CHAP. XV

NOS François Floridiens avoient eu promesse de rafraichissement &

secours dans la fin du mois d'avril. Cet espoir fut cause qu'ilz ne se

donnoient gueres de peine de bien ménager leurs vivres, qui leur étoient

également distribué par l'ordonnance du Capitaine, autant au plus petit

qu'à lui-méme: Or n'en pouvoient ilz plus recouvrer du païs, par-ce que

durant les mois de Janvier Février, & Mars, les Indiens quittent leurs

maisons, & vont à la chasse par le vague des bois. Cela fut cause que le

mois de May venu sans qu'il arrivat rien de France. Ilz se trouverent en

necessité de vivres jusques à courir aux racines de la terre, & à

quelques ozeilles qu'ilz trouvoient par les bois & les champs. Car ores

que les Sauvages fussent de retour, ayans au paravant troqué leur mil,

féves, & fruits, pour de la marchandise, ilz ne donnoient aucun secours

que de poisson, sans quoy veritablement les nôtres fussent morts de

faim. Cette famine dura six semaines, pendant lequel temps ilz ne

pouvoient travailler, & s'en alloient tous les jours sur le haut d'une

montagne en sentinelle voir s'ilz découvriroient point quelque vaisseau

François. En fin frustrez de leur esperance, ilz s'assemblent & prient

le Capitaine de donner ordre au retour, & qu'il ne falloit laisser

passer la saison. Il n'y avoit point de navire capable de les recevoir

tous, si bien qu'il en falloit batir un. Les charpentiers appellez

promirent qu'en leur fournissant les choses necessaires ilz le

rendroient parfait dans le huitiéme d'Aoust. Là dessus chacun au

travail: il ne restoit qu'à trouver des vivres. Ce que le Capitaine

entreprit faire avec quelques-uns de ses gens & les matelots. Pour quoy

accomplir il s'embarque sur la riviere sans aucuns vivres pour en aller

chercher, se sustentant seulement de framboises, & d'une certaine graine

petite & ronde, & de racines de palmites qui étoient és côtes de cette

riviere, en laquelle aprés avoir navigé en vain, il fut contraint de

retourner au Fort, où les soldats commençans à s'ennuyer du travail, à

cause de l'extréme famine qui les pressoit, proposerent pour le remede

de leur vie, de se saisir d'un des _Paraoustis_. Ce que le Capitaine ne

voulut faire du commencement, ains les envoya avertir de leur necessité,

& les prier de leur bailler des vivres pour de la marchandise; ce qu'ilz

firent l'espace de quelques jours qu'ils apporterent du gland & du

poisson, mais les Indiens reconoissans la necessité des François, ilz

vendoient si cherement leurs denrées, qu'en moins de rien ilz leur

tirerent toute la marchandise qu'il avoient de reste. Qui pis est

craignans d'étre forcés, ilz n'approcherent plus du Fort que de la

portée d'une arquebuze. Là les soldats alloient tout extenués & le plus

souvent se depouilloient de leurs chemises pour avoir un poisson. Que si

quelquefois ilz remontroient le prix excessif, ces méchans repondoient

brusquement: Si tu fais si grand cas de ta marchandies, mange-la, & nous

mangerons nôtre poisson; puis ilz s'éclatoient de rire & se mocquoient

d'eux: Ce que les soldats ne pouvans souffrir, avoient envie de leur en

faire payer la folle enchere, mais le Capitaine les appaisoit au mieux

qu'il pouvoit. A la parfin il s'avisa d'envoyer vers _Outina_ le prier

de le secourir de grand & de mil. Ce qu'il fit assez petitement, & en

lui baillant deux fois autant que la marchandise valoit.

Sur ces entrefaites se presenta quelque occasion de respirer sur ce

qu'_Outina_ manda qu'il vouloit faire prendre & chatier un _Paraousti_

de ses sujets, lequel avoit des vivres: & que si on le vouloit aider de

quelques forces il conduiroit les François au village de cetui-là. Ce

que fit le Capitaine Laudonniere, mais arrivez vers _Outina_ il les fit

marcher contre ses autres ennemis. Ce qui depleut au sieur d'Ottigni

conducteur de l'oeuvre, & eut mis _Outina_ en pieces sans le respect de

son Capitaine. Cette mocquerie rapportee au Fort de la Caroline, les

soldats r'entrent en leur premiere deliberation de punir l'audace &

mechanceté des Sauvages, & prendre un de leurs _Paraoustis_ prisonnier.

Laudonniere comme forcé à ceci en voulut étre le conducteur, &

s'embarquerent cinquante des meilleurs soldats en deux barques cinglans

vers le païs d'_Outina_, lequel ilz prindrent prisonnier, ce qui ne fut

sans grands cris & lamentations des siens, mais on leur dit que ce

n'étoit pour lui faire mal, ains pour recouvrer des vivres par son

moyen. Le lendemain cinq ou six cens Archers Indiens vindrent annoncer

que leur ennemi _Potavou_ averti de la capture de leur _Paraousti_ étoit

entré en leur village, eloigné de six lieuës de la riviere, & avoit tout

brulé, & partant prioient les François de le secourir. Cependant ilz

voyoient des gens en embuscade en intention de les charger s'ilz fussent

descendus à terre. Se voyans découverts ilz envoyerent quelque peu de

vivres. Et mesurans les François à leur cruauté, qui est de faire mourir

tous les prisonniers qu'ilz tiennent & partant desesperans de la liberté

d'_Outina_, ilz procederent à l'élection d'un nouveau _Paraousti_, mais

le beau-pere d'_Outina_ eleve dessus le siege Royal (pour user de notre

mot) l'un des petits enfans d'icelui _Outina_, & fit tant que par la

pluralité des voix l'honneur lui fut rendu d'un chacun. Ce que fut

préque cause de grands troubles entre-eux. Car il y avoit le parent d'un

_Paraousti_ voisin de là qui pretendoit, & avoit beaucoup de voix entre

ce peuple. Ce-pendant _Outina_ demeuroit prisonnier avec un sien fils; &

entendu par ses sujets le bon traitement qu'on luy faisoit, ilz le

vindrent visiter avec quelques vivres. Les ennemis d'_Outina_ ne

dormoient point, & venoient de toutes parts pour le voir, s'efforçans de

persuader à Laudonniere qu'il le fist mourir, & qu'il ne manqueroit de

vivres, méme _Satouriona_, lequel envoya plusieurs fois des presens de

victuailles pour l'avoir en sa puissance, dont se voyant éconduit il se

desista d'y plus pretendre. La famine cependant pressoit de plus en

plus: car il ne se trouvoit ni mil, ni féves par tout, ayant eté employé

ce qui restoit aux semailles: & fut si grande la disette, qu'on faisoit

bouillir & piler dans un mortier des racines pour en faire du pain: méme

un soldat ramassa dans les balieures toutes les arrétes de poisson qu'il

peut trouver, & les mit secher pour les mieux briser, & en faire aussi

du pain, si bien qu'à la pluspart les os perçoient la peau, méme la

riviere étoit en sterilité de poissons: & en cette deffaillance il étoit

difficile de se deffendre si les Sauvages eussent fait quelque effort.

En ce desespoir vint sur le commencement de Juin un avis des Indiens

voisins, qu'au haut païs de la riviere y avoit du mil nouveau.

Laudonniere y alla avec quelques-uns des siens, & trouva qu'il étoit

vray. Mais d'un bien avint un mal: Car la pluspart de ses soldats pour

en avoir plus mangé que leur estomac n'en pouvoit cuire, en furent fort

malades. Et de verité il y avoit quatre jours qu'ilz n'avoient mangé que

de petits pinocs (fruits verds qui croissent parmi les herbes des

rivieres, & sont gros comme cerises) & quelque peu de poisson.

De là il s'achemina pour aller surprendre le _Paraousti d'Edelano_,

lequel avoit fait tuer un de ses hommes, pour avoir son or, mais le

_Paraousti_ en eut le vent, & gaigna aux piés avec tout son peuple. Les

soldats François brulérent le village, qui fut une maigre vengeance: car

en une heure ce peuple aura bati une nouvelle maison. Arrivé à la

Caroline, les pauvres soldats, & ouvriers affamez ne prindrent le loisir

d'egrener le mil qui lur fit distribué, ains le mangerent en épic. Et

est chose étrange qu'il faut garder les champs en ce païs-la, depuis que

les blés (ou mils) viennent à maturité, non seulement à cause des

mulots, mais aussi des larrons, ainsi qu'on fait pardeçà les raisins en

temps de vendange. Ce que ne sçachans deux Charpentiers François ilz

furent tuez pour en avoir cuilli un peu. La canne, ou tuyau de ce mil

est si douce & sucrée, que les petits animaux de la terre la mangent

bien souvent par le pied, comme il m'est avenu en ayant semé en nôtre

voyage fait avec le sieur de Poutrincourt.

Ainsi que ces chose se passoient deux des sujets _d'Outina_ & un

hermaphrodite apporterent nouvelles que dés-ja les mils étoient meurs en

leur terroir. Ce qui fut cause _qu'Outina_ en promit, & des féves à

foison si on le vouloit remener. Conseil pris, sa requéte lui fut

accordée, mais sans fruit, car étans prés de son village, on y envoya, &

ne s'y trouva personne, toutefois son beau-pere & sa femme en étans

avertis, vindrent aux barques Françoises avec du pain, & entretenans

d'esperance le Capitaine tachoient de le surprendre. En fin se voyans

découverts, dirent ouvertement que les grains n'étoient encores meurs.

De maniere qu'il fallut remener _Outina_, lequel pensa étre tué par les

soldats, voyans la méchanceté de ces Indiens.

Quinze joura aprés _Outina_ pria derechef le le Capitaine de le remener,

s'assurrant que ses sujets ne feraient difficulté de bailler des vivres,

& que le mil étoit meur: & en cas de refus, qu'on fit de lui tout ce

qu'on voudroit. Laudonniere ne personne le conduisit jusqu'à la petite

riviere, qui venoit de son village. On envoya _Outina_ avec quelques

soldats moyennant otages, qui furent mis à la chéne, craignant

l'evasion. Sur ces divers pourparlers, Ottigni avec sa troupe s'en alla

en la grande maison _d'Outina_, où les principaux du païs se trouverent:

& pendant qu'ilz faisoient couler le temps, ils amassoient des hommes,

puis se plaignoient que les François tenoient leurs meches allumées,

demandans qu'elles fussent éteintes, & qu'ilz quitteroient leurs arcs:

ce qui ne leur fut accordé. _Outina_ cependant demeuroit clos & couvert,

& ne se trouvoit point és assemblées. Et comme on se plaignoit à lui de

tant de longueurs, il répondit qu'il ne pouvoit empécher ses sujets de

guerroyer les François, qu'il avoit veu par les chemins des fleches

plantées, au bout déquelles y avoit des cheveux longs, signe certain de

guerre denoncée & ouverte: & que pour l'amitié qu'il portoit aux

François il les avertissoit que ses sujets avoient deliberé de mettre

des arbres au travers de la petite riviere, pour arréter là leurs

barques, & les combattre à l'aise. Là dessus on ouït la voix d'un

François qui avoit préque toujours eté parmi les Indiens, lequel crioit

pour autant qu'on le vouloit porter dans le bois pour l'égorger, dont il

fut secouru & delivré. Toutes ces choses considerées le Capitaine arréta

de se retirer le 27 de Juillet. Parquoy il fit mettre ses soldats en

ordre, & leur bailla à chacun un sac de mil: puis s'achemina vers les

barques, cuidant prevenir l'entreprise des Sauvages. Mais il rencontra

au bout d'une allée d'arbres de deux à trois cens Indiens, qui le

saluerent d'une infinité de traits bien furieusement. Cet effort fut

vaillamment soutenu par l'Enseigne de Laudonniere, si bien que ceux qui

tomberent morts modererent un peu la colere des survivans. Cela fait,

les nôtres poursuivirent leur chemin en bon ordre pour gaigner païs.

Mais au bout de quatre cens pas ilz furent rechargés d'une nouvelle

troupe de Sauvages en nombre de trois cens, qui les assaillirent en

front, ce pendant que le reste des precedens leur donnoient en queuë. Ce

second assaut fut soutenu avec tant de valeur qu'il est possible par le

sieur d'Ottigni. Et bien en fut besoin étans si petit nombre contre tant

de barbares qui n'autre étude que la guerre.

Leur façon de combattre étoit telle, que quand deux cens avoient tiré,

ilz se retiroient & faisoient place aux autres qui étoient derriere: &

avoient ce-pendant le pied & l'oeil si prompts, qu'aussi-tôt qu'ilz

voyoient coucher l'arquebuze en jouë, aussi tôt étoient-ils en terre, &

aussi-tôt relevez pour répondre de l'arc, & se détourner si d'aventure

ilz sentoient que l'on voulût venir aux prises: car il n'y a rien que

plus ilz craignent, à cause des dagues & des epées. Ce combat dura

depuis neuf heures du matin jusques à ce que la nuict les separa. Et

n'eüt été qu'Ottigni s'avisa de faire rompre les fléches tu'ilz

trouvoient par les chemins, il n'y a point de doute qu'il eût eu

beaucoup d'affaires: car les fléches par ce moien defaillirent aux

barbares, & furent contraints se retirer. La reveuë faite, se trouva

faute de deux hommes qui avoient été tués, & vint-deux y en avoit de

navrez, léquels, à peine peurent étre conduits jusques aux barques. Tout

ce qui se trouva de mil ne fut que la charge de deux hommes, qui fut

distribué également. Car lors que le combat avoit commencé, chacun fut

contraint de quitter son sac pour se deffendre..

Voila comme pour la vie on est contraint de rompre les plus étroites

amitiez. La pestilence (disoit un Ancien) est chose heureuse, le carnage

d'une bataille perdue chose heureuse, bref toute sorte de mort est

aisée: mais la cruele faim epuise la vie, saisit les entrailles,

tourment de l'esprit, dessechement du corps, maitresse de transgression,

la plus dure de toutes les necessitez, la plus difforme de tous les

maux, la peine la plus intolerable qui soit méme aux enfers. Ce fut une

pauvre providence aux François de porter des vivres si écharcement qu'il

n'y en eüt que pour une chetive année. Et puis qu'on vouloit habiter en

la province, & qu'on la tenoit pour bonne, & de bon rapport, il falloit

tout d'un coup se pourvoir de vivres pour deux ou trois ans, puis que le

Roy embrassoit cet affaire; & s'addonner courageusement à la culture de

la terre, ayans l'amitié du peuple. Les accidens de mer sont si

journaliers, qu'il est difficile d'executer les promesses à point nommé,

quand bien on auroit bonne volonté de ce faire. Noz voyages, graces à

Dieu, n'ont esté reduit à cette misere, ny en ont approché. Et quand

telle disgrace nous fût arrivéee en nôtre Port Royal, les rives d'icelui

sont en tout temps remplies de coquillages, comme de moules, coques, &

palourdes, qui ne manquent point au plus long & plus rigoureux hiver.

[Illustration]

_Provision de mil: Arrivée de quatre navires Angloises: Reception du

Capitaine & general Anglois: Humanité & courtoisie d'icelui envers les

François._

Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617) · 第 152 / 303 题