AYANT parlé de ces rebellions, il faut maintenant reprendre nos erres, &
aller titre de prison le Capitaine Laudonniere à l'ayde du sieur
d'Ottigni son Lieutenant & de son Sergent, qui aprés le depart des
mutins l'allerent querir & le remenerent au Fort, là où arrivé il
assembla ce qui restoit, & leur remontra les fautes commises par ceux
qui l'avoient abandonné, les priant leur en souvenir pour en témoigner
un jour en temps & lieu. Là dessus chacun promet bonne obeïssance, à
quoy ilz n'ont oncques depuis failli, & travaillerent de courage, qui
aux fortifications, qui aux barques, qui à autre chose. Les indiens le
visitoient souvent lui apportans des presens, comme poissons, cerfs,
poules d'Inde, leopars, petits ours, & autres vivres qu'il recompensoit
de quelques menuës marchandises. Un jour il eut avis qu'en la maison
d'un _Paraousti_, nommé _Onathaqua_ demeurant à quelque cinquante lieuës
loin de la Caroline vers le Su, y avait deux hommes d'autre nation que
la leur: par promesse de recompense il les fit chercher & amener.
C'étoient des Hespagnols nuds, portans cheveux longs jusques aux
jarrets, bref ne differans plus en rien des Sauvages. On leur coupa les
cheveux léquels ilz ne voulurent perdre, ains les envelopperent dans un
linge, disans qu'ilz les vouloient reporter en leur païs, pour temoigner
le mal qu'ils avoient enduré aux Indes. Aux cheveux de l'un fut trouvé
quelque peu d'or caché pour environ vint cinq escus, dont il fit present
au Capitaine. Enquis de leur venuë en ce païs-là, & des lieux où ilz
pouvoient avoir été: ilz répondirent qu'il y avoit dé-ja quinze ans
passez que trois navires dans l'un déquels ils étoient, se perdirent au
travers d'un lieu nommé _Calos_ sur des basses que l'on dit _Les
Martyres_, & que le _Paraousti_ de _Calos_ retira la plus grande part
des richesses qui y étoient, mais la pluspart des hommes se sauva, &
plusieurs femmes, entre léquelles y avoit trois ou quatre Damoiselles
mariées demeurantes encor', & leurs enfans aussi, avec ce _Paraousti_ de
_Calos_: qui étoit puissant & riche, ayant un fosse de la hauteur d'un
homme & large comme un tonneau, pleine d'or & d'argent, laquelle il
étoit fort aisé d'avoir avec quelque nombre d'arquebuziers. Disoient
aussi que les hommes & femmes és danses portoient à leurs ceintures des
platines d'or larges comme une assiette, la pesanteur déquelles leur
faisoit empechement à la danse. Ce qui provenoit la pluspart des navires
Hespagnoles qui ordinairement se perdoient en ce detroit. Au reste que
ce _Paraousti_ pour étre reveré de ses sujets leur faisoit à croire que
ses sorts & charmes étoient cause des biens que la terre produisoit: &
sacrifioit tous les ans un homme au temps dela moisson, pris au nombre
des Hespagnols qui par fortune s'étoient perdus en ce detroit.
L'un de ces Hespagnols contoit aussi qu'il avoit long temps servi de
messager à ce _Paraousti_ de _Calos_: & avoit de sa part visité un autre
_Paraousti_ nommé _Oatchaqua_, demeurant à cinq journées loin de
_Calos_: mais qu'au milieu du chemin y avoit une ile située dans un
grand lac d'eau douce, appelée _Serropé_, grande environ de cinq lieuës,
& fertile principalement en dates qui proviennent des palmes, dont ilz
font un merveilleux traffic, non toutefois si grand que d'une certaine
racine propre à faire du pain, dont quinze lieuës alentour tout le païs
est nourri. Ce qui apporte de grandes richesses aux habitans de l'ile;
léquelz d'ailleurs sont fort belliqueux, comme ils ont quelquefois
témoigné enlevans la fille d'_Oatchaqua_, et ses compagnes, laquelle
jeune fille il envoyoit au _Paraousti_ de _Calos_ pour la lui donner en
mariage. Ce qu'ilz reputent une glorieuse victoire, car ilz se marient
puis aprés à ces filles, & les aiment éperduëment.
Davantage comme le _Paraousti Satouriona_ sans cesse importunat le
Capitaine Laudonniere de se joindre avec lui pour parfaire la guerre à
_Ouaé Outina_, disant que sans son respect il l'eût plusieurs fois
deffait: & en fin eût accordé la paix: les deux Hespagnols qui
connoissoient le naturel des Indiens donnerent avis de ne se point fier
à eux, pource que quand ilz faisoient bon visage, c'étoit lors qu'ilz
machinoient quelque trahison: & estoient les plus grands dissimulateurs
du monde. Aussi ne s'y fioient noz François que bien à point.
_Comme Laudonniere fait provision de vivres: Découverte d'un Lac grand à
perte de veuë. Montagne de la Mine: Avarice des Sauvages: Guerre:
Victoire à l'aide des François._