CHAP. XIV

LE mois de Janvier venu, le Capitaine n'étoit sans souci à cause des

vivres qui tous les jours appetissoient: partant il envoyoit de tous

côtez vers les _Paraoustis_ ses amis, qui le secouroient. Entre autres

la veuve du _Paraousti Hiocaia_ demeurante à douze lieuës du Port des

François, lui envoya deux barques pleines de mil & de gland, avec

quelques hottes pleines de fueilles de _Cassine_, dequoy ilz font leur

breuvage. Cette veuve étoit tenuë pour la plus belle de toute les

Indiennes, tant honorée de ses sujets, que la pluspart du temps ilz la

portoient sur leurs épaules, ne voulans qu'elle allat à pied. Il survint

en ce temps-là une telle manne de ramiers par l'espace d'environ sept

semaines, que noz François en tuoient chacun jour plus de deux cens par

le bois. Ce qui ne leur venoit mal à point. Et comme il n'est pas bon de

tenir un peuple en oisiveté, le Capitaine employait ses gens à visiter

ses amis, & ce faisant découvrir le dedans des terres, & acquerir

toujours de nouveaux amis. Ainsi envoyant quelques-uns des siens à mont

la riviere, ils allerent si avant qu'ilz furent bien trente lieuës au

dessus d'un lieu nommé _Mathiaqua_, & là découvrirent l'entrée d'un lac,

à l'autre coté duquel ne se voyoit aucune terre, selon le rapport des

Indiens, qui méme bien souvent avoient monté sur les plus hauts arbres

du païs pour voir la terre, sans la pouvoir découvrir. Et quand je

considere ceci, & en fais un rapport avec ce qu'écrit Champlein au

voyage qu'il fit en la grande riviere de _Canada_ en l'an mille six cens

trois d'un grand lac qui est au commencement de cette riviere & d'où

elle sort, lequel a trente journées de long, & au bout l'eau y est

salée, étant douce au commencement; je suis préque induit à croire que

c'est ici le méme lac, & qui aboutit à la mer du Su. Toutefois le méme

dit au rapport des Sauvages qu'en la riviere des Iroquois (qui se

decharge en ladite riviere de _Canada_) y a deux lacs longs chacun de

cinquante lieuës, & que du dernier sort une riviere qui va descendre en

la Floride à cent ou sept-vints lieuës d'icelui lac. Mais ceci n'étant

encore bien averé, je m'arréte aussitôt à ma premiere conjecture.

Noz François ayans borné leur découverte à ce lac, ne pouvans passer

outre, revindrent par les villages _Edelano, Eneguape, Chilili, Patica,

& Caya,_ d'où ils allerent visiter le grand _Ouaé Outina_, lequel fit

tant qu'il retint six de noz François, bien aise de les avoir prés de

lui. Avec la barque s'en retourna un qui étoit demeuré là il y avoit

plus de six mois, lequel rapporta que jamais il n'avoit veu un plus beau

païs. Entre autre choses, qu'il avoit veu un lieu nommé _Hestaqua_ d'où

le _Paraousti_ était si puissant, qu'il pouvoit mettre trois ou quatre

mille Sauvages en campagne, avec lequel si les François se vouloient

entendre ils assujettiroient tout le païs en leur obeïssance: &

possederoient la montagne de _Palassi_, au pied de laquelle sort un

ruisseau, où les Sauvages puisent l'eau avec une cane de roseau creuse &

seche jusques à ce que la cane soit remplie, puis ils la secouent, &

trouvent que parmi le sable y a force grains de cuivre & d'argent.

En ces quartiers avoit demeuré fort long temps un François nommé Pierre

Gambie pour apprendre les langues, & trafiquer avec les Indiens, & comme

il retournoit à la Caroline conduit dans un _Canoa_ (petit bateau tout

d'une piece) par deux Sauvages ilz le tuerent pour avoir quelque

quantité d'or & d'argent qu'il avoit amassé.

Quelques jours aprés le _Paraousti Outina_ demanda des forces aux

François pour guerroyer son ennemi _Potavou_, afin d'aller aux montagnes

sans empechement. Sur-ce conseil pris, le Capitaine lui envoya trente

arquebuziers, quoy qu'_Outina_ n'en eut demandé que neuf ou dix (car il

se faut deffier de ce peuple) léquels arrivés, on charge de vivres

femmes, enfans, & hermaphrodites, dont y a quantité en ce païs-là. Ne

pouvans arriver en un jour vers _Potavou_, ilz campent dans les bois, &

se partissent six à six faisans des feux alentour du lieu où est couché

le _Paraousti_, pour la garde duquel sont ordonnez certains archers,

auquels il se fie le plus. Le jour venu ilz arrivent prés d'un lac, où

découvrans quelques pécheurs, ilz ne passèrent outre (car ilz ne font

point la pecherie sans avoir nombre de sentinelles au guet). En fin

pensans les surprendre ilz n'en peurent attraper qu'un, lequel fut tué à

coups de fleches, & tout mort les Sauvages le tirerent à bord, lui

enleverent la peau de la téte, & lui couperent les deux bras, reservans

les cheveux pour en faire des triomphes. _Outina_ se voyant découvert

consulta son _Jarva_, c'est à dire Magicien, lequel apres avoir fait

quelques signes hideux à voir, & prononcé quelques paroles, dit à

_Outina_, qu'il n'étoit pas bon de passer outre, & que _Potavou_

l'attendoit avec deux mille hommes, léquels étoient tous fournis de

cordes pour lier les prisonniers qu'ils s'asseuroit prendre. Cette

réponse ouïe, _Outina_ ne voulut passer outre. Dequoy le sieur d'Ottigni

faché, dit qu'on lui donnat un guide, & qu'il les vouloit aller attaquer

avec sa petite troupe. _Outina_ eut honte de ceci, & voyant ce bon

courage delibera de tenter la fortune. Ilz ne faillirent pas de trouver

l'ennemy au lieu ou le Magicien avoit dit, & là se fit l'ecarmouche, qui

dura bien trois grosse heures: en laquelle veritablement _Outina_ eût

eté deffait sans les arquebuziers François qui porterent tout le faix du

combat, & tuerent un grand nombre des soldats de _Potavou_, qui fut

cause de les mettre en route. _Outina_ se contentant de cela fit retires

ses gens, au grand mécontentement du sieur d'Ottigni, qui desiroit fort

de poursuivre la victoire. Apres qu'_Outina_ fut arrivé en sa maison il

envoya les messagers à dix-huict ou vint _Paraoustis_ de ses vassaux,

les avertir de se trouver aux fétes & danses qu'il entendoit celebrer à

cause de la victoire. Cela fait, Ottigni s'en retourne lui laissant

douze hommes pour son asseurance.

_Grande necessité de vivres entre les François accrue jusques à une

extreme famine: Guerre pour avoir la vie: Prise d'_Outina: _Combat des

François contre les Sauvages: Façon de combattre d'iceux Sauvages._

Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617) · 第 151 / 303 题