LE mois de Janvier venu, le Capitaine n'étoit sans souci à cause des
vivres qui tous les jours appetissoient: partant il envoyoit de tous
côtez vers les _Paraoustis_ ses amis, qui le secouroient. Entre autres
la veuve du _Paraousti Hiocaia_ demeurante à douze lieuës du Port des
François, lui envoya deux barques pleines de mil & de gland, avec
quelques hottes pleines de fueilles de _Cassine_, dequoy ilz font leur
breuvage. Cette veuve étoit tenuë pour la plus belle de toute les
Indiennes, tant honorée de ses sujets, que la pluspart du temps ilz la
portoient sur leurs épaules, ne voulans qu'elle allat à pied. Il survint
en ce temps-là une telle manne de ramiers par l'espace d'environ sept
semaines, que noz François en tuoient chacun jour plus de deux cens par
le bois. Ce qui ne leur venoit mal à point. Et comme il n'est pas bon de
tenir un peuple en oisiveté, le Capitaine employait ses gens à visiter
ses amis, & ce faisant découvrir le dedans des terres, & acquerir
toujours de nouveaux amis. Ainsi envoyant quelques-uns des siens à mont
la riviere, ils allerent si avant qu'ilz furent bien trente lieuës au
dessus d'un lieu nommé _Mathiaqua_, & là découvrirent l'entrée d'un lac,
à l'autre coté duquel ne se voyoit aucune terre, selon le rapport des
Indiens, qui méme bien souvent avoient monté sur les plus hauts arbres
du païs pour voir la terre, sans la pouvoir découvrir. Et quand je
considere ceci, & en fais un rapport avec ce qu'écrit Champlein au
voyage qu'il fit en la grande riviere de _Canada_ en l'an mille six cens
trois d'un grand lac qui est au commencement de cette riviere & d'où
elle sort, lequel a trente journées de long, & au bout l'eau y est
salée, étant douce au commencement; je suis préque induit à croire que
c'est ici le méme lac, & qui aboutit à la mer du Su. Toutefois le méme
dit au rapport des Sauvages qu'en la riviere des Iroquois (qui se
decharge en ladite riviere de _Canada_) y a deux lacs longs chacun de
cinquante lieuës, & que du dernier sort une riviere qui va descendre en
la Floride à cent ou sept-vints lieuës d'icelui lac. Mais ceci n'étant
encore bien averé, je m'arréte aussitôt à ma premiere conjecture.
Noz François ayans borné leur découverte à ce lac, ne pouvans passer
outre, revindrent par les villages _Edelano, Eneguape, Chilili, Patica,
& Caya,_ d'où ils allerent visiter le grand _Ouaé Outina_, lequel fit
tant qu'il retint six de noz François, bien aise de les avoir prés de
lui. Avec la barque s'en retourna un qui étoit demeuré là il y avoit
plus de six mois, lequel rapporta que jamais il n'avoit veu un plus beau
païs. Entre autre choses, qu'il avoit veu un lieu nommé _Hestaqua_ d'où
le _Paraousti_ était si puissant, qu'il pouvoit mettre trois ou quatre
mille Sauvages en campagne, avec lequel si les François se vouloient
entendre ils assujettiroient tout le païs en leur obeïssance: &
possederoient la montagne de _Palassi_, au pied de laquelle sort un
ruisseau, où les Sauvages puisent l'eau avec une cane de roseau creuse &
seche jusques à ce que la cane soit remplie, puis ils la secouent, &
trouvent que parmi le sable y a force grains de cuivre & d'argent.
En ces quartiers avoit demeuré fort long temps un François nommé Pierre
Gambie pour apprendre les langues, & trafiquer avec les Indiens, & comme
il retournoit à la Caroline conduit dans un _Canoa_ (petit bateau tout
d'une piece) par deux Sauvages ilz le tuerent pour avoir quelque
quantité d'or & d'argent qu'il avoit amassé.
Quelques jours aprés le _Paraousti Outina_ demanda des forces aux
François pour guerroyer son ennemi _Potavou_, afin d'aller aux montagnes
sans empechement. Sur-ce conseil pris, le Capitaine lui envoya trente
arquebuziers, quoy qu'_Outina_ n'en eut demandé que neuf ou dix (car il
se faut deffier de ce peuple) léquels arrivés, on charge de vivres
femmes, enfans, & hermaphrodites, dont y a quantité en ce païs-là. Ne
pouvans arriver en un jour vers _Potavou_, ilz campent dans les bois, &
se partissent six à six faisans des feux alentour du lieu où est couché
le _Paraousti_, pour la garde duquel sont ordonnez certains archers,
auquels il se fie le plus. Le jour venu ilz arrivent prés d'un lac, où
découvrans quelques pécheurs, ilz ne passèrent outre (car ilz ne font
point la pecherie sans avoir nombre de sentinelles au guet). En fin
pensans les surprendre ilz n'en peurent attraper qu'un, lequel fut tué à
coups de fleches, & tout mort les Sauvages le tirerent à bord, lui
enleverent la peau de la téte, & lui couperent les deux bras, reservans
les cheveux pour en faire des triomphes. _Outina_ se voyant découvert
consulta son _Jarva_, c'est à dire Magicien, lequel apres avoir fait
quelques signes hideux à voir, & prononcé quelques paroles, dit à
_Outina_, qu'il n'étoit pas bon de passer outre, & que _Potavou_
l'attendoit avec deux mille hommes, léquels étoient tous fournis de
cordes pour lier les prisonniers qu'ils s'asseuroit prendre. Cette
réponse ouïe, _Outina_ ne voulut passer outre. Dequoy le sieur d'Ottigni
faché, dit qu'on lui donnat un guide, & qu'il les vouloit aller attaquer
avec sa petite troupe. _Outina_ eut honte de ceci, & voyant ce bon
courage delibera de tenter la fortune. Ilz ne faillirent pas de trouver
l'ennemy au lieu ou le Magicien avoit dit, & là se fit l'ecarmouche, qui
dura bien trois grosse heures: en laquelle veritablement _Outina_ eût
eté deffait sans les arquebuziers François qui porterent tout le faix du
combat, & tuerent un grand nombre des soldats de _Potavou_, qui fut
cause de les mettre en route. _Outina_ se contentant de cela fit retires
ses gens, au grand mécontentement du sieur d'Ottigni, qui desiroit fort
de poursuivre la victoire. Apres qu'_Outina_ fut arrivé en sa maison il
envoya les messagers à dix-huict ou vint _Paraoustis_ de ses vassaux,
les avertir de se trouver aux fétes & danses qu'il entendoit celebrer à
cause de la victoire. Cela fait, Ottigni s'en retourne lui laissant
douze hommes pour son asseurance.
_Grande necessité de vivres entre les François accrue jusques à une
extreme famine: Guerre pour avoir la vie: Prise d'_Outina: _Combat des
François contre les Sauvages: Façon de combattre d'iceux Sauvages._