CHAP. XX

CE n'étoit peu avancé d'avoir fait l'execution que nous avons dit en la

prise des deux petits Forts, mais il en restoit encore une bien

imporatante & plus difficile que les deux autres ensemble, qui étoit de

gaigner le grand Fort nommé la Caroline par les François, où y avoit

trois cens hommes bien munis, sous un brave Gouverneur, qui étoit homme

pour se faire bien battre en attendant secours. Gourgues donc ayant eu

le plan, la hauteur, les fortifications & avenuës dudit Fort par un

Sergent de bande Hespagnol son prisonnier, il fait dresser huit bonnes

écheles, & soulever tout le païs contre l'Hespagnol, & delibere sortir

sans lui donner loisir de débaucher les peuples voisins pour le venir

secourir. Cependant le Gouverneur envoye un Hespagnol deguisé en Sauvage

pour reconoitre l'état des François. Et bien que découvert par

_Olotocara_ il subtiliza tout ce qu'il peut pour faire croire qu'il

étoit du second Fort, duquel échappé, & ne voyant que Sauvages de toutes

parts, il s'étoit ainsi deguisé pour mieux parvenir aux François, de la

misericorde déquels il esperoit plus que de ces barbares. Confronté

toutefois avec le Sergent de bandes, & conveincu étre du grand Fort, il

fut de la reserve, aprés qu'il eut asseuré Gourgues qu'on le disoit

accompagné de deux mille François, crainte déquels ce qui restoit

d'Hespagnols au grand Fort étoient assés étonnés. Surquoy Gourgues

resolut de les presser en telle épouvente, & laissant son Enseigne avec

quinze arquebuziers pour la garde du Fort, & de l'entrée de la riviere,

fait de nuit partir les Sauvages pour s'embusquer dans les bois deçà &

delà la la riviere: puis part au matin, menant liez le Sergent &

l'espion pour lui montrer à l'oeil ce qu'ilz n'avoient fait entendre

qu'en peinture. S'étans acheminez, _Olotocara_ determiné Sauvage, qui

n'abandonnoit jamais le Capitaine, lui dit qu'il l'avoit bien servi, &

fait tout ce qu'il lui avoit commandé: qu'il s'asseuroit de mourir au

combat du grand Fort. Partant le prioit de donner à sa femme aprés sa

mort ce qu'il lui donneroit s'il ne mouroit point, afin qu'elle

l'enterrat avec lui. Le Capitaine Gourgues aprés l'avoir loué de sa

fidele vaillance, amour conjugal & genereux courage digne d'un honneur

immortel, répond qu'il l'aimoit mieux honorer vif que mort, & que Dieu

aidant le remeneroit victorieux.

Dés la découverte du Fort, les Hespagnols ne furent chiches de

canonades, mémement de deux doubles coulevrines, léquelles montées sur

un boulevert commandoient le long de la riviere. Ce qui fit retirer

Gourgues dans le bois, où étant il eut assez de couverture pour

s'approcher du Fort sans offense: Et avoit bien deliberé de demeurer là

jusques au matin, qu'il étoit resolu d'assaillir les Hespagnols par

escalade du côté du mont où le fossé ne lui sembloit assez flanqué pour

la deffense de ses courtines; mais le Gouverneur avança son desastre,

faisant sortir soixante arquebuziers, léquels coulez le long des fossez

s'avancerent pour découvrir le nombre & valeur des François: vint

déquelz se mettans souz Cazenove entre le Fort & les Hespagnols ja

sortis, leur coupent la retraite, pendant que Gourgues commande au reste

de les charger en téte, mais ne tire que de prés & coups qui portassent,

pour puis aprés les sagmenter plus aisément à coups d'épée. Ce qui fut

fait, mais tournans le dos aussi-tôt que chargez, & resserrez d'ailleurs

par Cazenove, tous y demeurerent. Dont le reste des assiegez furent si

effrayez qu'ilz ne sceurent prendre autre resolution pour garentir leur

vie, que par la fuite dans les bois prochains, où neantmoins rencontrez

par les fléches des Sauvages qui les y attendoient, furent aucuns

contraints de tourner téte, aimans mieux mourir par les mains des

François qui les poursuivoient, s'asseurans de ne pouvoir trouver lieu

de misericorde en l'une ni en l'autre nation qu'ils avoient également &

si fort outragée.

Le Fort pris fut trouvé bien pourveu de toute chose necessaire,

nommément de cinq double coulevrines, & quatre moyennes, avec plusieurs

autres pieces de toutes sortes: & dix-huit gros caques de poudre, &

toutes sortes d'armes, que Gourgues fit soudain charger en la barque,

non les poudres & autres meubles, d'autant que le feu emporta tout par

l'inadvertance d'un Sauvage, lequel faisant cuire du poisson, mit le feu

à une trainée de poudre faite & cachée par les Hespagnols pour fétoyer

les François au premier assaut.

Les restes des Hespagnols menés avec les autres, aprés que Gourgues leur

eut remontré l'injure qu'ils avoient fait sans occasion à toute la

nation Françoise, furent tous penduz aux branches des mémes arbres

qu'avoient été les François, cinq déquels avoient été étranglez par un

Hespagnol, qui se trouvant à un tel desastre, confessa la faute, & la

juste punition que Dieu lui faisoit souffrir. Et comme ils avoient mis

des écriteaux aux François, on leur en mit tout de méme en ces mots: _Je

ne fay ceci comme à Hespagnols, ni comme à mariniers, mais comme à

traitres, voleurs, & meurtriers._ Puis se voyant foible de gens pour

garder ces Forts, moins encore pour les peupler, & crainte aussi que

l'Hespagnol n'y retournast, à l'aide des Sauvages les mit tous rez pied,

rez terre en un jour. Cela fait il renvoye l'artillerie par eau à la

riviere de Seine où étoient ses vaisseaux: & quant à lui retourne à

pied, accompagné de quatre-vints arquebusiers armez sur le dos & meches

allumées, suiviz de quarante mariniers portant picques, pour le peu

d'asseurance de tant de Sauvages, toujours marchans en bataille, &

trouvans le chemin tout couvert d'indiens qui le venoient honorer de

presens & de louanges, comme au liberateur de tous les pars voisins. Une

vieille entre autres lui dit qu'elle ne se soucioit plus de mourir, puis

que les Hespagnols chassez elle avoit une autre fois veu les François en

la Floride. En fin arrivé, & trouvant ses navires prets à faire voile,

il conseilla les _Paraoustis_ de persister en l'amitié & confederation

ancienne qu'ils ont euë avec les Rois de France, qui les defendra contre

toutes les nations. Ce que tous lui promirent, fondant en larmes pour

son départ, & sur tous _Olotocara_. Pour léquels appaiser il leur promit

estre de retour dans douze lunes (ainsi content-ils leurs années) & que

son Roy leur envoyeroit armée, & force presens de couteaux, haches &

toutes autres choses de besoin. Cela fait il rendit graces à Dieu, avec

tous les siens, faisant lever les ancres le troisiéme May, cinq cens

soixante huit, & cinglerent si heureusement qu'en dix-sept jours ilz

firent onze cens lieuës, d'où continuans le sixiéme Juin arriverent à la

Rochelle.

Aprés les caresses qu'il receut des Rochelois il fit voile vers

Bourdeaux: mais il l'échappa belle. Car le jour méme qu'il partit de la

Rochelle arriverent dix-huit pataches & une roberge de deux cent

tonneaux chargés d'Hespagnols, léquels asseurez du desastre de la

Floride, venoient pour l'enlever, & lui faire une merveilleuse féte, &

le suivirent jusques à Blaye, mais il étoit ja rendu à Bourdeau.

Depuis le Roy d'Hespagne averti qu'on ne l'avoit sçeu attraper, ordonna

une grande somme de deniers à qui lui pourroit apporter sa téte: priant

en outre le Roy Charles d'en faire justice, comme d'un infracteur de

leur bonne alliance & confederation, sans faire mention que les siens

premierement avoient été infracteurs de cette confederation. Tellement

que Gourgues venu à Paris pour se presenter au Roy, & lui faire entendre

avec le succés de son voyage le moyen de remettre tout ce païs en son

obeissance, à quoy il protestoit d'employer sa vie & ses moyens, il eut

un recueil & réponse tant diverse, qu'il fut en fin forcé de se celer

long temps en la ville de Roüen environ l'an mil cinq cens soixante-dix:

& sans l'assistance de ses amis il eût été en danger. Ce qui le facha

merveilleusement, considerant les service par lui renduz tant au Roy

Charles, qu'à ses predecesseurs Rois de France. Car il avoit été en

toutes les armées qui s'étoient levées l'espace de vint-cinq trente ans,

& avec trente soldats avoit soutenu en qualité de Capitaine les efforts

d'une partie de l'armée Hespagnole en une place prés Seine, en laquelle

ses gens furent taillés en pieces, & lui mis en galere pour temoignage

de bonne guerre & bien rare faveur Hespagnole. Enfin pris du Turc, &

depuis par le Commandeur de Malte, il retourna en sa maison, où il ne

demeura oisif: mais dressa un voyage au Bresil, & en la mer du Su, &

depuis en la Floride: si que la Royne d'Angleterre desira l'avoir pour

le merite des ses vertus. Somme qu'en l'an quatre-vints deux il fut

choisi par Dom Anthoine pour conduire en titre d'admiral la flotte qu'il

deliberoit envoyer contre le Roy d'Hespagne lors qu'il s'empara du

Royaume de Portugal. Mais arrivé à Tours Il fut saisi d'une maladie qui

l'enleva de ce monde, au grand regret de ceux qui le conoissoient.

[Illustration: Neptune]

[Illustration]

SECOND

LIVRE DE L'HISTOIRE

DE LE NOUVELLE-FRANCE

Contenant les voyages faits souz le Sieur de

Villegagnon en la France

Antarctique du Bresil

Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617) · 第 157 / 303 题