CHAP. XIX

L'AN mille cinq cens soixante-sept le Capitaine Gourgues Gentil-homme

Bourdelois poussé d'un courage vrayment François, & du desir de relever

l'honneur de sa nation, fit un emprunt à ses amis, & vendit une partie

de ses biens pour dresser & fournir de tout le besoin trois moyens

navires portans cent cinquante soldats, avec quatre-vints mariniers

choisis souz le Capitaine Cazenove son Lieutenant & François Bourdelois

maitre sur les matelots. Puis partit le vint deuxiéme d'Aoust an susdit,

& aprés avoir quelque temps combattu les vents & tempétes contraires, en

fin arriva & territ à l'ile de _Cuba_. De là fut au Cap saint Antoine au

bout de l'ile de Cuba éloignée de la Floride environ deux cens lieuës,

où ledit Gourgues declara à ses gens son dessein d'il leur avoit

toujours celé, les priant & admonétant de ne l'abandonner si prés de

l'ennemi, si bien pourvus, & pour une telle occasion. Ce qu'ils lui

jurerent tous, & ce de si bon courage qu'ils ne pouvoient attendre la

pleine lune à passer le détroit de _Baham_, ainsi découvrirent la

Floride assez tôt, du Fort de laquelle les Hespagnols les saluerent de

deux canonades, estimans qu'ilz fussent de leur nation, & Gourgues leur

fit pareille salutation pour les entretenir en cet erreur, afin de les

surprendre avec plus d'avantage, passant outre neantmoins, & feignant

aller ailleurs, jusques à ce qu'il eut perdu le lieu de veuë, si que la

nuit venuë il descend à quinze lieuës du fort devant la riviere

_Tacadacourou_, que les François ont nommée Seine, pource qu'elle lur

sembla telle que celle de France: Puis ayant découvert la rive toute

bordée de Sauvages pourveuz d'arcs & fleches, leur envoya son Trompette

pour les asseurer (outre le signe de paix & d'amitié qu'il leur faisoit

faire des navires) qu'ilz n'étoient là venuz que pour renouer l'amitié &

confederation des François avec eux. Ce que le Trompette executa si bien

(pour y avoir demeuré souz Laudonniere) qu'il rapporta du _Paraousti

Satouriona_ un chevreuil & autres viandes pour rafraichissement: puis se

retirerent les Sauvages dansans en signe de joye, pour avertir tous les

_Paraoustis_ d'y retourner le lendemain. A quoy ilz ne manquerent: &

entre autres y étoient le grand _Satouriona Cacadocorou, Halmacanir,

Athore, Harpaha, Helmatré, Helycopile, Molona_, et autres avec leurs

armes accoutumées, léquelles reciproquement ilz laisserent pour conferer

ensemble avec plus d'assurance. _Satouriona_ étant allé trouver le

Capitaine Gourgues sur la rive, le fit seoir à son côté droit: & comme

Gourgues voulut parler, _Satouriona_ l'interrompit, & commença à lui

deduire des maux incroyables & continuelles indignitez que tous les

Sauvages, leurs femmes & enfans avoient receu des Hespagnols depuis leur

venuë, & le bon desir qu'il avoit de s'en venger pourveu qu'on le voulût

aider. A quoy Gourgues prétant le serment, & la confederation entr'eux

jurée, il leur donna quelques dagues, couteaux, miroirs, haches, &

autres marchandises à eux propres. Ce qu'ayant fait ilz demanderent

encore chacun une chemise pour se vétir en leurs jours solennels, & étre

enterrées avec eux à leur mort. Eus en recompense firent presens au

Capitaine Gourgues de ce qu'ils avoient, & se retirerent dansans fort

joyeux avec promesse de tenir le tout secret, &d'amener au méme lieu

bonnes troupes de leurs sujets tous embatonez pour se bien venger des

Hespagnols. Cependant Gourgues ayant interrogé Pierre de Bré natif du

Havre de Grace, autrefois échappé du Fort à travers les bois, tandis que

les Hespagnols tuoient les autres François, & depuis nourri par

_Satouriona_, qui le donna audit Gourgues, il se servit fort de ses

avis, sur léquels il envoya recognoitre le Fort & l'état des ennemis par

quelques-uns des siens conduits par _Olotataes_ neveu de _Satouriona_.

La demarche conclue, & le rendez-vous donné aux Sauvages au-delà la

riviere _Salinacani_, autrement Somme, il burent tous en grande

solennité leur breuvage dit _Cassine_ fait de jus de certaines herbes,

lequel ils onc accoutumé prendre quant ilz vont en lieux hazardeux,

parce qu'il leur ote la soif & la faim par vingt-quatre heures: & fallut

que Gourgues fit semblant d'en boire puis leverent les mains, & jurerent

tous de ne l'abandonner jamais. Ils eurent des difficultez grandes pour

les pluies & lieux pleins d'eau qu'il fallut passer avec du retardement

qui leur accroissoit la faim. Or avoient-ilz sceu que les Hespagnols

étoient quatre cens hommes de defenses repartis en trois Forts dressée &

flanqués, & bien accommodés sur la riviere de May. Car outre la

Caroline, ils en avoient encore fait deux autres plus bas vers

l'embouchure de la riviere, aux deux côtez d'icelle. Etant donc arrivé

assez prés, Gourgues delibere d'assaillir le Fort à la diane du matin

suivant: ce qu'il ne peut faire pour l'injure du ciel & obscurité de la

nuit. Le _Paraousti Helycopile_ le voyant faché d'y avoir failly

l'asseure de le conduite par un plus aisé, bien que plus long chemin: si

que le guidant par les bois il le meine en veuë du Fort, où il reconut

un quartier qui n'avoit que certains commencemens de fossez, si bien

qu'aprés avoir fait sonder la petite riviere qui se rend là, ilz la

passerent & aussi-tôt s'appreterent au combat la veille de Quasimodo en

Avril mil cinq cens soixante-huit. Tellement que Gourgues pour employer

ce feu de bonne volonté, donne vint arquebuziers à son Lieutenant

Cazenove, avec dix mariniers chargez de pots & grenades à feu pour

bruler la porte: puis attaque le Fort par autre endroit, aprés avoir un

peu harangué ses gens sur l'étrange trahison que ces Hespagnols avoient

joué à leurs compagnons. Mais apperceuz venans à téte baissée, à deux

cens pas du fort, le canonier monté sur la terrasse d'icelui, ayant crié

Arme, Arme, ce sont François, leur envoya deux coups d'une coulevrine

portant les armes de France prinse sur Laudonniere. Et comme il vouloit

recharger pour le trosiéme coup, _Olotocara_ transporté de passion

sortant de son rang monta sur une plate-forme, & lui passa sa picque à

travers le corps. Surquoy Gourgues d'avançant, & ayant ouï crier par

Cazenove que les Hespagnols sortis armés au cri de l'alarme

s'enfuyoient, tire cette part, & les enferme de sorte entre lui & son

Lieutenant, que de soixante il n'en rechappa que quinze reservés à méme

peine qu'ils avoient fait porter aux François. Les Hespagnols de l'autre

Fort ce-pendant ne cessent de tirer des canonades, qui incommodoient

beaucoup les nôtres. Gourgues voyans cela, se jette (suivi de

quatre-vints arquebuziers) dans une barque qui se trouva là bien à point

pour passer dans le bois joignant le fort, duquel il jugeoit que les

assiegez sortiroient pour se sauver à la faveur dudit bois dedans le

grand Fort, qui n'en étoit éloigné que d'une lieuë à l'autre part de la

riviere. Les Sauvages impatiens d'attendre le retour de la barque se

jettent tous en l'eau tenans leurs arcs & fleches élevées en une main, &

nageans de l'autre; en sorte que les Hespagnols voyans les deux rives

couvertes de si grand nombre d'hommes penserent fuir vers les bois, mais

tirez par les François, puis repoussez par les Sauvages, vers léquels

ilz se vouloient ranger, on leur otoit la vie plutot qu'ilz ne l'avoient

demandée: Somme que tous y finirent leurs jours hors-mis les quinze

qu'on reservoit à punition exemplaire. Et fit le Capitaine Gourgues

transporter tout ce qu'il trouva du deuxiéme Fort au premier, où il

vouloit se fermer pour prendre resolution contre le grand Fort, duquel

il ne sçavoit l'état.

_Hespagnol déguisé en Sauvage: Grande resolution d'un Indien: Approches

& prise du grand Fort: Demolition d'icelui, & des deux autres: Execution

des Hespagnols prisonniers: Regret des Sauvages au partir des François:

Retour de Gourgues en France: Et ce qui lui avint depuis._

Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617) · 第 156 / 303 题