LE Capitaine Ribaut opiniatré en sa premiere proposition, s'embarqua le
huitiéme de Septembre, & emmena avec lui trente-huit des gens du
Capitaine Laudonniere, ensemble son Enseigne. Ainsi ne lui demeura aucun
homme de commandement, car chacun suivit ledit Ribaut comme chef, au nom
duquel depuis son arrivée tous les cris & bans se faisoient. Le dixiéme
Septembre survint une tempéte si grande en mer, que jamais ne s'en étoit
veuë une pareille. Ce qui fut cause que Laudonniere remontra à ce qui
lui estot de gens le danger où ils étoient d'endurer beaucoup de maux,
s'il arrivoit inconvenient au Capitaine Ribaut & ceux qui étoient avec
lui: ayans les Hespagnols si prés d'eux, qui se fortifioient. Partant
qu'il falloit aviser à se remparer & racoutrer ce qui avoit été démoli.
Les vivres étoient petits; car méme le Capitaine Ribaut avoit emporté le
biscuit que Laudonniere avoit fait faire des farines Angloises, & ne
s'étoit ressenti d'aucune courtoisie dudit Ribaut, qui lui avoit
distribué son vivre comme à un simple soldat. Nonobstant toute leur
diligence ilz ne peurent achever leur cloture. En cette necessité donc
on fit la reveuë des hommes de defense, que se trouverent en bien petit
nombre. Car il y avait plus de quatre-vints que de goujats, que femmes,
& enfans, & bon nombre de ceux d'icelui Laudonniere encore estropiez de
la journée qu'ils eurent contre _Outina_. Cette reveuë faite le
Capitaine ordonne les gardes, déquelles il fit deux escouades pour se
soulager l'une l'autre.
La nuit d'entre le dix-neuf & vintiéme de Septembre un nommé la Vigne
étoit de garde avec son escouade, là où il fit tout le devoir, encore
qu'il pleût incessamment. Quand donc le jour fut venu, & qu'il vit la
pluie continuer mieux que devant, il eut pitié des sentinelles ainsi
mouillées: & pensant que les Hespagnols ne peussent venir en un si
étrange temps, il les fit retirer, & de fait lui-méme s'en alla en son
logis. Cependant quelqu'un qui avoit à faire hors le Fort, & le
trompette qui étoit allé sur le rempart, apperceurent une troupe
d'Hespagnols qui descendoient d'une montagnette, & commencerent à crier
alarmes, & méme le trompette. Ce qu'entendu, le Capitaine sort la
rondelle & l'épée au poing, & s'en va au milieu de la place cirant aprés
ses soldats. Aucuns de ceux qui avoient bonne volonté, allerent devers
la breche là où étoient les munitions de guerre, où ilz furent forcés et
tués. Par ce méme lieu deux Enseignes entrerent, léquelles furent
incontinent plantées. Deux autres Enseignes aussi entrerent du côté
d'ouest, où y avoit aussi une autre breche, à laquelle ceux qui se
presenterent furent tués & défaits. Le Capitaine allant pour secourir
une autre breche, trouva en téte une bonne troupe d'Hespagnols, qui ja
étoient entrés, & le repousserent jusques en la place, là où étant il
découvrit un nommé François Jean, l'un des mariniers qui deroberent les
barques dont a été parlé ci-dessus, lequel avoit amené & conduit les
Hespagnols. Et voyant Laudonniere il commença à dire, c'est le
Capitaine: & lui ruerent quelque coups de picques. Mais voyant la place
dé-ja prise & les enseignes plantées sur les rempars, & n'ayant qu'un
homme auprés de soy, il entra en la cour de son logis, dedans laquelle
il fut poursuivi; & n'eût été un pavillon qui étoit tendu, il eust été
pris: mais les Hespagnols qui le suivoient s'amuserent à couper les
cordes du pavillon, & cependant il se sauva par la breche du côté
d'Ouest, & s'en alla dans les bois, là où il trouva une quantité de ses
hommes qui s'étoient sauvés, du nombre déquels y en avoit trois ou
quatre fort blessés. Alors il leur dit: Enfans, puis que Dieu a voulu
que la fortune nous soit avenuë, il faut que nous mettions peine de
gagner à travers les marais jusques aux navires qui sont à l'embouchure
de la riviere. Les uns voulurent aller en un petit village qui étoit
dans les bois, les autres le suivirent au travers des roseaux dedans
l'eau, là où ne pouvant plus aller pour la maladie qui le renoit, il
envoya deux hommes sçachans vine nager, qui étoient auprés de lui, vers
les vaisseaux, pour les avertir de ce qui étoit avenu, & qu'ils le
vinssent secourir. Ilz ne sçeurent pour ce jour là gaigner les vaisseaux
pour les avertir, & fallut que toute la nuit il demeurât en l'eau
jusqu'aux épaules, avec un de ses hommes, qui jamais ne le voulut
abandonner. Le lendemain pensant mourir là, il se mit en devoir de prier
Dieu. Mais ceux des navires ayans sceu où il étoit, le vindrent trouver
en piteux état, & le porterent en la barque. Ils allerent aussi le long
de la riviere pour recuillir ceux qui s'étoient sauvez. Le Capitaine
ayant changé d'habits, dont on l'accommoda, ne voulut entrer dans les
navires, que premierement il n'allat avec la barque le long des roseaux
chercher les pauvres gens qui étoient épars, là où il en recuillit
dix-huit ou vint. Etant arrivé aux vaisseaux on lui conta comme le
Capitaine Jacques Ribaut neuveu de l'autre (qui étoit en son navire
distant du fort de deux arquebuzades) avoit parlementé avec les
Hespagnols, & que François Jean étoit allé en son navire, où il avoit
long-temps été, dont on s'emerveilla fort, veu que c'étoit l'autheur de
cette entreprise.
Aprés s'étre r'assemblés on parlementa de revenir en France, & des
moyens de s'accomoder. Ce que fait, le vint-cinquiéme de Septembre
Laudonniere & Jacques Ribaut firent voiles, & environ le vit-huitiéme
Octobre decouvrirent l'ile de Flores aux Açores, ayans assez
heureusement navigé, mais avec telle incommodité de vivres, qu'ilz
n'avoient que du biscuit & de l'eau. L'onziéme de Novembre ilz se
trouverent à soixante-quinze brasses d'eau, & s'étant trouvé le
Capitaine Laudonniere porté fut la côte de l'Angleterre ne Galles, il y
mit pied à terre, & renvoya le navire ne France, attendant qu'il se fût
un petit raffraichi, & peu aprés vint trouver le Roy pour lui rendre
compte de sa charge.
Voila l'issuë des affaires qui ne marchent par bonne conduite. Le
long-delay fait en l'embarquement du Capitaine Jean Ribaut: & les quinze
jours de temps qu'il employa à côtoyer la Floride avant que d'arriver à
la Caroline, ont été cause de la perte de tout. Car s'il fût arrivé
quand il pouvoit, sans s'amuser à aller de riviere en riviere, il eût eu
du temps pour décharger ses navires, & se mettre en bonne defense, & les
autres fussent revenuz paisiblement en France. Aussi lui a il fort mal
pris d'avoir voulu plutot suivre les conceptions de son esprit, que son
devoir. Car il n'eut point plutot laissé le Fort François pour se mettre
en mer aprés les navires Hespagnoles, que la tempéte le print, laquelle
à la fin le contraignit de faire naufrage contre la côte, là où tous ses
vaisseaux furent perdus, & lui à peine se peut-il sauver des ondes, pour
tomber entre les mains des Hespagnols qui le firent mourir & tous ceux
de sa troupe: je di mourir, mais d'une façon telle que les Canibales &
Lestrigons en auroient horreur. Car aprés plusieurs tourmens ilz
l'écorcherent cruelement (contre toutes les loix de guerre qui furent
jamais) & envoyerent sa peau en Europe. Exemple indigne de Chrétiens, &
d'une nation qui veut que l'on croye qu'elle marche d'un zele de
religion en la conquéte des terres Occidentales, ce que tout homme qui
sçait la verité de leurs histoires ne croira jamais. Je m'en rapporte à
ce qu'en écrit Dom Barthelemi de las Casas Moine Hespagnol, & Evéque de
Chiapa, qui a été present aux horribles massacres, boucheries, cruautés,
& inhumanités exercées sur les pauvres peuples qu'ils ont domtés en ces
parties-là, entre léquels il rapporte qu'en quarante cinq ans ils en ont
fait mourir & détruit vint millions: concluant que les Hespagnols ne
vont point és Indes y étans menez de l'honneur de Dieu, & du zele de sa
foy, ni pour secourir & avancer le salut à leurs prochains, ni aussi
pour servir à leur Roy, dequoy à faulses enseignes ilz se vantent: mais
l'avarice & l'ambition les y pousse, à fin de perpetuellement dominer
sur les Indiens en tyrans & diables. Ce sont les mots de l'Autheur;
lequel recite qu'on n'avoit (au temps qu'il y a été) non plus de soin
d'endoctriner & amener à salut ces pauvres peuples là, que s'ils eussent
été des bois, des pierres, des chiens, ou des chats: adjoutant qu'un
Jean Colmenero homme fantastique, ignorant & sot, à qui étoit donné une
grande ville ne commande, & lequel avoit charge d'ames, étant une fois
par lui examiné, ne sçavoit seulement faire le signe de la Croix: &
enquis quelle chose il enseignoit aux Indiens, il répondit qu'il les
donnoit aux diables, & que c'étoit assez qu'il leur disoit: _Per signin
sanctin cruces_. Cet autheur nous a laissé un Recueil, ou abbregé
intitulé, _Destruction des Indes par les Hespagnols_: meu à ce faire
voyant que tous ceux qui en écrivent les histoires, soit pour agréer,
soit par crainte, ou qu'ilz soient pensionnaires passent souz silence
leurs vices, cruautés, & tyrannies, afin qu'on les repute gens de bien.
Je mettrai ici seulement ce qu'il recite de ce qu'ils ont fait en l'ile
de _Cuba_, qui est la plus proche de la Floride.
En l'an mille cinq cens & onze (dit-il) passerent à l'ile de _Cuba_, où
il avint chose fort remarquable. Un _Cacique_ (c'est ce que les
Floridiens appellent _Paraousti_, Capitaine, ou Prince) grand seigneur
nommé _Hathues_, qui s'étoit transporté de l'ile Hespagnole & celle de
_Cuba_, avec beaucoup de ses gens pour fuir les cruautés & actes
inhumains des Hespagnols: Comme quelques Indiens lui disoient les
nouvelles que les Hespagnols venoient vers _Cuba_, il assembla son
peuple, & leur dit: Vous sçavez le bruit qui court que les Hespagnols
viennent par-deça, & sçavés aussi par experience comme ilz ont traité
tels & tels, & les gens de _Hayti_ (qui est l'ile Hespagnole voisine de
_Cuba_) ilz viennent faire le méme ici. Sçavez-vous pourquoy ilz le
font? Ilz répondirent que non, sinon (disoient-ilz) qu'ilz sont de leur
nature cruels & inhumains. Il leur dit: Ilz ne le font point seulement
pour cela, mais aussi parce qu'ils ont un Dieu lequel ils adorent& &
demande avoir beaucoup; & afin d'avoir de nous autres pour l'adorer, ilz
mettent peine à nous subjuguer, & ilz nous tuent. Il avoit auprés de soy
un coffret plein d'or & de joyaux, & dit: Voici le Dieu des Hespagnols.
Faisons luy s'il vous semble bon _Areytos_ (qui sont bals & danses); &
en ce faisant lui donnerons contentement, & commandera aux Hespagnols
qu'ilz ne nous facent point de deplaisir. Ilz répondirent tous à claire
voix: C'est bien dit, c'est bien dit. Et ainsi ilz danserent devant lui
jusques à se lasser. Et lors le seigneur _Hatuey_ dit: Regardez, quoy
qu'il en soit, si nous le garderons afin qu'il nous soit oté, car à la
fin ilz nous tuëront. Parquoy jettons le en la riviere. A quoy ilz
s'accorderent tous, & ainsi jetterent ce Dieu en une grande riviere qui
étoit là tout prés.
Ce seigneur & _Cacique_ alloit toujours fuyant les Hespagnols
incontinent, qu'ils arrivoient à l'ile de _Cube_, comme celui qui les
conoissoit trop, & il se defendoit quand il les rencontroit. A la fin il
fut pris, & brulé tout vif. Et comme il étoit attaché au pal, un
Religieux de sainct François homme saint lui dit quelques choses de
nôtre Dieu, & de nôtre Foy, léquelles il n'avoit jamais ouïes, & ne
pouvoient l'instruire en si peu de temps. Le Religieux adjouta que s'il
vouloit croire à ce qu'il lui disoit il iroit au ciel, où y a gloire &
repos eternel: s'il ne le croyoit point, il iroit en enfer pour y étre
tourmenté perpetuellement. Le _Cacique_ aprés y avoir un peu pensé,
demanda si les Hespagnols alloient au ciel. Le Religieux répondit
qu'ouï, quant aux bons. Le _Cacique_ à l'heure sans plus penser dit
qu'il ne vouloit point aller au ciel, mais en enfer, afin de ne se
trouver en la compagnie de telles gens. Et voici les louanges que Dieu &
nôtre Foy ont receu des Hespagnols qui sont allés aux Indes.
Une fois (poursuit l'Autheur) les Indiens venoient au devant de nous
nous recevoir avec des vivres & viandes delicates, & avec toute autre
caresse, de dix lieuës loin, & arrivés ilz nous donnerent grande
quantité de poisson, de pain, & autres viandes. Voila incontinent que le
diable se met és Hespagnols, & passent par l'épée en ma presence, sans
cause quelconque, plus de trois mille ames, qui étoient assis devant
nous, hommes, femmes, & enfans, je vis là si grandes cruautés, que
jamais hommes vivans n'en virent, ni n'en verront de semblables.
Une autre fois & quelques jours aprés, j'envoyay des messagers à tous
les Seigneurs de la province de _Havana_, les asseurant qu'ilz n'eussent
peur (car ils avoient ouï de mon credit) & que sans s'absenter ilz nous
vinssent voir, & qu'il ne leur seroit fait aucun déplaisir: car tout le
païs étoit effrayé des maux & tueries passées: & fis ceci par l'avis du
Capitaine méme. Quand nous fumes venu à la province, vint & un
_Caciques_ nous vindrent recevoir, léquels le Capitaine print
incontinent, rompant l'asseurance que je leur avoy donnée, & les voulut
le jour ensuivant bruler vifs, disant qu'il étoit expedient de faire
ainsi: qu'autrement ilz feroient quelque jour un mauvais tour. Je me
trouvay en une tres-grande peine pour les sauver du feu: toutefois à la
fin ils échapperent.
Apres que les Indiens de cette ile furent mis en la servitude & calamité
de ceux de l'ile Hespagnole: & qu'ilz virent qu'ilz mouroient &
perissoient tous sans aucun remede, les uns commencerent à s'enfuir aux
montagnes, les autres tous desesperez se pendirent, hommes, & femmes,
pendans quant & quant leurs enfans. Et par la cruauté d'un seul
Hespagnol que je conoy, il se pendit plus de deux cens Indiens, & est
mort de cette façon une infinité de gens.
Il y avoit en cette ile un officier du Roy, à qui ilz donnerent pour sa
part tris cens Indiens, dont au bout de tris mois il lui en étoit mort
au travail des minieres deux cens soixante: Apres ilz lui en donnerent
encore une fois autant, & plus, & les tua aussi bien: & autant qu'on lui
en donnoit, autant en tuoit-il, jusques à ce qu'il mourut, & que le
diable l'emporta.
En trois, ou quatre mois, moy present, il est mort plus de six mille
enfans, pour leur étre otez peres & meres qu'on avoit mis aux minieres.
Je vis aussi d'autres choses épouventables au depeuplement de cette ile,
laquelle c'est grand pitié de voir ainsi maintenant desolée.
Je n'ay voulu mettre que ceci des cruautez des Hespagnols en l'ile de
_Cuba_. Car qui voudroit écrire ce qu'ils ont fait en trois mille lieuës
de terre, on en pourroit faire un gros volume Tout de méme étoffe que ce
que dessus. Comme par exemple j'adjouteray ce que le méme dit des
cruautez faites és iles de Saint-Jean & de _Jamaïca_. Les Hespagnols
(dit-il) passerent à l'ile Saint-Jean & à celle de _Jamaïca_ (qui étoit
comme de jardins & ruches d'abeilles) ne l'an mille cinq cens neuf,
s'étans proposé la méme fin & but qu'ils avoient eu en l'ile Hespagnole,
faisans & commettans les brigandages & pechez susdits, & y adjoutans
davantage beaucoup de tres-grandes & notables cruautés, tuans, brulans,
rotissans, & jettans aux chiens, puis apres aussi opprimans,
tourmentans, & vexans en des minieres, & par autres travaux, jusques à
consumer & extirper tous ces pauvres innocens, qui étoient en ces deux
iles, jusques à six cens milles: voire je croy qu'ils étoient plus d'un
million: & il n'y a point aujourd'hui en chacune ile 200 personnes &
tous sont peris sans foy & sans sacremens.
Toutes léquelles cruautés, & cent mille autres, ce bon Evesque ne
pouvant supporter, il en fit ses remontrance & plaintes au Roy
d'Hespagne, qui ont été rédigées par écrit, au bout desquelles est la
protestation qu'il en a fait, appellant Dieu è témoin, & toutes les
hierarchies des Anges, & tous les Saints de la Cour celeste, & tous les
hommes du monde de méme ceux-là qui vivront ci apres, de la
certification qu'il en donne, & de la décharge de la conscience; en
l'année mille cinq cens quarante deux. Chose certes au recit de laquelle
paravanture ceux qui ont l'Hespagne en l'ame ne me croiront: mais ce que
j'ay dit n'est qu'une petite parcelle du contenu au livre de cet
Autheur, lequel les Hespagnols méme ne se dédaignent de citer avec ce
que dessus és livres qu'ils ont intitulez: Histoire du grand royaume de
la Chine. Et pour mieux confirmer telz scrupuleux, je les r'envoye
encore à un autre qui a décrit l'histoire naturele & morale des Indes
tant Orientales qu'Occidentales, Joseph Acosta, lequel quoy qu'il couvre
ces horribles cruautez (comme étant de la nation) toutefois en
addoucissant la chose il n'a peu se tenir de dire: _Mais nous autres à
present ne considerans rien de cela_ (il parle de la bonne police, &
entendement des Mexiquains) _nous y entrons par l'épée, sans les ouïr ni
entendre, &c._ Et ailleurs rendant la raison pourquoy les iles qu'on
appelle de Barlouënte, c'est à sçavoir l'Hespagnole, Cube, Port-riche, &
autres en ces environs sont aujourd'hui si peu habitées & _Pource_, dit
il, _qu'il y est resté peu d'Indiens naturels par l'inconsideration &
desordre des premiers conquereurs & peupleurs_. Par ces paroles se
reconoit qu'ilz disent une méme chose, mais l'un parle par zele, &
l'autre comme un homme qui ne veut scandalizer son païs.
Que s'ils ont fait telles choses aux Indiens: étans des-ja accoutumés au
carnage, il ne se faut étonner de ce qu'ils ont fait au Capitaine
Ribaut, & aux siens: & s'ils eussent tenu Laudonniere, il n'en eût pas
eu meilleur marché Car les François demeurez avec lui qui tomberent
entre leurs mains furent tous pendus, avec cet écriteau: _Je ne fay ce
ceci comme à François, mais comme à Lutheriens._ Je ne veux defendre les
Lutheriens: mais je diray que ce n'étoit aux Hespagnols de conoitre de
la Religion de sujets du Roy, mémement n'étans sur les terres d'eux
Hespagnols, mais sur ce qui appartenoit au Roy de son propre conquest.
Et puis que les François s'étoient abstenuz de les troubler (car la
rebellion de laquelle nous avons parlé ci-dessus ne vient point ici en
consideration) ilz les devoient tout-de-méme laisser en leurs limites, &
n'empecher l'avancement du nom Chrétien. Car quoy qu'il y eût des
pretendus Reformés, il y avoit aussi des Catholiques, & y en eût eu plus
abondamment avec le temps: là où maintenant ces pauvres peuples-là sont
encore en leur ignorance premiere.
Quelques hommes sots & trop scrupuleux diront qu'il vaut mieux les
laisser tels qu'ilz sont, que de leur donner une mauvaise teinture: Mais
je repliqueray que l'Apostre sainct Paul _se rejouissoit de ce que (quoy
que par envie & contention, & non purement) en quelque maniere que ce
fust, ou par feintise, ou en verité, Christ étoit annoncé._ Il est
difficile, voire impossible aux mortels d'amener tous les hommes à une
méme opinion, & principalement où il y va de choses qui peuvent étre
sujette à interpretation. L'Empereur Charles V aprés la Diete
d'Ausbourg, voyant qu'en vain il s'étoit travaillé apres une telle
chose, se depleut au monde & se fit moine: auquel genre de vie voulant
parmi son loisir accorder les horloges, puis qu'il n'avoit sceu accorder
les hommes, il y y perdit aussi sa peine & ne sceut onques faire
quelques sonnassent toutes ensemble, quoy qu'elles fussent de pareille
grandeur, & faites de méme main. C'eust été beaucoup d'avoir donné à ce
peuple quelque conoissance de Dieu, & par sa bonté & l'assistance de son
sainct Esprit il eût fait le reste. L'Admiral de Colligni n'a pas
toujours vécu: un autre eût fait des colonies purement Catholiques, &
eût revoqué les autres: & ne trouve point quant à moy que les Hespagnols
soient plus excusables ne leurs cruautez que les Lutheriens en leur
religion. Au reste les Terres-neuves & Occidentales étans d'une si
grande étendue que toute l'Europe ne suffiroit à peupler ce qui est de
vague, c'est une envie bien maudite, un ambition damnable, & une avarice
cruele aux Hespagnols de ne pouvoir souffrir que personne y aborde pour
y habiter; & une folie de se dire seuls seigneurs de ce dequoy personne
y ayant droit ne les a fait heritiers. Or cette cruauté barbaresque
exercée alencontre des François fut vengée deux ans aprés par le gentil
courage du Capitaine Gourgues, comme sera veu au chapitre suivant.
[Illustration]
_Entreprise haute & genereuse du Capitaine Gourgues pour relever
l'honneur des François en la Floride: Renouvellement d'alliance avec les
sauvages: Prise des deux plus petits Forts des Hespagnols._