APRES que Laudonniere eut rendu & fait rendre graces à Dieu de la
delivrance de ses gens, se voyant frustré de ce côté, il fit diligence
de trouver des vivres d'ailleurs. Et de fait en trouva quantité à
l'autre part de la riviere aux villages de _Saranaï_ & _d'Emoloa_. Il
envoya aussi vers la riviere de Somme, dite par les Sauvages _Ircana_,
où le Capitaine Vasseur & son Sergent allerent avec deux barques, & y
trouverent une grand assemblée des _Paraoustis_ du païs, entre léquels
étoit _Athore_ fils de _Satouriona, Apalote & Tacadoierou,_ assemblez là
pour se rejouïr, pource qu'il y a de belles femmes & filles. Noz
François leur firent des presens; en contre-change dequoy leurs barques
furent incontinent chargées de mil. Se voyans Honétement pourveuz de
vivres ilz dilegenterent au parachevement des vaisseaux pour retourner
en France, & commencerent à ruiner ce qu'avec beaucoup de peines ils
avoient bati. Ce pendant il n'y avoit celui qui n'eût un extreme regret
d'abandonner un païs de verité fort riche & de bel espoir, auquel il
avoit tant enduré pour découvrir ce que par la propre faute des nôtres
il falloit laisser. Car si en temps & lieu on leur eût tenu promesse, la
guerre ne se fût meuë alencontre _d'Outina_, lequel, & autres, ils
avoient entretenus en amitié avec beaucoup De peines, & n'avoient encore
perdu leur alliance, nonobstant ce qui s'étoit passé.
Comme un chacun discouroit de ces choses en son esprit, voici paroitre
quatre voiles en mer le troisiéme jour d'Aoust, dont ilz furent épris
d'excessive joye melée de crainte tout ensemble. Aprés que ces navires
eurent mouillé l'ancre ilz découvrirent comme ils envoyoient une de
leurs barques en terre, surquoy Laudonniere fit armer en diligence l'une
des siennes pour envoyer au-devant, & sçavoir quelles gens c'étoient.
Ce-pendant de crainte que ce ne fussent Hespagnols, il fit mettre ses
soldats en ordre & les tenir préts. La barque retournée, il eut avis que
c'étoient Anglois, & avec eux un Dieppois, lequel au nom du general
Anglois vint prier Laudonniere de permettre qu'ilz prinssent des eaux,
dont ils avoient grande necessité, faisans entendre qu'il y avoit plus
de quinze jours qu'ilz rodoient le long de la côte sans en pouvoir
trouver. Ce dieppois apporta deux flaccons de vin avec du pain de
froment, que furent departis à la pluspart de la compagnie. Chacun peut
penser si cela leur apporta de la rejouïssance. Car le Capitaine méme
n'avoit point beu de vin il y avoit plus de sept mois. La requeste de
l'Anglois accordée il vit trouver Laudonniere dans une grande barque
accompagné de ses gens honorablement vétuz, toutefois sans armes: & fit
apporter grande quantité de pain & de vin pour en donne à un chacun. Le
Capitaine ne s'oublia à lui faire la meilleure chere qu'il pouvoit. Et à
cette occasion fit tuer quelques moutons & poules qu'il avoit jusques
alors soigneusement gardez, esperant en peupler la terre. Car pour
toutes sortes de maladies & de necessitez qui lui fussent survenuës, il
n'avoit voulu qu'un seul poulet fut tué. Ce qui fut cause qu'en peu de
temps il en avoit amassé plus de cent chefs.
Or ce-pendant que le general Anglois étoit là trois jours se paserent,
pendant léquels les Indiens abordoient de tous côtez pour le voir,
demandans à Laudonniere si c'étoit pas son frere, ce qu'il leur
accordoit: & adjoutoit qu'il l'étoit venu secourir avec si grande
quantité de vivres, que delà en avant il se pourroit bien passer de
prendre aucune chose d'eux. Le bruit incontinent en fut épandu par toute
la terre, si bien que les ambassadeurs venoient de tous côtez pour
traiter alliance au nom de leurs maitres avec lui, & ceux hommes qui
par-avant avoient envie de lui faire la guerre, se declarent ses amis &
serviteurs: à quoy ilz furent receuz. Le general conut incontinent le
desir & la necessité qu'avoient les François de retourner en France: &
pource il offrit de les passer tous. Ce que Laudonniere ne voulut étant
en doute pour quelle raison il s'offroit si liberalement, & ne sçachant
en quel état étoient les affaires de France avec les Anglois: &
craignant encore qu'il ne voulut attenter quelque chose ne la Floride au
nom de sa maitresse, la Royne d'Angleterre. Parquoy il fut refusé tout à
plat: dont s'éleva un grand murmur entre les soldats, léquels disoient
que leur Capitaine avoit envie de les faire tous mourir. Ilz vindrent
donc trouver le Capitaine en sa chambre, & lui firent entendre leur
dessein, qui étoit de ne refuser l'occasion. Laudonniere ayant demandé
une heure de temps Pour leur répondre, amassa les principaux de la
compagnie, léquels (aprés communication) répondirent tous d'une voix
qu'il ne devoit refuser la commodité qui se presentoit, & qu'étans
delaissés il étoit loisible de se servir des moyens que Dieu avoit
envoyés.
Ils acheterent donc un des navires de l'Anglois & prix honneste pour la
somme de sept cens escus, & luy baillerent partie de leurs canons &
poudres en gage. Ce marché ainsi fait, il considera la necessité des
François qui n'avoient par toute nourriture, que du mil & de l'eau: dont
emeu de pitié il s'offrit de les aider de vint bariques de farine, six
pipes de féves, un poinson de sel, & un quintal de cire pour faire de la
chandelle. Or pour autant qu'il voyait les pauvres soldats piés nuds, il
offrit encores cinquante paires de souliers. Ce qui fut accepté, &
accordé de prix avec lui. Et particulierement encore il fit present au
Capitaine d'une jare d'huile, d'une jare de vinaigre, d'un baril
d'olives, d'une assez grande quantité de ris, & d'un baril de biscuit
blanc. Et fit encore plusieurs autres presens aux principaux officiers
de la compagnie selon leurs Qualitez. Somme, il ne se peut exprimer au
monde plus grande courtoisie que celle de cet Anglois, appelé maitre
Jean Hawkins, duquel si j'oubliois le nom je penserois avoir contre lui
commis ingratitude.
Incontinent qu'il fut parti, on fait diligence de se fournir de biscuit,
au moyen des farines que les Anglois avoient laissée, on relie les
futailles necessaires pour les provisions d'eau. Ce qui fut d'autant
plutôt expedié que le desir de retourner en France fournissoit à un
chacun de courage. Etans préts de faire voile il fut avisé de mener en
France quelques beaux Indiens & Indiennes, à fin que si derechef le
voyage s'entreprenoit ilz peussent raconter à leurs _Paraoustis_ la
grandeur de noz Rois, l'excellence de noz Princes, la bonté de nôtre
païs, & la façon de vivre des François. A quoy le Capitaine avoit fort
bien pourveu, si les affaires ne se fussent ruinées, comme il sera dit
aux chapitres prochainement suivans.
_Preparation du Capitaine Laudonniere pour retourner en France: Arrivée
du Capitaine Jean Ribaut: Calomnies contre Laudonniere: Navires
Hespagnoles ennemies: Deliberation sur leur venuë._