CHAP. I

EN l'an mille cinq cens cinquante-cinq le sieur de Villegagnon Chevalier

de Malte, se fachant en France & méme ayant (à ce qu'on dit) receu

quelque mécontentement en Bretagne, où il se tenoit lors, fit sçavoir en

plusieurs endroits le desir qu'il avoit de se retirer de la France, &

habiter en quelque lieu à l'écart, eloigné des soucis qui rongent

ordinairement la vie à ceux qui se trouvent enveloppés aux affaires du

monde de deça. Partant il jette l'oeil & son desir sur les terres du

Bresil, qui n'étoient encores occupées par aucuns Chrétiens, en

intention d'y mener des colonies Françoises, sans troubler l'Hespagnol

en ce qu'il avoit découvert & possedoit. Et d'autant que telle

entreprise ne se pouvoit bonnement faire sans l'avoeu, entremise,

consentement & authorité de l'Admiral, qui étoit pour lors Messire

Gaspar de Colligni imbeu des opinions de la Religion pretenduë reformée,

il fit entendre (soit par feinte ou autrement) audit sieur Admiral, & à

plusieurs Gentils-hommes & autres pretenduz reformez, que dés long temps

il avoit non seulement un desir extréme de se ranger en quelque païs

lointain où peüt librement, & purement servir à Dieu selon la

reformation de l'Evangile: mais aussi qu'il desiroit y preparer lieu à

tous ceux qui s'y voudroient retirer pour éviter les persecutions:

léquelles de fait étoient telles en ce temps contre les protestans, que

plusieurs d'entr'eux & de tout sexe & qualité, étoient en tout lieu du

Royaume de France, par Edits du Roy, & par arrets de la Cour de

Parlement, brulez vifs, & leurs biens confisquez. L'Admiral ayant

entendu cette resolution en parla au Roy Henry II lors regnant, aupres

duquel lui étoit bien venu, & lui discourut de la consequence de

l'affaire, & combien cela pourroit à l'avenir étre utile à la France si

Villegagnon homme entendu en beaucoup de choses, étant en cette volonté,

entreprenoit le voyage. Le Roy facile à persuader, mémement en ce qui

étoit de son service, accorda volontiers ce que l'Admiral lui proposa, &

fit donner à Villegagnon deux beaux navires équippez & fourniz

d'artillerie, & dix mille francs pour faire sa navigation. De laquelle

j'avois omis les particularitez pour n'en avoir sceu recouvrer les

memoires, mais sur le point que l'Imprimeur achevoit ce qui est de la

Floride, un de mes amis m'en a fourni de bien amples, léquels en ce

temps-là ont eté envoyez par deça de la France Antarctique par un des

gens dudit sieur de Villegagnon, dont voici la teneur.

L'an du Seigneur mille cinq cens cinquante-cinq, le douziéme jour de

Juillet, Monsieur de Villegagnon ayant mis ordre, & appareillé tout ce

qu'il lui sembloit estre convenable à son entreprise: accompagné de

plusieurs Gentils-hommes, manouvriers, & mariniers, equippa en guerre &

marchandise deux beaux vaisseaux, léquels le Roy Henry second de ce nom

lui avoit fait delivrer, du port chacun de deux cens tonneaux, munis &

garnis d'artillerie, tant pour la defense dédits vaisseaux, que pour en

delaisser en terre avec un hourquin de cent tonneaux, lequel portoit les

vivres, & autres choses necessaires en telle faction. Ces choses ainsi

bien ordonnées, commanda qu'on fit voile ledit jour sur les trois heures

aprés midi, de la ville du Havre de Grace, auquel lieu s'étoit fait son

embarquement. Pour lors la mer étoit belle, afflorée du vent North-est,

qui est Grec levant, lequel (s'il eust duré) étoit propre pour nôtre

navigation, & d'icelui eussions gaigné la terre Occidentale. Mais le

lendemain, & jours suivans il se changea au Suroest, auquel avions

droitement affaire: & tellement nous tourmenta, que fumes contraints

relacher à la côte d'Angleterre nommée la Blanquet, auquel lieu

mouillame les ancres, ayant esperance que la fureur de cetui vent

cesseroit, mais ce fut pour rien, car il nous convint icelles lever en

la plus grande diligence qu'on sçauroit dire, pour relacher & retourner

en France au lieu de Dieppe. Avec laquelle tourment il survint au

vaisseau auquel s'étoit embarqué ledit Seigneur de Villegagnon un tel

lachement d'eau, qu'en moins de demie heure l'on tiroit par des sentines

le nombre de huit à neuf cens batonnées d'eau, c'est à dire quatre cens

seaux: Qui étoit chose étrange & encore non ouïe à navire qui sort d'un

port. Par toutes ces choses nous entrames dans le havre de Dieppe, à

grande difficulté, parce que ledit havre n'a que trois brassées d'eau, &

nos vaisseaux tiroient deux brassées d'eau. Avec cela il y avoit grande

levée pour le vent qui ventoit, mais les Dieppois (selon leur coutume

louable & honéte) se trouverent en si grand nombre pour haller les

ammares & cables, que nous entrames par leur moyen le dix-septiéme jour

dudit mois. De celle venuë plusieurs de noz Gentils-hommes se

contenterent d'avoir veu la mer, accomplissant le proverbe: _Mare vidit

& fugit_. Aussi plusieurs soldats, manouvriers & artisans furent

degoutez & se retirent. Nous demeurames là l'espace de trois semaines,

tant pour attendre le vent bon, & second, que pour le radoubement

desdits navires. Puis aprés le vent retourna au Northest, duquel nous

nous mimes encore en mer, esperans toujours sortir hors les côtes &

prendre la haute mer. Ce que ne peumes, ains nous convint relacher au

Havre d'où nous étions partis, par la violence du vent qui nous fut

autant contraire qu'auparavant. Et là demeurames jusques à la veille

notre Dame de la mi-Aoust. Entre lequel chacun s'efforça de prendre

nouveaux raffraichissemens pour r'entrer encor, & pour la troisiéme

fois, en mer. Auquel jour nous apparut la clemence & benignité de nôtre

bon Dieu: car il appaisa le courroux de la mer, & le ciel furieux contre

nous, & les changea selon que nous lui avions demandé par noz prieres.

Quoy voyant, & que le vent pourroit durer de la bande d'où il étoit,

derechef avec plus grand espoir que n'aions encor eu, pour la troisiéme

fois nous nous embarquames & fimes voile ledit jour quatorziéme Aoust.

Celui vent nous favorisa tant, qu'il fit passer la Manche (qui est un

détroit entre l'Angleterre & Bretagne) le gouffre de Guyenne & de

Biscaye, Hespagne, Portugal, Le Cap de Saint Vincent, le détroit de

Gibraltar appellé les Colomnes de Hercules, les iles de Madere, & les

sept iles Fortunées, dites les Canaries. L'une déquelles reconnumes,

appellée le Pic Tanariffé, des anciens le Mont Atlas: & de cetui selon

les Cosmographes est dite la mer Atlantique: Ce Mont est

merveilleusement haut: il se peut voir de vint cinq lieuës. Nous en

approchames à la portée de canon le Dimanche vintiéme jour de nôtre

troisiéme embarquement. Du Havre de Grace jusques audit lieu il y a

quinze cens lieuës. Cetui est par les vint & huit degrés au Nort de la

ligne Torride. Il y croit, à ce que je puis entendre, des succres en

grande quantité, & de bons vins. Cette ile est habitée des Hespagnols,

comme nous sceumes: car comme nous pensions mouiller l'ancre pour

demander de l'eau douce, & des raffraichissemens, d'une belle Forteresse

située au pied d'une montagne, ilz deployerent une enseigne rouge nous

tirans deux ou trois coups de coulevrine, l'un déquels perça le

Vice-Amiral de notre compagnie, c'étoit sur l'heure de onze ou douze du

jour, qu'il faisoit une chaleur merveilleuse sans aucun vent. Ainsi il

nous convint soutenir leurs coups. Mais aussi de nôtre part nous les

canonames tant qu'il y eut plusieurs maisons rompues & brisées; les

femmes & enfans fuyoient par les champs. Si noz barques & bateaux

eussent eté hors les navires, je croi que nous eussions fait le Bresil

en cette belle ile. Il n'y eut qu'un de noz canoniers que se blessa en

tirant d'un cardinac, dont il mourut dix jours aprés. A la fin l'on vit

que nous ne pouvions rien pratiquer là que des coups: & pource nous nous

retirames en mer, approchans la côte de Barbarie, qui est une partie

d'Afrique. Nôtre vent fecond nous continua & passames la riviere de

Loyre en Barbarie, le Promontoire blanc, qui est souz le Tropique du

Cancer: & vimmes le huitiéme jour dudit mois en la hauteur du

Promontoire d'Æthiopie, où nous commençames à sentir la chaleur. De

l'ile qu'avions conuë, jusques audit Promontoire, il y a trois cens

lieuës. Cette chaleur extréme causa une fiévre pestilentieuse dans le

vaisseau où étoit ledit Seigneur, pour raison que les eaux étoient

puantes & tant infectes que c'étoit pitié, & les gens dudit navire ne se

pouvoient garder d'en boire. Cette fiévre fut tant contagieuse &

pernicieuse, que de cent personnes elle n'en épargna que dix, qui ne

fussent malades: & des nonante qui étoient malades, cinq moururent, qui

étoit chose pitoyable & pleine de pleurs. Ledit seigneur de Villegagnon

fut contraint soi retirer dans le Vic'Admiral, où il m'avois fait

embarquer, dans lequel nous étions dispos & fraiz, bien faschés

toutefois de l'accident qui étoit dans nôtre compagnon. Ce promontoire

est quatorze degrez prés de la Zone torride: & est la terre habitée des

Mores. Là nous faillit nôtre bon vent & fumes persecutez six jours

entiers de bonasses & calmes, & les soirs sur le Soleil couchant, des

tourbillons & vents les plus impetueux & furieux, joints avec pluie tant

puante, que ceux qui étoient mouillez de ladite pluie, soudain étoient

couverts de grosses pustules de ces vents tant furieux. Nous n'osions

partir, que bien peu, de la grand'voile de Papefust: toutefois le

Seigneur nous secourut: car il nous envoya le vent Suroest, contraire

neantmoins, mais nos étions trop Occidentaux. Ce vent fut toujours

fraiz, qui nous recrea merveilleusement l'esprit & le corps, & d'icelui

nous côtoyames la Guinée, approchans peu à peu de la Zone Torride:

laquelle trouvames tellement temperée (contre l'opinion des Anciens) que

celui qui étoit vétu n'avoit besoin de se depouiller pour la chaleur.

Nous passames ledit centre du monde le dixiéme Octobre prés les iles

saint Thomas, qui sont droit souz l'Equinoctial, prochaines de la terre

de Manicongo. Combien que ce chemin ne nous étoit propre, si est-ce

qu'il convenoit faire cette route-là, obeissans au vent qui nous étoit

contraire: & tellement y obeïmes que pour trois cens lieuës qu'avions

seulement à faire de droit chemin, nous en fimes mille ou quatorze cens.

Voire que si nous eussions voulu Promontoire de Bonne esperance, qui est

trente sept degrez deça la ligne en l'Inde Orientale, nous y eussions

plutot été qu'au Bresil. Cinq degrez North dudit Equateur, & cinq degrez

Suroest du méme Equateur, nous trouvames si grand nombre de poissons &

de diverses especes, que quelquefois nous pensions étre assechez sur

lédits poissons. Les especes sont Marsouins, Dauphins, Baleines,

Stadins, Dorades, Albacorins, Pelamides, & le poisson volant, que nous

voyons voler en troupe comme les étournaux en nôtre païs. Là nous

faillirent nos eaux, sauf celle des ruisseaux, laquelle était tant

puante & infecte, que nulle infection c'est à y comparer. Quand nous en

beuvions il nous falloit boucher les ïeux, & étouper le nez. Etant en

ces grandes perplexités & préque hors d'espoir de venir au Bresil, pour

le long chemin qui nous restoit, qui de neuf cent à mille lieuës, le

Seigneur Dieu nous envoya le vent au Suroüest, qui étoit le lieu où nous

avions affaire. Et tant fumes portez de ce bon vent, qu'un Dimanche

matin vintiéme Octobre eumes conoissance d'une belle ile, appellée dans

la Charte marine, l'ascension. Nous fumes tous rejouis de la voir, car

elle nous montroit où nous estions, & quelle distance y pouvoit avoir

jusques à la terre de l'Amérique. Elle est elevée de huit degrez & demi.

Nous n'en peumes approcher plus prés que d'une grande lieuë. C'est une

chose merveilleuse que de voir cette ile étant loin de la terre ferme de

cinq cens lieuës. Nous poursuivimes nôtre chemin avec un vent second, &

fimes tant par jour & par nuit que le 3e jour de Novembre, un Dimanche

matin, nous eumes conoissance de l'Inde Occidentale, quarte partie du

monde, dite Amérique, du nom de celui qui la découvrit l'an mille quatre

cens nonante trois. Il ne faut demander si nous eumes grande joye, & si

chacun rendoit graces au Seigneur, veu la pauvreté, & le long-temps

qu'il y avoit que nous étions partis. Ce lieu que nous découvrimes est

par vint degrez, appellé des Sauvages _Pararbre_. Il est habité des

Portugais, & d'une nation qui ont guerre mortelle avec ceux auquels nous

avons alliance. De ce lieu nous avons encore trois degrez jusques au

Tropique de Capricorne, qui valent octante lieuës. Nous arrivames le

dixiéme de Novembre en la riviere de _Ganabara_. Elle est droitement

souz le Tropique de Capricorne. Là nous mimes pied en terre, chantans

loüanges & action de graces au Seigneur. Nous y trouvames de cinq à six

cens Sauvages tout nuds, avec leurs arcs & fleches, nous signifians en

leurs langages que nous étions les bien venuz, nous offrans de leurs

biens, & faisans les feuz de joye de ce que nous étions venuz pour les

defendre contre les Portugais, & autres leurs ennemis mortels &

capitaux. Le lieu est naturellement beau & facile à garder, à raison que

l'entrée en est étroite, close des deux côtez de deux hauts monts. Au

milieu de la dite entrée (qui est, possible, de demie lieuë de large) y

a une roche longue de cent pieds, & large de soixante, sur laquelle

Monsieur de Villegagnon a fait un Fort de bois, y mettant une partie de

son artillerie, pour empecher que les ennemis ne viennent les

endommager. Cette riviere est tant spacieuse, que toutes les navires du

monde y seroient seurement. Elle est semee de preaux & iles fort belles,

garnies de bois toujours verds: à l'une déquelles (étant à la portee du

canon du lieu qu'il a fortifié) il a mis le reste de son artillerie &

tous ses gens, craignant que s'il se fut mis en terre ferme, les

Sauvages ne nous eussent saccagez pour avoir sa marchandise.

Voila le discours du premier voyage fait en la terre du Bresil; où je

reconois un grand defaut, soit au Chevalier de Villegagnon, soit en ceux

que l'avoient envoyé. Car que sert de prendre tant de peine pour aller à

une terre de conquéte, si ce n'est pour la posseder entierement? Et pour

la posseder il faut se camper en la terre ferme & la bien cultiver: car

en vain habitera-on en un païs s'il n'y a dequoy vivre. Que si on n'est

assez fort pour s'en faire à-croire, & commander aux peuples qui

occupent le païs, c'est folie d'entreprendre & s'exposer à tant de

dangers. I y a assez de prisons par tout sans en aller chercher si loin.

Quant à ce qui est des moeurs & coutumes des Bresiliens, & du rapport de

la terre, nous recueillerons au dernier livre tant ce que l'autheur du

Memoire sus-écrit en a dit, que ce que d'autres nous en ont laissé.

[Illustration]

_Renvoy de l'un des navires en France: Expedition des Genevois pour

envoyer au Bresil: Conjuration contre Villegagnon: Découverte d'icelle:

Punition de quelques-uns: Description du lieu & retraite des François:

Partement de l'escouade Genevoise._

Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617) · 第 159 / 303 题