehement & puissant, qu'il s'approche de la ligne

æquinoctiale, où est la plus grande circumference du tournoyement du

ciel, & diminuë cette vehemence à mesure qu'on s'approche de l'un & de

l'autre Tropique: si bien qu'és environs d'iceux, par je ne sçay quelle

repercussion du cours & mouvement de la Zone, les vapeurs que l'air

attire quant & soy (d'où procedent les vens qui courent d'Orient en

Occident) sont contraintes de retourner quasi au contraire; & de là

viennent les vens d'abas & Surouest communs & ordinaires hors les

Tropiques. Je di donc que la plus vray-semblable cause de la difficulté

qu'ont eu noz François de parvenir à la ligne æquinoctiale, a été qu'ilz

n'étoient pas encor eloignez de terre (témoins les pluies puantes, qui

ne venoient d'autre part que des vapeurs terrestres, qui sont grossieres

& malfaisantes) & ainsi se trouvoient enveloppez de certains vens

terrestres, d'autant plus divers que la terre est inegale, à cause des

montagnes & vallées, rivieres, lacs & situations de païs, & de quelques

vens maritimes, léquels rencontrans ce vent fort & Oriental conduit par

la force du Soleil, & le mouvement du premier mobile, ne pouvoient

passer outre du moins qu'avec un grand combat, qui arrétoit leurs

vaisseaux, & les dispersoit ça & là.

Quant aux pluies puantes déquelles je viens de parler, cela est tout

commun au long de la côte de la Guinée souz la Zone torride voisine de

la terre: voire est tellement contagieuse, que si elle tombe sur la

chair il s'y levera des pustules & grosses vessies, voire méme imprime

la tache de la puanteur és habillemens. D'ailleurs l'eau douce leur

faillit du moins elle se corrompit tellement par les ardantes chaleurs

du climat, qu'elle étoit remplie de vers, & falloit en la beuvant tenir

la tasse d'une main & se boucher le nez de l'autre, pour l'extréme

puanteur qui en sortoit. Le biscuit en fut de méme. Car les longues

pluies ayant penetré jusques dans la Soute, le gatèrent entierement si

bien qu'il falloit manger autant de vers que de pain. Ce qui eût eté

aucunement tolerable si étans en ce mauvais passage ils en fussent

bien-tôt sortis, mais ilz furent environ cinq semaines à tournoyer sans

pouvoir approcher de céte ligne equinoctiale, à laquelle en fin ils

arriverent avec un vent de Nort nord d'Est le 4e jour de Fevrier 1557.

Ici il est bon de dire pour les moins sçavans que cette partie du monde

est dite être souz la ligne æquinoctiale (autrement souz l'Æquateur)

pource que le Soleil venant à cette partie du ciel qui fait le milieu

entre les deux poles & ce qui arrive deux fois l'annee, sçavoir

l'onziéme de Mars, quand il s'approche de nous; & le treiziéme de

Septembre, quand il se recule pour porter l'Eté aux terres Antarctiques

les jours & les nuits sont égaux par tout le Et comme le Soleil ayant

passé cette ligne noz jours r'accourcissent, aussi venant au deça de la

méme ligne ilz diminuent aux regions Antarctiques. Or cette ligne n'est

qu'une chose imaginaire, mais il est necessaire user de ce mot pour

entendre la chose, & en sçavoir discourir. Et au surplus est à remarquer

que les peuples qui habitent souz cette ligne imaginaire ont en tout

temps les nuits & les jours égaux, pour raison dequoy aussi elle

pourroit bien étre dite æquinoctiale.

Or comme en beaucoup de choses on fait de ceremonies pour la souvenance,

aussi c'est la coutume des matelots (qui se rejouissent volontiers) de

faire la guerre à ceux qui n'ont encores passé la ligne æquinoctiale,

quand ils y arrivent. Ainsi ilz les plongent dans l'eau, ou leur donnent

la bascule, ou les attachent au grand mast pour en avoir memoire.

Toutefois il y a moyen de se racheter de cette condemnation en payant le

vin des compagnons.

Aydez de ce vent de Nor-nord'Est (comme nous avons dit) ilz franchirent

quatre degrés au delà de l'Equateur, d'où ilz commencerent à découvrir

le pole Antarctique, ayans demeuré long temps sans voir ni l'un ni

l'autre, tant à-cause de quelques calmes, que des vens divers que se

rencontrent environ le milieu du monde (que je prens souz ladite ligne

æquinoctiale) allans comme pour combattre & deposseder ce vent Oriental

que nous avons dit, lequel ne s'en étonne gueres. Et neantmoins encores

qu'on eût le vent à propos, si est-ce, qu'etant au milieu d'une si

grande circumference qu'est celle du ciel, il n'est pas possible de voir

l'un ou l'autre pole, moins les deux ensemble, si tôt qu'on est venu

souz ladite ligne, ains faut s'approcher de quelques degrez de l'un ou

de l'autre: d'autant que les deux poles sont comme deux points

imaginaires & immobiles, ainsi que le point milieu d'une roue à l'entour

duquel se fait le mouvement d'icelle, ou comme les deux points

invisibles qu'on se peut imaginer aux deux côtez d'une boule roulante,

par léquels voir tout ensemble il faudroit étre au centre de la dite

boule; aussi pour voir les deux poles ou essieux du monde, il faudroit

étre au centre de la terre. Mais y ayant grande distance de ce centre à

la superficie d'icelle, ou de la mer; de là vient que nonobstant la

rondeur de ces deux plus bas elemens, on ne peut si tôt appercevoir le

pole quand on est parvenu à la ligne æquinoctiale.

_Découverte de la terre du Bresil:_ Margaias _quels peuples: Façon de

troquer avec les_ Ou-etacas _peuple le plus barbare de tous les autres:

Haute roche apellée l'Emauraude de_ Mak-hé: _Cap de Frie: Arrivée des

François à la riviere de_ Ganabara, _où étoit le Sieur de Villegagnon._

Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617) · 第 162 / 303 题