CHAP. XVII

ON n'attendoit plus que le vent & la marée, léquels se trouverent

propres le vint-huitiéme jour du mois d'Aoust, quand (sur le point de la

sortie) voici que les Capitaines Vasseur & Verdier commencerent à

découvrir des voiles en la mer, dont ils avertirent leur general

Laudonniere: surquoy il ordonna de bien armer une barque pour aller

découvrir & reconoitre quelles gens c'étoient, & ce-pendant fit mettre

les siens en ordre & en tel équipage que si c'eussent eté ennemis:

enquoy le temps apporta sujet de doute: car ses gens étoient arrivez

vers le vaisseau à deus heures apres midi, & n'avoient fait sçavoir

aucune nouvelles de tout le jour. Le lendemain au matin entrerent en la

riviere environ sept barques (entre léquelles étoit celle qu'avoit

envoyé Laudonniere) chargées de soldats, tous ayans l'arquebuse & le

morion en téte, & marchoient lédites barques toutes en bataille le long

des côteaux où étoient quelques sentinelles Françoises, auquelles ilz ne

voulurent donner aucune réponse, nonobstant toutes les demandes qu'on

leur fit: tellement que l'une dédites sentinelles fut contrainte de leur

tirer une arquebuzade, sans toutefois les assener à cause de la trop

grande distance. Laudonniere pensant que ce fussent ennemis fit dresser

deux pieces de campagne, qui lui étoient restées: De façon que si

approchans du Fort ilz n'eussent crié que c'étoit le Capitaine Ribaut,

il n'eût failli à leur faire tirer la volée. La cause pour laquelle

ledit Capitaine étoit venu de cette façon, étoit pource qu'on avoit fait

des rapports en France que Laudonniere trenchoit du grand, & du Roy, &

qu'à grand'peine pourroit-il endurer qu'un autre que lui entrat au

Chateau de la Caroline pour y commander. Ce qui étoit calomnieux. Etant

donc fait certain que c'étoit le Capitaine Ribaut, il sortit du Fort

pour aller au-devant de lui, & lui rendre tous les honneurs qu'il lui

étoit possible. Il le fit saluer par une gentille sclopeterie de ses

arquebuziers, à laquelle il répondit de méme. La rejouïssance fut telle

que chacun se peut facilement imaginer. Sur les faux rapports susdits,

le Capitaine Ribaut vouloit arréter Laudonniere pour demeurer là avec

lui, disant qu'il écriroit en France, & feroit évanouir tous ces bruits.

Laudonniere dit qu'il ne lu seroit point honorable de faire telle chose,

d'étre inferieur en un lieu où il auroit commandé en chef, & où il

auroit enduré tant de maux. Et que lui-méme Ribaut, mettant la mais à la

conscience, ne lui conseilleroit point cela. Plusieurs autres propos

furent tenuz tant avec ledit Ribaut, qu'autres de sa compagnie, &

répondu par Laudonniere aux calomnies qu'on lui avoit mis sus en Court,

mémement sur ce qu'on avoit fait trouver mauvais à monsieur l'Admiral

qu'il avoit mené une bonne femme pour subvenir aux necessitez du ménage,

& des malades, laquelle plusieurs là méme avoient demandée en mariage, &

de fait a eté mariée depuis son retour en France à un de ceux qui la

desiroient étans en la Floride: Au reste qu'il est necessaire en telles

entreprises se faire reconoitre & obeir suivant sa charge, de peur que

chacun ne veuille étre maitre se sentant éloigné de plus grandes forces.

Que si les rapporteurs avoient appellé cela rigueur, cette chose venoit

plutot de la desobeïssance des complaignans, que de sa nature moins

sujette à étre rigoureuse qu'ilz n'étoient à étre rebelles comme les

effets l'ont montré.

Le lendemain de cette arrivée voici venir Indiens de toutes parts pour

sçavoir quelles gens c'étoient. Aucuns reconnurent le Capitaine Ribaut à

sa grande barbe, & lui firent des presens, disans qu'en peu de jours ilz

le meneroient sur montagnes du _Valati_, où se trouvoit du cuivre rouge,

qu'ilz nomment en leur language _Pieroapira_, duquel le Capitaine Ribaut

ayant fait faire quelque essay par son Orfevre, il lui rapporta que

c'étoit vray or.

Pendant ces parlemens comme le Capitaine Ribaut eut fait décharger ses

vivres, voici que le quatriéme de Septembre six grandes navires

Hespagnoles arriverent en la rade où les quatres plus grandes des

François étoient demeurées, léquelles mouillerent l'ancre en asseurant

noz François de bonne amitié. Ilz demanderent comme se portoient les

chefs de cette entreprise, & les nommerent tous par noms & surnoms. Mais

le lendemain sur le point du jour ilz commencerent à canonner sur les

nôtre, léquelz reconoissans leur équipage étre trop petit pour leur

faire téte, à raison que la pluspart de leurs gens étoient en terre, ils

abandonnerent leurs ancres, & se mirent à la voile. Les Hespagnols se

voyans découverts leur lacherent encore quelques volées de canons, & les

pourchasserent tout le jour; & voyans les navires Françoises meilleures

de voiles que les leurs, & aussi qu'ilz ne se vouloient point depouiller

de la côte, ilz se retirerent en la riviere des Dauphins, que les

Indiens nomment _Seloy_, distante de huit ou dix lieuës de la Caroline.

Les nôtres donc se sentans forts de voiles les suivirent pour voir ce

qu'ilz feroient; puis revindrent en la riviere de May, là où le

Capitaine Ribaut étant allé dans une barque, on lui fit le recit de ce

qui se passoit, méme qu'il y étoit entré trois navires Hespagnoles dans

la riviere des Dauphins, & les trois autres étoient demeurés à la rade:

Aussi qu'ils avoient fait descendre leur infanterie, leurs vivres &

munitions. Ayant entendu ces nouvelles il revint vers la Forteresse, &

en presence des Capitaines & autres Gentils-hommes, il proposa qu'il

étoit necessaire pour le service du Roy de s'embarquer avec toutes les

forces, & aller trouver les trois navires Hespagnoles qui étoient en la

rade; surquoy il demanda avis. Le Capitaine Laudonniere malade au lit,

remontra les perilleux coups de vents qui surviennent en cette côte, &

que là où il aviendroit qu'il la dépouillast, il seroit mal-aisé de la

pouvoir reprendre: que cependant ceux qui demeureroient au Fort seroient

en peine & danger. Les autres Capitaines lui en remontrent encore

davantage, & qu'ilz n'étoient point d'avis que telle entreprise se fit,

mais étoit beaucoup meilleur de garder la terre, & faire diligence de se

fortifier. Ce nonobstant il se resolut de le faire, & persista en son

embarquement: print tous les soldats qu'il avoit souz sa charge, & les

meilleurs de la compagnie de Laudonniere, avec son Lieutenant, son

Enseigne, & son Sergent. Laudonniere lui dit qu'il avisat bien à ce

qu'il vouloit faire, puis qu'il étoit chef dedans le païs, de crainte

qu'il n'arrivat quelque chose de sinistre. A quoy il répondit qu'il ne

pouvoit moins faire que de continuer cette entreprise: & qu'en la lettre

qu'il avoit receuë de Monsieur l'admiral y avoit une apostille, laquelle

il montra écrite en ces termes: _Capitaine Jean Ribaut, en fermant cette

lettre, j'ay eu certain avis comme_ Dom Petro Melandes _se part

d'Hespagne pour aller à la côte de la Nouvelle-France. Vous regarderez

de n'endurer qu'il entreprenne sur nous, non plus qu'il veut que nous

entreprenions sur eux._ Vous voyez (ce dit-il) la charge que j'ay, &

vous laisse à juger à vous-méme si vous en feriez moins attendu le

certain avertissement que nous avons que desja ilz sont en terre, & nous

veulent courir sus. A cela Laudonniere ne sceut que repliquer.

_Opiniatreté du Capitaine Ribaut: Prise du Fort des François: Retour en

France: Mort dudit Ribaut & des siens: Brief recit de quelques cruautés

Hespagnoles._

Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617) · 第 154 / 303 题