CHAP. III

TANDIS que les Genevois disposoient les choses comme nous avons dit, le

sieur de Bois-le-Comte nevoeu du sieur de Villegagnon preparoit les

vaisseaux à Honfleur, léquels il fit equipper en guerre au nombre de

trois, aux dépens du Roy. Fourniz qu'ilz furent de vivres & autres

choses necessaires, les ancres furent levées, & se mirent en mer le

dix-neufiéme Novembre. Ledit sieur de Bois-le-Comte éleu Vice-Admiral de

cette flotte avoit quatre-vints personnes tant soldats que matelots dans

son vaisseau: dans le second y en avoit six-vints: dans le troisiéme il

y avoit environ quatre-vints-dix personnes, compris six jeunes garçons

qu'on y menoit pour apprendre le langage du païs: & cinq jeunes filles &

une femme pour les gouverner, afin de commencer à faire multiplier la

race des François par-dela.

Au partir les canonades ne manquerent, ni l'eclat des trompettes, ni le

son des tambours & fifres, selon la coutume des navires de guerre qui

vont en voyage. Au bout de quelques jours ils arriverent de bon vent aux

iles Fortunées, dites Canaries, où quelques matelots penserent mettre

pied à terre pour butiner quelque chose, mais ilz furent repoussez par

les Hespagnols qui les avoient apperceuz de loin. Le seziéme Decembre

ilz furent pris d'une forte tempéte qui mit à fonds une barque attachée

à un navire, en laquelle y avoit deux matelots pour la garde d'icelle,

qui penserent boire à tous leurs amis pour une derniere fois. Car il est

bien difficile en tel accident de sauver un homme parmi les fortes

vagues de la mer. Neantmoins aprés beaucoup de peine ilz furent sauvés

avec les cordages qu'on leur jeta. En cette tempéte arriva un hazard

fort remarquable & que je mettray volontiers ici (quoy que je ne me

vueille arréter à toutes les particularitez qu'a écrit Jean de Lery

autheur de l'histoire de ce voyage.) C'est que comme le cuisinier eut

mis un matin dessaler dans un cuvier du lard pour le repas, un coup de

mer sautant impetueusement sur le pont du navire, l'emporta plus de la

longueur d'une picque hors le bord (c'est à dire hors le navire) & une

autre vague venant à l'opposite, sans renverser ledit cuvier, de grand

roideur le rejetta au méme lieu dont il étoit party, avec ce qui étoit

dedans. Le méme autheur rapporte à propos un exemple de Valere le Grand

que j'ay dés y a long temps admiré: sçavoir d'un matelot qui vuidant

l'eau de la basse partie d'un navire (avec la pompe, comme il faut

presumer) fut jetté en mer par un coup de vague, & incontinent repoussé

dedans par une autre vague contraire.

Le dix-huitiéme dudit mois de Decembre noz François découvrirent la

grand'Canarie, ainsi appellée (je croy) à cause des Cannes de succre

qu'elle produit en abondance, & non pour-ce qu'elle produit grande

quantité de chiens, ainsi que disent Pline & Solin. A cette ile est

voisine celle qui est aujourd'hui appellée _Teneriffé_, de laquelle nous

avons parlé ci-dessus. Et puis que nous sommes sur le propos des iles

Canaries, il n'y a point danger de nous y arréter un petit, mémement veu

que la possession qu'en ont aujourd'hui les Hespagnols, ilz la doivent

aux François. Elles sont sept en nombre distantes de quarante &

cinquante lieuës les unes des autres, appellées par les Anciens d'un mot

general Fortunées, à cause de leur beauté, & pour le temperature de

l'air, n'y ayant jamais ni de froid, ni de chaud excessif, dont ne faut

s'étonner si plusieurs les ont pris pour les Hesperides, déquelles les

Poëtes ont chanté tant de fables. De ces sept il y en avoit ci-devant

quatre Chrétiennes, à sçavoir Lauzarette, Forteventure, la Gomere, &

l'ile de Fer. Les trois autres étoient peuplées d'Idolatres, qui sont

appellées la grand'Canarie, Teneriffé, & la Palme, mais aujourd'hui

j'entens qu'elles sont toutes Chrétiennes. Ces peuples avant le

Christianisme étoient barbares, toujours en guerre, & se tuoient l'un

l'autre comme bétes; & le plus fort, estoit celui qui emportoit la

seigneurie & domination d'entr'eux. Ils alloient nuds comme ceux de la

Nouvelle-France, & ne souffroient aucun approcher de leurs iles.

Neantmoins comme les Chrétiens se mettoient quelquefois aux aguets pour

les attraper, & envoyer vendre en Hespagne, il avenoit souvent

qu'eux-mémes étoient pris: mais les Barbares avoient cette humanité

qu'ilz ne tuoient point leurs prisonniers, ains leur faisoient faire le

plus vil exercice qu'ils estimoient étre possible, qui étoit d'écorcher

leurs chevres, & les depecer ainsi que font les Bouchers, jusques à ce

qu'ils eussent payé leur rançon: & lors ils étoient delivrez. Ç'a été

par le moyen de ces prisonniers que l'on a sceu ce qui est en leurs

iles, leurs coutumes & façons de vivre, que ne n'ay entrepris de

representer en ce lieu pour ne m'égarer de mon sujet. Mais je repeteray

ce que j'ay déja dit, que les Hespagnols doivent aux François la

possession qu'ils ont de ces iles, suivant le rapport qu'en fait Pierre

Martyr, celui qui a écrit l'histoire des Indes Occidentales, lequel en

parle en cette sorte. «Ces iles (dit-il) bien qu'elles fussent venuës à

la conoissance des anciens, si est-ce que la memoire en étoit effacée: &

en l'an mille quatre cens cinq il y eut un François de nation nommé

Guillaume de _Bentachor_, lequel ayant congé d'une Royne de Castille de

découvrir nouvelles terres, trouva les deux Canaries, qui ores se

nomment Lancelotte, & Forteventure, léquelles apres sa mort ses

heritiers vendirent aux Hespagnols, &c.» Ici peut-on remarquer que les

Hespagnols par envie, ou autrement, ont voulu obscurcir le nom, & la

gloire du premier qui a découvert ces iles, apres étre demeurées tant de

siecles comme ensevelies, & hors de la conoissance des hommes. Car ce

Guillaume de _Bentachor_ s'appelloit Betancourt, Gentil-homme de

Picardie, lequel par son testament supplia le Roy de Castille d'estre

protecteur des ses enfans: mais il aima mieux étre protecteur des iles

conquises par ledit Betancourt: comme il a fait, & y en a adjouté

d'autres, déquelles il a peu plus justement s'emparer.

Quant à la situation de ces iles tous sont aujourd'hui d'accord qu'elles

gisent par les vint-sept degrez & demi au-deça de l'Equateur. Et partant

les Geographes & historiens qui ont situé lédites iles par les dix-sept

degrés ou environ, en se trompant en ont trompé beaucoup d'autres,

s'étans en cela arretés au calcul de Ptolomée, lequel a marqué les iles

Fortunées au promontoire Arsinarie, qui sont les iles du Cap verd. Mais

il y a lieu d'excuser Ptolomée en cet endroit, & dire que ceux qui ont

transcrit ses livres ne pouvans discerner les nombres des Grecs, ont été

cause de l'erreur qui se trouve en cet autheur. Car il n'est point à

croire qu'un homme tel que lui, quine marche qu'avec une grande solidité

& doctrine, eût si lourdement choppé en ceci.

Noz François donc ayans passé les Canaries cotoyerent la Barbarie

habitée des Mores, qui est un païs fort bas, si bien qu'à perte de veuë

ilz découvroient des campagnes immenses, & leur sembloit qu'ilz deussent

aller fondre là dessus. Et comme ordinairement où est la force là est

l'insolence, noz gens se sentans forts d'hommes & d'armes, ne faisoient

difficulté d'attaquer quelque navire, ou caravelle si elle se

rencontroit à leur chemin, & prendre ce que bon leur sembloit. En quoy

je ne les veux louer; & valoit mieux faire des amis en s'établissant

paisiblement, que de proceder par ces voyes. Aussi Dieu n'a-il point

beni leurs entreprises. Es derniers voyages faits en la Nouvelle-France,

on y est allé honétement équippé, & y a eu moyen quelquefois (méme de ma

conoissance) de prendre le dessus du vent, & faire ammener les voiles à

plusieurs navires qui se sont rencontrez, mais on n'a jamais mis en

avant de leur faire tort. Aussi n'est-ce pas le dessein de ceux qui en

ce dernier temps veulent habiter la Nouvelle-France, léquelz ne

recherchent que ce que la mer & la terre par un juste exercice leur

acquerront, sans envier la fortune d'autrui.

[Illustration]

_Passage de la Zone Torride: où navigation difficile: & pourquoy: Et

source: Refutation des raisons de quelques autheurs: Route des

Hespagnols au Perou: De l'origine du flot de la mer: Vent Oriental

perpetuel souz la ligne æquinoctiale: Origine & causes d'icelui, des

vens d'abas, & de Midi: Pluies puantes sous la Zone Torride: Effets

d'icelles: Ligne æquinoctiale pourquoy ainsi dite: Pourquoy sous icelle

ne se vois ne l'un ne l'autre Pole._

Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617) · 第 161 / 303 题