NOS François Floridiens avoient eu promesse de rafraichissement &
secours dans la fin du mois d'avril. Cet espoir fut cause qu'ilz ne se
donnoient gueres de peine de bien ménager leurs vivres, qui leur étoient
également distribué par l'ordonnance du Capitaine, autant au plus petit
qu'à lui-méme: Or n'en pouvoient ilz plus recouvrer du païs, par-ce que
durant les mois de Janvier Février, & Mars, les Indiens quittent leurs
maisons, & vont à la chasse par le vague des bois. Cela fut cause que le
mois de May venu sans qu'il arrivat rien de France. Ilz se trouverent en
necessité de vivres jusques à courir aux racines de la terre, & à
quelques ozeilles qu'ilz trouvoient par les bois & les champs. Car ores
que les Sauvages fussent de retour, ayans au paravant troqué leur mil,
féves, & fruits, pour de la marchandise, ilz ne donnoient aucun secours
que de poisson, sans quoy veritablement les nôtres fussent morts de
faim. Cette famine dura six semaines, pendant lequel temps ilz ne
pouvoient travailler, & s'en alloient tous les jours sur le haut d'une
montagne en sentinelle voir s'ilz découvriroient point quelque vaisseau
François. En fin frustrez de leur esperance, ilz s'assemblent & prient
le Capitaine de donner ordre au retour, & qu'il ne falloit laisser
passer la saison. Il n'y avoit point de navire capable de les recevoir
tous, si bien qu'il en falloit batir un. Les charpentiers appellez
promirent qu'en leur fournissant les choses necessaires ilz le
rendroient parfait dans le huitiéme d'Aoust. Là dessus chacun au
travail: il ne restoit qu'à trouver des vivres. Ce que le Capitaine
entreprit faire avec quelques-uns de ses gens & les matelots. Pour quoy
accomplir il s'embarque sur la riviere sans aucuns vivres pour en aller
chercher, se sustentant seulement de framboises, & d'une certaine graine
petite & ronde, & de racines de palmites qui étoient és côtes de cette
riviere, en laquelle aprés avoir navigé en vain, il fut contraint de
retourner au Fort, où les soldats commençans à s'ennuyer du travail, à
cause de l'extréme famine qui les pressoit, proposerent pour le remede
de leur vie, de se saisir d'un des _Paraoustis_. Ce que le Capitaine ne
voulut faire du commencement, ains les envoya avertir de leur necessité,
& les prier de leur bailler des vivres pour de la marchandise; ce qu'ilz
firent l'espace de quelques jours qu'ils apporterent du gland & du
poisson, mais les Indiens reconoissans la necessité des François, ilz
vendoient si cherement leurs denrées, qu'en moins de rien ilz leur
tirerent toute la marchandise qu'il avoient de reste. Qui pis est
craignans d'étre forcés, ilz n'approcherent plus du Fort que de la
portée d'une arquebuze. Là les soldats alloient tout extenués & le plus
souvent se depouilloient de leurs chemises pour avoir un poisson. Que si
quelquefois ilz remontroient le prix excessif, ces méchans repondoient
brusquement: Si tu fais si grand cas de ta marchandies, mange-la, & nous
mangerons nôtre poisson; puis ilz s'éclatoient de rire & se mocquoient
d'eux: Ce que les soldats ne pouvans souffrir, avoient envie de leur en
faire payer la folle enchere, mais le Capitaine les appaisoit au mieux
qu'il pouvoit. A la parfin il s'avisa d'envoyer vers _Outina_ le prier
de le secourir de grand & de mil. Ce qu'il fit assez petitement, & en
lui baillant deux fois autant que la marchandise valoit.
Sur ces entrefaites se presenta quelque occasion de respirer sur ce
qu'_Outina_ manda qu'il vouloit faire prendre & chatier un _Paraousti_
de ses sujets, lequel avoit des vivres: & que si on le vouloit aider de
quelques forces il conduiroit les François au village de cetui-là. Ce
que fit le Capitaine Laudonniere, mais arrivez vers _Outina_ il les fit
marcher contre ses autres ennemis. Ce qui depleut au sieur d'Ottigni
conducteur de l'oeuvre, & eut mis _Outina_ en pieces sans le respect de
son Capitaine. Cette mocquerie rapportee au Fort de la Caroline, les
soldats r'entrent en leur premiere deliberation de punir l'audace &
mechanceté des Sauvages, & prendre un de leurs _Paraoustis_ prisonnier.
Laudonniere comme forcé à ceci en voulut étre le conducteur, &
s'embarquerent cinquante des meilleurs soldats en deux barques cinglans
vers le païs d'_Outina_, lequel ilz prindrent prisonnier, ce qui ne fut
sans grands cris & lamentations des siens, mais on leur dit que ce
n'étoit pour lui faire mal, ains pour recouvrer des vivres par son
moyen. Le lendemain cinq ou six cens Archers Indiens vindrent annoncer
que leur ennemi _Potavou_ averti de la capture de leur _Paraousti_ étoit
entré en leur village, eloigné de six lieuës de la riviere, & avoit tout
brulé, & partant prioient les François de le secourir. Cependant ilz
voyoient des gens en embuscade en intention de les charger s'ilz fussent
descendus à terre. Se voyans découverts ilz envoyerent quelque peu de
vivres. Et mesurans les François à leur cruauté, qui est de faire mourir
tous les prisonniers qu'ilz tiennent & partant desesperans de la liberté
d'_Outina_, ilz procederent à l'élection d'un nouveau _Paraousti_, mais
le beau-pere d'_Outina_ eleve dessus le siege Royal (pour user de notre
mot) l'un des petits enfans d'icelui _Outina_, & fit tant que par la
pluralité des voix l'honneur lui fut rendu d'un chacun. Ce que fut
préque cause de grands troubles entre-eux. Car il y avoit le parent d'un
_Paraousti_ voisin de là qui pretendoit, & avoit beaucoup de voix entre
ce peuple. Ce-pendant _Outina_ demeuroit prisonnier avec un sien fils; &
entendu par ses sujets le bon traitement qu'on luy faisoit, ilz le
vindrent visiter avec quelques vivres. Les ennemis d'_Outina_ ne
dormoient point, & venoient de toutes parts pour le voir, s'efforçans de
persuader à Laudonniere qu'il le fist mourir, & qu'il ne manqueroit de
vivres, méme _Satouriona_, lequel envoya plusieurs fois des presens de
victuailles pour l'avoir en sa puissance, dont se voyant éconduit il se
desista d'y plus pretendre. La famine cependant pressoit de plus en
plus: car il ne se trouvoit ni mil, ni féves par tout, ayant eté employé
ce qui restoit aux semailles: & fut si grande la disette, qu'on faisoit
bouillir & piler dans un mortier des racines pour en faire du pain: méme
un soldat ramassa dans les balieures toutes les arrétes de poisson qu'il
peut trouver, & les mit secher pour les mieux briser, & en faire aussi
du pain, si bien qu'à la pluspart les os perçoient la peau, méme la
riviere étoit en sterilité de poissons: & en cette deffaillance il étoit
difficile de se deffendre si les Sauvages eussent fait quelque effort.
En ce desespoir vint sur le commencement de Juin un avis des Indiens
voisins, qu'au haut païs de la riviere y avoit du mil nouveau.
Laudonniere y alla avec quelques-uns des siens, & trouva qu'il étoit
vray. Mais d'un bien avint un mal: Car la pluspart de ses soldats pour
en avoir plus mangé que leur estomac n'en pouvoit cuire, en furent fort
malades. Et de verité il y avoit quatre jours qu'ilz n'avoient mangé que
de petits pinocs (fruits verds qui croissent parmi les herbes des
rivieres, & sont gros comme cerises) & quelque peu de poisson.
De là il s'achemina pour aller surprendre le _Paraousti d'Edelano_,
lequel avoit fait tuer un de ses hommes, pour avoir son or, mais le
_Paraousti_ en eut le vent, & gaigna aux piés avec tout son peuple. Les
soldats François brulérent le village, qui fut une maigre vengeance: car
en une heure ce peuple aura bati une nouvelle maison. Arrivé à la
Caroline, les pauvres soldats, & ouvriers affamez ne prindrent le loisir
d'egrener le mil qui lur fit distribué, ains le mangerent en épic. Et
est chose étrange qu'il faut garder les champs en ce païs-la, depuis que
les blés (ou mils) viennent à maturité, non seulement à cause des
mulots, mais aussi des larrons, ainsi qu'on fait pardeçà les raisins en
temps de vendange. Ce que ne sçachans deux Charpentiers François ilz
furent tuez pour en avoir cuilli un peu. La canne, ou tuyau de ce mil
est si douce & sucrée, que les petits animaux de la terre la mangent
bien souvent par le pied, comme il m'est avenu en ayant semé en nôtre
voyage fait avec le sieur de Poutrincourt.
Ainsi que ces chose se passoient deux des sujets _d'Outina_ & un
hermaphrodite apporterent nouvelles que dés-ja les mils étoient meurs en
leur terroir. Ce qui fut cause _qu'Outina_ en promit, & des féves à
foison si on le vouloit remener. Conseil pris, sa requéte lui fut
accordée, mais sans fruit, car étans prés de son village, on y envoya, &
ne s'y trouva personne, toutefois son beau-pere & sa femme en étans
avertis, vindrent aux barques Françoises avec du pain, & entretenans
d'esperance le Capitaine tachoient de le surprendre. En fin se voyans
découverts, dirent ouvertement que les grains n'étoient encores meurs.
De maniere qu'il fallut remener _Outina_, lequel pensa étre tué par les
soldats, voyans la méchanceté de ces Indiens.
Quinze joura aprés _Outina_ pria derechef le le Capitaine de le remener,
s'assurrant que ses sujets ne feraient difficulté de bailler des vivres,
& que le mil étoit meur: & en cas de refus, qu'on fit de lui tout ce
qu'on voudroit. Laudonniere ne personne le conduisit jusqu'à la petite
riviere, qui venoit de son village. On envoya _Outina_ avec quelques
soldats moyennant otages, qui furent mis à la chéne, craignant
l'evasion. Sur ces divers pourparlers, Ottigni avec sa troupe s'en alla
en la grande maison _d'Outina_, où les principaux du païs se trouverent:
& pendant qu'ilz faisoient couler le temps, ils amassoient des hommes,
puis se plaignoient que les François tenoient leurs meches allumées,
demandans qu'elles fussent éteintes, & qu'ilz quitteroient leurs arcs:
ce qui ne leur fut accordé. _Outina_ cependant demeuroit clos & couvert,
& ne se trouvoit point és assemblées. Et comme on se plaignoit à lui de
tant de longueurs, il répondit qu'il ne pouvoit empécher ses sujets de
guerroyer les François, qu'il avoit veu par les chemins des fleches
plantées, au bout déquelles y avoit des cheveux longs, signe certain de
guerre denoncée & ouverte: & que pour l'amitié qu'il portoit aux
François il les avertissoit que ses sujets avoient deliberé de mettre
des arbres au travers de la petite riviere, pour arréter là leurs
barques, & les combattre à l'aise. Là dessus on ouït la voix d'un
François qui avoit préque toujours eté parmi les Indiens, lequel crioit
pour autant qu'on le vouloit porter dans le bois pour l'égorger, dont il
fut secouru & delivré. Toutes ces choses considerées le Capitaine arréta
de se retirer le 27 de Juillet. Parquoy il fit mettre ses soldats en
ordre, & leur bailla à chacun un sac de mil: puis s'achemina vers les
barques, cuidant prevenir l'entreprise des Sauvages. Mais il rencontra
au bout d'une allée d'arbres de deux à trois cens Indiens, qui le
saluerent d'une infinité de traits bien furieusement. Cet effort fut
vaillamment soutenu par l'Enseigne de Laudonniere, si bien que ceux qui
tomberent morts modererent un peu la colere des survivans. Cela fait,
les nôtres poursuivirent leur chemin en bon ordre pour gaigner païs.
Mais au bout de quatre cens pas ilz furent rechargés d'une nouvelle
troupe de Sauvages en nombre de trois cens, qui les assaillirent en
front, ce pendant que le reste des precedens leur donnoient en queuë. Ce
second assaut fut soutenu avec tant de valeur qu'il est possible par le
sieur d'Ottigni. Et bien en fut besoin étans si petit nombre contre tant
de barbares qui n'autre étude que la guerre.
Leur façon de combattre étoit telle, que quand deux cens avoient tiré,
ilz se retiroient & faisoient place aux autres qui étoient derriere: &
avoient ce-pendant le pied & l'oeil si prompts, qu'aussi-tôt qu'ilz
voyoient coucher l'arquebuze en jouë, aussi tôt étoient-ils en terre, &
aussi-tôt relevez pour répondre de l'arc, & se détourner si d'aventure
ilz sentoient que l'on voulût venir aux prises: car il n'y a rien que
plus ilz craignent, à cause des dagues & des epées. Ce combat dura
depuis neuf heures du matin jusques à ce que la nuict les separa. Et
n'eüt été qu'Ottigni s'avisa de faire rompre les fléches tu'ilz
trouvoient par les chemins, il n'y a point de doute qu'il eût eu
beaucoup d'affaires: car les fléches par ce moien defaillirent aux
barbares, & furent contraints se retirer. La reveuë faite, se trouva
faute de deux hommes qui avoient été tués, & vint-deux y en avoit de
navrez, léquels, à peine peurent étre conduits jusques aux barques. Tout
ce qui se trouva de mil ne fut que la charge de deux hommes, qui fut
distribué également. Car lors que le combat avoit commencé, chacun fut
contraint de quitter son sac pour se deffendre..
Voila comme pour la vie on est contraint de rompre les plus étroites
amitiez. La pestilence (disoit un Ancien) est chose heureuse, le carnage
d'une bataille perdue chose heureuse, bref toute sorte de mort est
aisée: mais la cruele faim epuise la vie, saisit les entrailles,
tourment de l'esprit, dessechement du corps, maitresse de transgression,
la plus dure de toutes les necessitez, la plus difforme de tous les
maux, la peine la plus intolerable qui soit méme aux enfers. Ce fut une
pauvre providence aux François de porter des vivres si écharcement qu'il
n'y en eüt que pour une chetive année. Et puis qu'on vouloit habiter en
la province, & qu'on la tenoit pour bonne, & de bon rapport, il falloit
tout d'un coup se pourvoir de vivres pour deux ou trois ans, puis que le
Roy embrassoit cet affaire; & s'addonner courageusement à la culture de
la terre, ayans l'amitié du peuple. Les accidens de mer sont si
journaliers, qu'il est difficile d'executer les promesses à point nommé,
quand bien on auroit bonne volonté de ce faire. Noz voyages, graces à
Dieu, n'ont esté reduit à cette misere, ny en ont approché. Et quand
telle disgrace nous fût arrivéee en nôtre Port Royal, les rives d'icelui
sont en tout temps remplies de coquillages, comme de moules, coques, &
palourdes, qui ne manquent point au plus long & plus rigoureux hiver.
[Illustration]
_Provision de mil: Arrivée de quatre navires Angloises: Reception du
Capitaine & general Anglois: Humanité & courtoisie d'icelui envers les
François._