ON n'attendoit plus que le vent & la marée, léquels se trouverent
propres le vint-huitiéme jour du mois d'Aoust, quand (sur le point de la
sortie) voici que les Capitaines Vasseur & Verdier commencerent à
découvrir des voiles en la mer, dont ils avertirent leur general
Laudonniere: surquoy il ordonna de bien armer une barque pour aller
découvrir & reconoitre quelles gens c'étoient, & ce-pendant fit mettre
les siens en ordre & en tel équipage que si c'eussent eté ennemis:
enquoy le temps apporta sujet de doute: car ses gens étoient arrivez
vers le vaisseau à deus heures apres midi, & n'avoient fait sçavoir
aucune nouvelles de tout le jour. Le lendemain au matin entrerent en la
riviere environ sept barques (entre léquelles étoit celle qu'avoit
envoyé Laudonniere) chargées de soldats, tous ayans l'arquebuse & le
morion en téte, & marchoient lédites barques toutes en bataille le long
des côteaux où étoient quelques sentinelles Françoises, auquelles ilz ne
voulurent donner aucune réponse, nonobstant toutes les demandes qu'on
leur fit: tellement que l'une dédites sentinelles fut contrainte de leur
tirer une arquebuzade, sans toutefois les assener à cause de la trop
grande distance. Laudonniere pensant que ce fussent ennemis fit dresser
deux pieces de campagne, qui lui étoient restées: De façon que si
approchans du Fort ilz n'eussent crié que c'étoit le Capitaine Ribaut,
il n'eût failli à leur faire tirer la volée. La cause pour laquelle
ledit Capitaine étoit venu de cette façon, étoit pource qu'on avoit fait
des rapports en France que Laudonniere trenchoit du grand, & du Roy, &
qu'à grand'peine pourroit-il endurer qu'un autre que lui entrat au
Chateau de la Caroline pour y commander. Ce qui étoit calomnieux. Etant
donc fait certain que c'étoit le Capitaine Ribaut, il sortit du Fort
pour aller au-devant de lui, & lui rendre tous les honneurs qu'il lui
étoit possible. Il le fit saluer par une gentille sclopeterie de ses
arquebuziers, à laquelle il répondit de méme. La rejouïssance fut telle
que chacun se peut facilement imaginer. Sur les faux rapports susdits,
le Capitaine Ribaut vouloit arréter Laudonniere pour demeurer là avec
lui, disant qu'il écriroit en France, & feroit évanouir tous ces bruits.
Laudonniere dit qu'il ne lu seroit point honorable de faire telle chose,
d'étre inferieur en un lieu où il auroit commandé en chef, & où il
auroit enduré tant de maux. Et que lui-méme Ribaut, mettant la mais à la
conscience, ne lui conseilleroit point cela. Plusieurs autres propos
furent tenuz tant avec ledit Ribaut, qu'autres de sa compagnie, &
répondu par Laudonniere aux calomnies qu'on lui avoit mis sus en Court,
mémement sur ce qu'on avoit fait trouver mauvais à monsieur l'Admiral
qu'il avoit mené une bonne femme pour subvenir aux necessitez du ménage,
& des malades, laquelle plusieurs là méme avoient demandée en mariage, &
de fait a eté mariée depuis son retour en France à un de ceux qui la
desiroient étans en la Floride: Au reste qu'il est necessaire en telles
entreprises se faire reconoitre & obeir suivant sa charge, de peur que
chacun ne veuille étre maitre se sentant éloigné de plus grandes forces.
Que si les rapporteurs avoient appellé cela rigueur, cette chose venoit
plutot de la desobeïssance des complaignans, que de sa nature moins
sujette à étre rigoureuse qu'ilz n'étoient à étre rebelles comme les
effets l'ont montré.
Le lendemain de cette arrivée voici venir Indiens de toutes parts pour
sçavoir quelles gens c'étoient. Aucuns reconnurent le Capitaine Ribaut à
sa grande barbe, & lui firent des presens, disans qu'en peu de jours ilz
le meneroient sur montagnes du _Valati_, où se trouvoit du cuivre rouge,
qu'ilz nomment en leur language _Pieroapira_, duquel le Capitaine Ribaut
ayant fait faire quelque essay par son Orfevre, il lui rapporta que
c'étoit vray or.
Pendant ces parlemens comme le Capitaine Ribaut eut fait décharger ses
vivres, voici que le quatriéme de Septembre six grandes navires
Hespagnoles arriverent en la rade où les quatres plus grandes des
François étoient demeurées, léquelles mouillerent l'ancre en asseurant
noz François de bonne amitié. Ilz demanderent comme se portoient les
chefs de cette entreprise, & les nommerent tous par noms & surnoms. Mais
le lendemain sur le point du jour ilz commencerent à canonner sur les
nôtre, léquelz reconoissans leur équipage étre trop petit pour leur
faire téte, à raison que la pluspart de leurs gens étoient en terre, ils
abandonnerent leurs ancres, & se mirent à la voile. Les Hespagnols se
voyans découverts leur lacherent encore quelques volées de canons, & les
pourchasserent tout le jour; & voyans les navires Françoises meilleures
de voiles que les leurs, & aussi qu'ilz ne se vouloient point depouiller
de la côte, ilz se retirerent en la riviere des Dauphins, que les
Indiens nomment _Seloy_, distante de huit ou dix lieuës de la Caroline.
Les nôtres donc se sentans forts de voiles les suivirent pour voir ce
qu'ilz feroient; puis revindrent en la riviere de May, là où le
Capitaine Ribaut étant allé dans une barque, on lui fit le recit de ce
qui se passoit, méme qu'il y étoit entré trois navires Hespagnoles dans
la riviere des Dauphins, & les trois autres étoient demeurés à la rade:
Aussi qu'ils avoient fait descendre leur infanterie, leurs vivres &
munitions. Ayant entendu ces nouvelles il revint vers la Forteresse, &
en presence des Capitaines & autres Gentils-hommes, il proposa qu'il
étoit necessaire pour le service du Roy de s'embarquer avec toutes les
forces, & aller trouver les trois navires Hespagnoles qui étoient en la
rade; surquoy il demanda avis. Le Capitaine Laudonniere malade au lit,
remontra les perilleux coups de vents qui surviennent en cette côte, &
que là où il aviendroit qu'il la dépouillast, il seroit mal-aisé de la
pouvoir reprendre: que cependant ceux qui demeureroient au Fort seroient
en peine & danger. Les autres Capitaines lui en remontrent encore
davantage, & qu'ilz n'étoient point d'avis que telle entreprise se fit,
mais étoit beaucoup meilleur de garder la terre, & faire diligence de se
fortifier. Ce nonobstant il se resolut de le faire, & persista en son
embarquement: print tous les soldats qu'il avoit souz sa charge, & les
meilleurs de la compagnie de Laudonniere, avec son Lieutenant, son
Enseigne, & son Sergent. Laudonniere lui dit qu'il avisat bien à ce
qu'il vouloit faire, puis qu'il étoit chef dedans le païs, de crainte
qu'il n'arrivat quelque chose de sinistre. A quoy il répondit qu'il ne
pouvoit moins faire que de continuer cette entreprise: & qu'en la lettre
qu'il avoit receuë de Monsieur l'admiral y avoit une apostille, laquelle
il montra écrite en ces termes: _Capitaine Jean Ribaut, en fermant cette
lettre, j'ay eu certain avis comme_ Dom Petro Melandes _se part
d'Hespagne pour aller à la côte de la Nouvelle-France. Vous regarderez
de n'endurer qu'il entreprenne sur nous, non plus qu'il veut que nous
entreprenions sur eux._ Vous voyez (ce dit-il) la charge que j'ay, &
vous laisse à juger à vous-méme si vous en feriez moins attendu le
certain avertissement que nous avons que desja ilz sont en terre, & nous
veulent courir sus. A cela Laudonniere ne sceut que repliquer.
_Opiniatreté du Capitaine Ribaut: Prise du Fort des François: Retour en
France: Mort dudit Ribaut & des siens: Brief recit de quelques cruautés
Hespagnoles._