CHAP. XVIII

LE Capitaine Ribaut opiniatré en sa premiere proposition, s'embarqua le

huitiéme de Septembre, & emmena avec lui trente-huit des gens du

Capitaine Laudonniere, ensemble son Enseigne. Ainsi ne lui demeura aucun

homme de commandement, car chacun suivit ledit Ribaut comme chef, au nom

duquel depuis son arrivée tous les cris & bans se faisoient. Le dixiéme

Septembre survint une tempéte si grande en mer, que jamais ne s'en étoit

veuë une pareille. Ce qui fut cause que Laudonniere remontra à ce qui

lui estot de gens le danger où ils étoient d'endurer beaucoup de maux,

s'il arrivoit inconvenient au Capitaine Ribaut & ceux qui étoient avec

lui: ayans les Hespagnols si prés d'eux, qui se fortifioient. Partant

qu'il falloit aviser à se remparer & racoutrer ce qui avoit été démoli.

Les vivres étoient petits; car méme le Capitaine Ribaut avoit emporté le

biscuit que Laudonniere avoit fait faire des farines Angloises, & ne

s'étoit ressenti d'aucune courtoisie dudit Ribaut, qui lui avoit

distribué son vivre comme à un simple soldat. Nonobstant toute leur

diligence ilz ne peurent achever leur cloture. En cette necessité donc

on fit la reveuë des hommes de defense, que se trouverent en bien petit

nombre. Car il y avait plus de quatre-vints que de goujats, que femmes,

& enfans, & bon nombre de ceux d'icelui Laudonniere encore estropiez de

la journée qu'ils eurent contre _Outina_. Cette reveuë faite le

Capitaine ordonne les gardes, déquelles il fit deux escouades pour se

soulager l'une l'autre.

La nuit d'entre le dix-neuf & vintiéme de Septembre un nommé la Vigne

étoit de garde avec son escouade, là où il fit tout le devoir, encore

qu'il pleût incessamment. Quand donc le jour fut venu, & qu'il vit la

pluie continuer mieux que devant, il eut pitié des sentinelles ainsi

mouillées: & pensant que les Hespagnols ne peussent venir en un si

étrange temps, il les fit retirer, & de fait lui-méme s'en alla en son

logis. Cependant quelqu'un qui avoit à faire hors le Fort, & le

trompette qui étoit allé sur le rempart, apperceurent une troupe

d'Hespagnols qui descendoient d'une montagnette, & commencerent à crier

alarmes, & méme le trompette. Ce qu'entendu, le Capitaine sort la

rondelle & l'épée au poing, & s'en va au milieu de la place cirant aprés

ses soldats. Aucuns de ceux qui avoient bonne volonté, allerent devers

la breche là où étoient les munitions de guerre, où ilz furent forcés et

tués. Par ce méme lieu deux Enseignes entrerent, léquelles furent

incontinent plantées. Deux autres Enseignes aussi entrerent du côté

d'ouest, où y avoit aussi une autre breche, à laquelle ceux qui se

presenterent furent tués & défaits. Le Capitaine allant pour secourir

une autre breche, trouva en téte une bonne troupe d'Hespagnols, qui ja

étoient entrés, & le repousserent jusques en la place, là où étant il

découvrit un nommé François Jean, l'un des mariniers qui deroberent les

barques dont a été parlé ci-dessus, lequel avoit amené & conduit les

Hespagnols. Et voyant Laudonniere il commença à dire, c'est le

Capitaine: & lui ruerent quelque coups de picques. Mais voyant la place

dé-ja prise & les enseignes plantées sur les rempars, & n'ayant qu'un

homme auprés de soy, il entra en la cour de son logis, dedans laquelle

il fut poursuivi; & n'eût été un pavillon qui étoit tendu, il eust été

pris: mais les Hespagnols qui le suivoient s'amuserent à couper les

cordes du pavillon, & cependant il se sauva par la breche du côté

d'Ouest, & s'en alla dans les bois, là où il trouva une quantité de ses

hommes qui s'étoient sauvés, du nombre déquels y en avoit trois ou

quatre fort blessés. Alors il leur dit: Enfans, puis que Dieu a voulu

que la fortune nous soit avenuë, il faut que nous mettions peine de

gagner à travers les marais jusques aux navires qui sont à l'embouchure

de la riviere. Les uns voulurent aller en un petit village qui étoit

dans les bois, les autres le suivirent au travers des roseaux dedans

l'eau, là où ne pouvant plus aller pour la maladie qui le renoit, il

envoya deux hommes sçachans vine nager, qui étoient auprés de lui, vers

les vaisseaux, pour les avertir de ce qui étoit avenu, & qu'ils le

vinssent secourir. Ilz ne sçeurent pour ce jour là gaigner les vaisseaux

pour les avertir, & fallut que toute la nuit il demeurât en l'eau

jusqu'aux épaules, avec un de ses hommes, qui jamais ne le voulut

abandonner. Le lendemain pensant mourir là, il se mit en devoir de prier

Dieu. Mais ceux des navires ayans sceu où il étoit, le vindrent trouver

en piteux état, & le porterent en la barque. Ils allerent aussi le long

de la riviere pour recuillir ceux qui s'étoient sauvez. Le Capitaine

ayant changé d'habits, dont on l'accommoda, ne voulut entrer dans les

navires, que premierement il n'allat avec la barque le long des roseaux

chercher les pauvres gens qui étoient épars, là où il en recuillit

dix-huit ou vint. Etant arrivé aux vaisseaux on lui conta comme le

Capitaine Jacques Ribaut neuveu de l'autre (qui étoit en son navire

distant du fort de deux arquebuzades) avoit parlementé avec les

Hespagnols, & que François Jean étoit allé en son navire, où il avoit

long-temps été, dont on s'emerveilla fort, veu que c'étoit l'autheur de

cette entreprise.

Aprés s'étre r'assemblés on parlementa de revenir en France, & des

moyens de s'accomoder. Ce que fait, le vint-cinquiéme de Septembre

Laudonniere & Jacques Ribaut firent voiles, & environ le vit-huitiéme

Octobre decouvrirent l'ile de Flores aux Açores, ayans assez

heureusement navigé, mais avec telle incommodité de vivres, qu'ilz

n'avoient que du biscuit & de l'eau. L'onziéme de Novembre ilz se

trouverent à soixante-quinze brasses d'eau, & s'étant trouvé le

Capitaine Laudonniere porté fut la côte de l'Angleterre ne Galles, il y

mit pied à terre, & renvoya le navire ne France, attendant qu'il se fût

un petit raffraichi, & peu aprés vint trouver le Roy pour lui rendre

compte de sa charge.

Voila l'issuë des affaires qui ne marchent par bonne conduite. Le

long-delay fait en l'embarquement du Capitaine Jean Ribaut: & les quinze

jours de temps qu'il employa à côtoyer la Floride avant que d'arriver à

la Caroline, ont été cause de la perte de tout. Car s'il fût arrivé

quand il pouvoit, sans s'amuser à aller de riviere en riviere, il eût eu

du temps pour décharger ses navires, & se mettre en bonne defense, & les

autres fussent revenuz paisiblement en France. Aussi lui a il fort mal

pris d'avoir voulu plutot suivre les conceptions de son esprit, que son

devoir. Car il n'eut point plutot laissé le Fort François pour se mettre

en mer aprés les navires Hespagnoles, que la tempéte le print, laquelle

à la fin le contraignit de faire naufrage contre la côte, là où tous ses

vaisseaux furent perdus, & lui à peine se peut-il sauver des ondes, pour

tomber entre les mains des Hespagnols qui le firent mourir & tous ceux

de sa troupe: je di mourir, mais d'une façon telle que les Canibales &

Lestrigons en auroient horreur. Car aprés plusieurs tourmens ilz

l'écorcherent cruelement (contre toutes les loix de guerre qui furent

jamais) & envoyerent sa peau en Europe. Exemple indigne de Chrétiens, &

d'une nation qui veut que l'on croye qu'elle marche d'un zele de

religion en la conquéte des terres Occidentales, ce que tout homme qui

sçait la verité de leurs histoires ne croira jamais. Je m'en rapporte à

ce qu'en écrit Dom Barthelemi de las Casas Moine Hespagnol, & Evéque de

Chiapa, qui a été present aux horribles massacres, boucheries, cruautés,

& inhumanités exercées sur les pauvres peuples qu'ils ont domtés en ces

parties-là, entre léquels il rapporte qu'en quarante cinq ans ils en ont

fait mourir & détruit vint millions: concluant que les Hespagnols ne

vont point és Indes y étans menez de l'honneur de Dieu, & du zele de sa

foy, ni pour secourir & avancer le salut à leurs prochains, ni aussi

pour servir à leur Roy, dequoy à faulses enseignes ilz se vantent: mais

l'avarice & l'ambition les y pousse, à fin de perpetuellement dominer

sur les Indiens en tyrans & diables. Ce sont les mots de l'Autheur;

lequel recite qu'on n'avoit (au temps qu'il y a été) non plus de soin

d'endoctriner & amener à salut ces pauvres peuples là, que s'ils eussent

été des bois, des pierres, des chiens, ou des chats: adjoutant qu'un

Jean Colmenero homme fantastique, ignorant & sot, à qui étoit donné une

grande ville ne commande, & lequel avoit charge d'ames, étant une fois

par lui examiné, ne sçavoit seulement faire le signe de la Croix: &

enquis quelle chose il enseignoit aux Indiens, il répondit qu'il les

donnoit aux diables, & que c'étoit assez qu'il leur disoit: _Per signin

sanctin cruces_. Cet autheur nous a laissé un Recueil, ou abbregé

intitulé, _Destruction des Indes par les Hespagnols_: meu à ce faire

voyant que tous ceux qui en écrivent les histoires, soit pour agréer,

soit par crainte, ou qu'ilz soient pensionnaires passent souz silence

leurs vices, cruautés, & tyrannies, afin qu'on les repute gens de bien.

Je mettrai ici seulement ce qu'il recite de ce qu'ils ont fait en l'ile

de _Cuba_, qui est la plus proche de la Floride.

En l'an mille cinq cens & onze (dit-il) passerent à l'ile de _Cuba_, où

il avint chose fort remarquable. Un _Cacique_ (c'est ce que les

Floridiens appellent _Paraousti_, Capitaine, ou Prince) grand seigneur

nommé _Hathues_, qui s'étoit transporté de l'ile Hespagnole & celle de

_Cuba_, avec beaucoup de ses gens pour fuir les cruautés & actes

inhumains des Hespagnols: Comme quelques Indiens lui disoient les

nouvelles que les Hespagnols venoient vers _Cuba_, il assembla son

peuple, & leur dit: Vous sçavez le bruit qui court que les Hespagnols

viennent par-deça, & sçavés aussi par experience comme ilz ont traité

tels & tels, & les gens de _Hayti_ (qui est l'ile Hespagnole voisine de

_Cuba_) ilz viennent faire le méme ici. Sçavez-vous pourquoy ilz le

font? Ilz répondirent que non, sinon (disoient-ilz) qu'ilz sont de leur

nature cruels & inhumains. Il leur dit: Ilz ne le font point seulement

pour cela, mais aussi parce qu'ils ont un Dieu lequel ils adorent& &

demande avoir beaucoup; & afin d'avoir de nous autres pour l'adorer, ilz

mettent peine à nous subjuguer, & ilz nous tuent. Il avoit auprés de soy

un coffret plein d'or & de joyaux, & dit: Voici le Dieu des Hespagnols.

Faisons luy s'il vous semble bon _Areytos_ (qui sont bals & danses); &

en ce faisant lui donnerons contentement, & commandera aux Hespagnols

qu'ilz ne nous facent point de deplaisir. Ilz répondirent tous à claire

voix: C'est bien dit, c'est bien dit. Et ainsi ilz danserent devant lui

jusques à se lasser. Et lors le seigneur _Hatuey_ dit: Regardez, quoy

qu'il en soit, si nous le garderons afin qu'il nous soit oté, car à la

fin ilz nous tuëront. Parquoy jettons le en la riviere. A quoy ilz

s'accorderent tous, & ainsi jetterent ce Dieu en une grande riviere qui

étoit là tout prés.

Ce seigneur & _Cacique_ alloit toujours fuyant les Hespagnols

incontinent, qu'ils arrivoient à l'ile de _Cube_, comme celui qui les

conoissoit trop, & il se defendoit quand il les rencontroit. A la fin il

fut pris, & brulé tout vif. Et comme il étoit attaché au pal, un

Religieux de sainct François homme saint lui dit quelques choses de

nôtre Dieu, & de nôtre Foy, léquelles il n'avoit jamais ouïes, & ne

pouvoient l'instruire en si peu de temps. Le Religieux adjouta que s'il

vouloit croire à ce qu'il lui disoit il iroit au ciel, où y a gloire &

repos eternel: s'il ne le croyoit point, il iroit en enfer pour y étre

tourmenté perpetuellement. Le _Cacique_ aprés y avoir un peu pensé,

demanda si les Hespagnols alloient au ciel. Le Religieux répondit

qu'ouï, quant aux bons. Le _Cacique_ à l'heure sans plus penser dit

qu'il ne vouloit point aller au ciel, mais en enfer, afin de ne se

trouver en la compagnie de telles gens. Et voici les louanges que Dieu &

nôtre Foy ont receu des Hespagnols qui sont allés aux Indes.

Une fois (poursuit l'Autheur) les Indiens venoient au devant de nous

nous recevoir avec des vivres & viandes delicates, & avec toute autre

caresse, de dix lieuës loin, & arrivés ilz nous donnerent grande

quantité de poisson, de pain, & autres viandes. Voila incontinent que le

diable se met és Hespagnols, & passent par l'épée en ma presence, sans

cause quelconque, plus de trois mille ames, qui étoient assis devant

nous, hommes, femmes, & enfans, je vis là si grandes cruautés, que

jamais hommes vivans n'en virent, ni n'en verront de semblables.

Une autre fois & quelques jours aprés, j'envoyay des messagers à tous

les Seigneurs de la province de _Havana_, les asseurant qu'ilz n'eussent

peur (car ils avoient ouï de mon credit) & que sans s'absenter ilz nous

vinssent voir, & qu'il ne leur seroit fait aucun déplaisir: car tout le

païs étoit effrayé des maux & tueries passées: & fis ceci par l'avis du

Capitaine méme. Quand nous fumes venu à la province, vint & un

_Caciques_ nous vindrent recevoir, léquels le Capitaine print

incontinent, rompant l'asseurance que je leur avoy donnée, & les voulut

le jour ensuivant bruler vifs, disant qu'il étoit expedient de faire

ainsi: qu'autrement ilz feroient quelque jour un mauvais tour. Je me

trouvay en une tres-grande peine pour les sauver du feu: toutefois à la

fin ils échapperent.

Apres que les Indiens de cette ile furent mis en la servitude & calamité

de ceux de l'ile Hespagnole: & qu'ilz virent qu'ilz mouroient &

perissoient tous sans aucun remede, les uns commencerent à s'enfuir aux

montagnes, les autres tous desesperez se pendirent, hommes, & femmes,

pendans quant & quant leurs enfans. Et par la cruauté d'un seul

Hespagnol que je conoy, il se pendit plus de deux cens Indiens, & est

mort de cette façon une infinité de gens.

Il y avoit en cette ile un officier du Roy, à qui ilz donnerent pour sa

part tris cens Indiens, dont au bout de tris mois il lui en étoit mort

au travail des minieres deux cens soixante: Apres ilz lui en donnerent

encore une fois autant, & plus, & les tua aussi bien: & autant qu'on lui

en donnoit, autant en tuoit-il, jusques à ce qu'il mourut, & que le

diable l'emporta.

En trois, ou quatre mois, moy present, il est mort plus de six mille

enfans, pour leur étre otez peres & meres qu'on avoit mis aux minieres.

Je vis aussi d'autres choses épouventables au depeuplement de cette ile,

laquelle c'est grand pitié de voir ainsi maintenant desolée.

Je n'ay voulu mettre que ceci des cruautez des Hespagnols en l'ile de

_Cuba_. Car qui voudroit écrire ce qu'ils ont fait en trois mille lieuës

de terre, on en pourroit faire un gros volume Tout de méme étoffe que ce

que dessus. Comme par exemple j'adjouteray ce que le méme dit des

cruautez faites és iles de Saint-Jean & de _Jamaïca_. Les Hespagnols

(dit-il) passerent à l'ile Saint-Jean & à celle de _Jamaïca_ (qui étoit

comme de jardins & ruches d'abeilles) ne l'an mille cinq cens neuf,

s'étans proposé la méme fin & but qu'ils avoient eu en l'ile Hespagnole,

faisans & commettans les brigandages & pechez susdits, & y adjoutans

davantage beaucoup de tres-grandes & notables cruautés, tuans, brulans,

rotissans, & jettans aux chiens, puis apres aussi opprimans,

tourmentans, & vexans en des minieres, & par autres travaux, jusques à

consumer & extirper tous ces pauvres innocens, qui étoient en ces deux

iles, jusques à six cens milles: voire je croy qu'ils étoient plus d'un

million: & il n'y a point aujourd'hui en chacune ile 200 personnes &

tous sont peris sans foy & sans sacremens.

Toutes léquelles cruautés, & cent mille autres, ce bon Evesque ne

pouvant supporter, il en fit ses remontrance & plaintes au Roy

d'Hespagne, qui ont été rédigées par écrit, au bout desquelles est la

protestation qu'il en a fait, appellant Dieu è témoin, & toutes les

hierarchies des Anges, & tous les Saints de la Cour celeste, & tous les

hommes du monde de méme ceux-là qui vivront ci apres, de la

certification qu'il en donne, & de la décharge de la conscience; en

l'année mille cinq cens quarante deux. Chose certes au recit de laquelle

paravanture ceux qui ont l'Hespagne en l'ame ne me croiront: mais ce que

j'ay dit n'est qu'une petite parcelle du contenu au livre de cet

Autheur, lequel les Hespagnols méme ne se dédaignent de citer avec ce

que dessus és livres qu'ils ont intitulez: Histoire du grand royaume de

la Chine. Et pour mieux confirmer telz scrupuleux, je les r'envoye

encore à un autre qui a décrit l'histoire naturele & morale des Indes

tant Orientales qu'Occidentales, Joseph Acosta, lequel quoy qu'il couvre

ces horribles cruautez (comme étant de la nation) toutefois en

addoucissant la chose il n'a peu se tenir de dire: _Mais nous autres à

present ne considerans rien de cela_ (il parle de la bonne police, &

entendement des Mexiquains) _nous y entrons par l'épée, sans les ouïr ni

entendre, &c._ Et ailleurs rendant la raison pourquoy les iles qu'on

appelle de Barlouënte, c'est à sçavoir l'Hespagnole, Cube, Port-riche, &

autres en ces environs sont aujourd'hui si peu habitées & _Pource_, dit

il, _qu'il y est resté peu d'Indiens naturels par l'inconsideration &

desordre des premiers conquereurs & peupleurs_. Par ces paroles se

reconoit qu'ilz disent une méme chose, mais l'un parle par zele, &

l'autre comme un homme qui ne veut scandalizer son païs.

Que s'ils ont fait telles choses aux Indiens: étans des-ja accoutumés au

carnage, il ne se faut étonner de ce qu'ils ont fait au Capitaine

Ribaut, & aux siens: & s'ils eussent tenu Laudonniere, il n'en eût pas

eu meilleur marché Car les François demeurez avec lui qui tomberent

entre leurs mains furent tous pendus, avec cet écriteau: _Je ne fay ce

ceci comme à François, mais comme à Lutheriens._ Je ne veux defendre les

Lutheriens: mais je diray que ce n'étoit aux Hespagnols de conoitre de

la Religion de sujets du Roy, mémement n'étans sur les terres d'eux

Hespagnols, mais sur ce qui appartenoit au Roy de son propre conquest.

Et puis que les François s'étoient abstenuz de les troubler (car la

rebellion de laquelle nous avons parlé ci-dessus ne vient point ici en

consideration) ilz les devoient tout-de-méme laisser en leurs limites, &

n'empecher l'avancement du nom Chrétien. Car quoy qu'il y eût des

pretendus Reformés, il y avoit aussi des Catholiques, & y en eût eu plus

abondamment avec le temps: là où maintenant ces pauvres peuples-là sont

encore en leur ignorance premiere.

Quelques hommes sots & trop scrupuleux diront qu'il vaut mieux les

laisser tels qu'ilz sont, que de leur donner une mauvaise teinture: Mais

je repliqueray que l'Apostre sainct Paul _se rejouissoit de ce que (quoy

que par envie & contention, & non purement) en quelque maniere que ce

fust, ou par feintise, ou en verité, Christ étoit annoncé._ Il est

difficile, voire impossible aux mortels d'amener tous les hommes à une

méme opinion, & principalement où il y va de choses qui peuvent étre

sujette à interpretation. L'Empereur Charles V aprés la Diete

d'Ausbourg, voyant qu'en vain il s'étoit travaillé apres une telle

chose, se depleut au monde & se fit moine: auquel genre de vie voulant

parmi son loisir accorder les horloges, puis qu'il n'avoit sceu accorder

les hommes, il y y perdit aussi sa peine & ne sceut onques faire

quelques sonnassent toutes ensemble, quoy qu'elles fussent de pareille

grandeur, & faites de méme main. C'eust été beaucoup d'avoir donné à ce

peuple quelque conoissance de Dieu, & par sa bonté & l'assistance de son

sainct Esprit il eût fait le reste. L'Admiral de Colligni n'a pas

toujours vécu: un autre eût fait des colonies purement Catholiques, &

eût revoqué les autres: & ne trouve point quant à moy que les Hespagnols

soient plus excusables ne leurs cruautez que les Lutheriens en leur

religion. Au reste les Terres-neuves & Occidentales étans d'une si

grande étendue que toute l'Europe ne suffiroit à peupler ce qui est de

vague, c'est une envie bien maudite, un ambition damnable, & une avarice

cruele aux Hespagnols de ne pouvoir souffrir que personne y aborde pour

y habiter; & une folie de se dire seuls seigneurs de ce dequoy personne

y ayant droit ne les a fait heritiers. Or cette cruauté barbaresque

exercée alencontre des François fut vengée deux ans aprés par le gentil

courage du Capitaine Gourgues, comme sera veu au chapitre suivant.

[Illustration]

_Entreprise haute & genereuse du Capitaine Gourgues pour relever

l'honneur des François en la Floride: Renouvellement d'alliance avec les

sauvages: Prise des deux plus petits Forts des Hespagnols._

Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617) · 第 155 / 303 题