CHAP. II

APRES que le sieur de Villegagnon eut dechargé ses vaisseaux, il pensa

d'en r'envoyer un en France, & quant & quant donner avis au Roy, &

Monsieur l'Admiral & autres, de tout son voyage, & de l'esperance

qu'avoit de faire là quelque chose de bon qui reussiroit à l'honneur de

Dieu, au service du Roy, & au soulagement de plusieurs des ses sujets.

Et pour ne manquer de secours & rafraichissement l'an suivant, & ne

demeurer là comme degradé (ainsi que ceux qui étoient anciennement

relegués en des iles par maniere de punition) conoissant qu'il ne

pouvoit rien faire sans ledit Admiral, & qu'il se falloit conformer à

son humeur, ou quitter l'entreprise, il écrivit aussi particulierement à

l'Eglise de Geneve & aux Ministres dudit lieu, les requerant de l'aider

autant qu'il leur seroit possible à l'avancement de son dessein, & à

cette fin qu'on lui envoyat des Ministres & autres personnes bien

instruites en la Religion Chrétienne pour endoctriner les Sauvages, &

les attirer à la conoissance de leur salut.

Les lettres receuës & leuës, les Genevois desireux de l'amplification de

leur Religion (comme chacun naturellement est porté à ce qui est de sa

secte) rendirent solennellement graces à Dieu de ce qu'ilz voyoient le

chemin preparé pour établir par-delà leur doctrine, & faire reluire la

lumiere de l'Evangile parmi ces peuples barbares sans Dieu, sans loy,

sans religion. Ledit sieur Admiral sollicita par lettres Philippe de

Corguilleray dit le sieur du Pont son voisin en la terre de Chatillon

sur Loin (lequel avoit quitté sa maison pour aller demeurer auprés de

Geneve) d'entreprendre le voyage pour conduire ceux qui se voudroient

acheminer au Bresil vers Villegagnon. L'Eglise de Geneve aussi l'en

pria, & les Ministres encor: si bien que, zele & affection, il postposa

le soin de sa femme & de ses enfans à cette entreprise, pour laquelle il

accepta ce dont il étoit requis.

On lui trouva nombre de jeunes hommes ayans bien étudié, léquelz furent

par l'examen trouvés capables de pouvoir instruire ces peuples en la

Religion Chrétienne. On lui fournit aussi d'artisans & ouvriers, selon

que Villegagnon avoit mandé, léquels sans apprehender la dure façon de

vivre qui leur étoit proposée en ce païs-là par les lettres dudit

Villegagnon (car il n'y avoit ni pain ni vin, mais au lieu de pain il

falloit user de certaine farine faite d'une racine blanche de laquelle

usent les Bresiliens, comme sera dit en ce méme chapitre) de gayeté de

coeur suivirent ledit sieur du Pont en nombre de quatorze, sans les

manouvriers. D'autres apprehendans la façon de vivre delà aimoient mieux

flairer l'odeur des cuisines Françoises, ou de Geneve, que le boucan du

Bresil: & conoitre ce païs-là par theorique plutot que par pratique.

Mais avant que les laisser mettre en chemin, il est besoin de dire ce

qui se faisoit en la France Antarctique du Bresil parmi la troupe que

Villegagnon y avoit menée. Ce que je feray suivant le memoire d'une

seconde lettre envoyée en France au mois de May, l'an mil cinq cens

cinquante-six, conceuë en ces mots:

Mes freres & meilleurs amis, &c. Deux jours aprés le partement des

navires (qui fut le quatorziéme jour de Fevrier mil cinq cens

cinquante-six) nous découvrimes une conjuration faite par tous les

artisans & manouvriers qu'avions amenez, qui étoient au nombre d'une

trentaine contre monsieur de Villegagnon, & tous nous autres qui étions

avec lui, dont n'y en avoit que huit de defense. Nous avons sceu que ce

avoit été conduit par un Truchement, lequel avoit été donné audit

Seigneur par un Gentil-homme Normand, qui avoit accompagné ledit

Seigneur jusques en ce lieu. Ce truchement étoit marié avec une femme

Sauvage, laquelle il ne vouloit ni laisser, ni la tenir pour femme. Or

ledit seigneur de Villegagnon, en son commencement regla sa maison en

hommes de bien, & craignant Dieu: defendant que nul homme n'eût affaire

à ces chiennes Sauvages, si l'on ne les prenoit pour femmes, & sur peine

de la mort. Ce Truchement avoit vécu (comme tous les autres vivent) en

la plus grande abomination & vie Epicurienne qu'il est possible de

raconter: sans Dieu, sans Foy, ne Loy, l'espace de sept ans. Pourtant

lui faisoit mal de laisser sa putain, & vie superieure, pour vivre en

homme de bien, & en compagnie de Chrétiens. Premierement il proposa

d'empoisonner monsieur de Villegagnon, & nous aussi: mais un de ses

compagnons l'en détourna. Puis s'addressa à ceux des artisans &

manouvriers, léquels il conoissoit vivre en regret, en grand travail, &

à peu de nourriture. Car par ce que l'on n'avoit rapporté vivres de

France, pour vivre en terre, il convint du premier jour laisser le

cidre, & au lieu boire de l'eau creuë. Et pour le biscuit s'accommoder à

une certaine farine du païs faicte de racines d'arbres, qui ont la

feuille comme le _Paoniamas_; & croit plus haut en hauteur qu'un homme.

Laquelle soudaine & repentine mutation fut trouvée étrange, mémement des

artisans qui n'étoient venus que pour la lucrative & profit particulier.

Joint les eaux difficiles, les lieux âpres & deserts, & labeur

incroyable qu'on leur donnoit, pour la necessité de se loger où nous

estions: parquoy aisément les seduit, leur proposant la grande liberté

qu'ils auroient, & les richesses aussi par aprés, déquelles il en

donneroient aux Sauvages en abandon, pour vivre à leur desir. Volontiers

s'accorderent ces pauvres gens, & à la chaude voulurent mettre le feu

aux poudres, qui avoient été mises en un cellier fait legerement sur

lequel nous couchions tous: mais aucuns ne le trouverent pas bon, parce

que toute la marchandise, meubles & joyaux que nous avions eussent été

perdus & n'y eussent rien gaigné. Ilz conclurent donc entr'eux de nous

venir saccager, & couper la gorge durant que nous serions en nôtre

premier somme. Toutefois ils y trouverent une difficulté, pour trois

Ecossois qu'avoit ledit seigneur pour sa garde, léquels pareillement ilz

s'efforcerent de seduire. Mais eux, aprés avoir conu leur mauvais

vouloir, & la chose étre certaine, m'en vindrent avertir, & decelerent

tout le fait. Ce à l'heure méme je declaray audit seigneur, & à mes

compagnons, pour y remedier. Nous y remediames soudainement, en prenant

quatre des principaux, qui furent mis à la chaine & aux fers devant

tous: l'autheur n'y étoit pas. Le lendemain, l'un de ceux qui étoit aux

fers se sentant conveincu, se traina prés de l'eau, & se noya

miserablement: un autre fut étranglé. Les autres servent ores comme

esclaves: le reste vit sans murmure, travaillant beaucoup plus

diligemment qu'auparavant. L'autheur truchement (par-ce qu'il n'y étoit

pas) fut averti que son affaire avoit été découverte. Il n'est retourné

depuis à nous, & se tient maintenant avec les Sauvages, ayant débauché

tous les autres Truchements de ladite terre, qui sont au nombre de vint

ou vint-cinq: léquels font & disent tout du pis qu'ilz peuvent pour nous

étonner, & nous faire retirer en France. Et par-ce qu'il est avenu que

les Sauvages ont été persecuté d'une fiévre pestilentieuse depuis que

nous sommes en terre, dont il en est mort plus de huit cens: ilz leur

ont persuadé que c'étoit Monsieur de Villegagnon qui les faisoit mourir:

parquoy ilz conçoivent une opinion contre nous en telle sorte qu'ilz

voudroient faire la guerre, si nous étions en terre continente: mais le

lieu ou nous sommes les retient. Ce lieu est une ilette de six cens pas

de long, & de cent de large, environnée de tous côtez de la mer, large &

long d'un côté & d'autre par la portée d'une coulevrine, qui est cause

qu'eux n'y peuvent approcher, quand leur frenesie les prent. Le lieu est

fort naturellement, & par art nous l'avons flanqué & remparé, tellement

que quand ilz nous viennent voir dans leurs auges & _almadies_ ilz

tremblent de crainte. Il est vray qu'il y a une incommodité d'eau douce,

mais nous y saisons une citerne qui pourra garder & contenir de l'eau,

au nombre que nous sommes, pour six mois. Nous avons du depuis perdu un

grand bateau & une barque, contre les roches: qui nous on faite grande

faute, pour-ce que nous ne sçaurions recouvrer ni eau, ni bois, ni

vivres, que par bateaux. Avec ce, un maitre charpentier & deux autres

manouvriers se sont allez rendre aux Sauvages, pour vivre plus à leur

liberté. Nonobstant Dieu nous a fait la grace de resister constamment à

toutes ces entreprises, ne nous deffians de sa misericorde. Léquelles

choses il nous a voulu envoyer, pour montrer que sa parole prend

difficilement racine en un lieu, afin que la gloire lui en soit

rapportée: mais aussi quand elle est enracinée elle dure à jamais. Ces

troubles m'ont empeché, que je n'ay peu reconoitre le païs, s'il y avoit

mineraux, ou autres choses singulieres: qui sera pour une autre fois.

L'on nous menace fort que les Portugais nos viendront assieger, mais la

bonté divine nous en gardera. Je vous supplie tous deux de m'écrire

amplement de vos nouvelles, &c. De la riviere de _Ganabara_ au païs du

Bresil en la France Antarctique, souz le Tropique du Capricorne, ce

vingt-cinquiéme jour de May, mille cinq cens cinquante-six. Vôtre bon

amy N. B.

Or pour revenir aux termes de ce que nous avions commencé à dire

touchant le voyage du sieur du Pont, les volontaires qui se rangerent de

sa troupe partirent de Geneve le dixiéme de Septembre mille cinq cens

cinquante-six, & allerent trouver ledit sieur Admiral en sa maison de

Chatillon sur Loin, où il les encouragea à poursuivre leur entreprise,

avec promesse de les assister pour le fait de la marine. De là ilz

vindrent à Paris, où durant un mois qu'ils y sejournerent, plusieurs

Gentils-hommes & autres avertis de leur voyage se joignirent avec eux.

Puis s'en allerent à Honfleur, où ils attendirent que leurs navires

fussent prets & appareillez pour faire voiles.

[Illustration]

_Seconde navigation faite au Bresil au dépens du Roy: Accident d'une

vague de mer: Discours des iles de Canarie: Barbarie païs fort bas:

Poissons volans, & autres pris en mer: Tortuës merveilleuses._

Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617) · 第 160 / 303 题