CHAP. XIII

AYANT parlé de ces rebellions, il faut maintenant reprendre nos erres, &

aller titre de prison le Capitaine Laudonniere à l'ayde du sieur

d'Ottigni son Lieutenant & de son Sergent, qui aprés le depart des

mutins l'allerent querir & le remenerent au Fort, là où arrivé il

assembla ce qui restoit, & leur remontra les fautes commises par ceux

qui l'avoient abandonné, les priant leur en souvenir pour en témoigner

un jour en temps & lieu. Là dessus chacun promet bonne obeïssance, à

quoy ilz n'ont oncques depuis failli, & travaillerent de courage, qui

aux fortifications, qui aux barques, qui à autre chose. Les indiens le

visitoient souvent lui apportans des presens, comme poissons, cerfs,

poules d'Inde, leopars, petits ours, & autres vivres qu'il recompensoit

de quelques menuës marchandises. Un jour il eut avis qu'en la maison

d'un _Paraousti_, nommé _Onathaqua_ demeurant à quelque cinquante lieuës

loin de la Caroline vers le Su, y avait deux hommes d'autre nation que

la leur: par promesse de recompense il les fit chercher & amener.

C'étoient des Hespagnols nuds, portans cheveux longs jusques aux

jarrets, bref ne differans plus en rien des Sauvages. On leur coupa les

cheveux léquels ilz ne voulurent perdre, ains les envelopperent dans un

linge, disans qu'ilz les vouloient reporter en leur païs, pour temoigner

le mal qu'ils avoient enduré aux Indes. Aux cheveux de l'un fut trouvé

quelque peu d'or caché pour environ vint cinq escus, dont il fit present

au Capitaine. Enquis de leur venuë en ce païs-là, & des lieux où ilz

pouvoient avoir été: ilz répondirent qu'il y avoit dé-ja quinze ans

passez que trois navires dans l'un déquels ils étoient, se perdirent au

travers d'un lieu nommé _Calos_ sur des basses que l'on dit _Les

Martyres_, & que le _Paraousti_ de _Calos_ retira la plus grande part

des richesses qui y étoient, mais la pluspart des hommes se sauva, &

plusieurs femmes, entre léquelles y avoit trois ou quatre Damoiselles

mariées demeurantes encor', & leurs enfans aussi, avec ce _Paraousti_ de

_Calos_: qui étoit puissant & riche, ayant un fosse de la hauteur d'un

homme & large comme un tonneau, pleine d'or & d'argent, laquelle il

étoit fort aisé d'avoir avec quelque nombre d'arquebuziers. Disoient

aussi que les hommes & femmes és danses portoient à leurs ceintures des

platines d'or larges comme une assiette, la pesanteur déquelles leur

faisoit empechement à la danse. Ce qui provenoit la pluspart des navires

Hespagnoles qui ordinairement se perdoient en ce detroit. Au reste que

ce _Paraousti_ pour étre reveré de ses sujets leur faisoit à croire que

ses sorts & charmes étoient cause des biens que la terre produisoit: &

sacrifioit tous les ans un homme au temps dela moisson, pris au nombre

des Hespagnols qui par fortune s'étoient perdus en ce detroit.

L'un de ces Hespagnols contoit aussi qu'il avoit long temps servi de

messager à ce _Paraousti_ de _Calos_: & avoit de sa part visité un autre

_Paraousti_ nommé _Oatchaqua_, demeurant à cinq journées loin de

_Calos_: mais qu'au milieu du chemin y avoit une ile située dans un

grand lac d'eau douce, appelée _Serropé_, grande environ de cinq lieuës,

& fertile principalement en dates qui proviennent des palmes, dont ilz

font un merveilleux traffic, non toutefois si grand que d'une certaine

racine propre à faire du pain, dont quinze lieuës alentour tout le païs

est nourri. Ce qui apporte de grandes richesses aux habitans de l'ile;

léquelz d'ailleurs sont fort belliqueux, comme ils ont quelquefois

témoigné enlevans la fille d'_Oatchaqua_, et ses compagnes, laquelle

jeune fille il envoyoit au _Paraousti_ de _Calos_ pour la lui donner en

mariage. Ce qu'ilz reputent une glorieuse victoire, car ilz se marient

puis aprés à ces filles, & les aiment éperduëment.

Davantage comme le _Paraousti Satouriona_ sans cesse importunat le

Capitaine Laudonniere de se joindre avec lui pour parfaire la guerre à

_Ouaé Outina_, disant que sans son respect il l'eût plusieurs fois

deffait: & en fin eût accordé la paix: les deux Hespagnols qui

connoissoient le naturel des Indiens donnerent avis de ne se point fier

à eux, pource que quand ilz faisoient bon visage, c'étoit lors qu'ilz

machinoient quelque trahison: & estoient les plus grands dissimulateurs

du monde. Aussi ne s'y fioient noz François que bien à point.

_Comme Laudonniere fait provision de vivres: Découverte d'un Lac grand à

perte de veuë. Montagne de la Mine: Avarice des Sauvages: Guerre:

Victoire à l'aide des François._

Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617) · 第 150 / 303 题