TROIS jours apres le depart du Capitaine Bourdet, Laudonniere aprés
avoir evadé une conspiration retombe en une autre, voire en deux & en
trois: la premiere pratiquée par quelques matelots que le Capitaine
Bourdet lui avoit laissés, léquels debaucherent ceux dudit Laudonniere,
au moyen de la proposition qu'ilz leur firent d'aller aux _Entilles_
butiner quelque chose sur les Hespagnols, & que là y avoit moyen de se
faire riches. Ainsi le Capitaine les ayans envoyé querir de la pierre, &
de la terre pour faire briques à une lieuë & demie de Charle-fort, selon
qu'ils avoient accoutumé, ilz s'en allerent tout à fait, & prindrent une
barque passagere d'Hespagnols prés l'ile de Cuba, en laquelle ilz
trouverent quelque nombre d'or & d'argent qu'ilz saisirent: & avec ce
butin tindrent quelque temps la mer jusques à ce les vivres leur
vindrent à faillir; ce qui fut cause que veincuz de famine ilz se
rendirent à la Havane, ville principale de l'ile de Cuba, dont avint
l'inconvenient que nous dirons ci-apres.
Qui pis est deux Charpentiers Flamens que la méme Bourdet avoit laissés,
emmenerent une autre barque qui restoit, de sorte que Laudonniere
demeura sans barque ni bateau. Je laisse à penser s'il estoit à son
aise. La dessus il fait chercher ses larrons: il n'en a point de
nouvelles. Il fit donc batir deux grandes barques, & un petit bateau en
toute diligence, & étoit la besongne ja fort avancée, quand l'avarice &
l'ambition, mere de tous maux, s'enracinerent aux coeurs de quatre ou
cinq soldats auquels cet oeuvre & travail ne plaisoit point.
Ces maraux commencerent à pratiquer les meilleurs de la troupe, leur
donnans à entendre, que c'étoit chose vile & deshonnéte à hommes de
maison comme ils étoient de s'occuper ainsi à un travail abject &
mechanique, ettendu qu'ilz pouvoient se rendre galans-hommes & riches
s'ilz vouloient busquer fortune au Perou & aux _Entilles_, avec les deux
barques qui se batissoient. Que si le fait étoit trouvé mauvais en
France ils auroient moyen de se retirer en Italie ou ailleurs, attendant
que la colere se passeroit: puis il surviendroit quelque guerre que
feroit tout oublier. Ce mot de richesse sonna si bien aux oreilles de
ces soldats, qu'en fin aprés avoir bien consulté l'affaire ilz se
trouverent jusques au nombre de soixante-six, léquels prindrent pretexte
de remontrer à leur Capitaine le peu de vivres qui leur restoit pour se
maintenir jusques à ce que les navires vinssent de France. Pour à quoy
remedier leur sembloit necessaire de les envoyer à la Nouvelle-Hespagne,
au Perou, & à toutes les iles circonvoisines, ce qu'ilz le supplioient
leur vouloir permettre. Le Capitaine qui se doutoit de ce qui étoit, &
qui sçavoit le commandement de la Royne lui avoit fait de ne faire tort
aux sujets du Roy d'Hespagne, une chose dont il peût concevoir jalousie,
leur fit réponse que les barques achevées il donneroit si bon ordre à
tout qu'ilz ne manqueroient point de vivres, joint qu'il en avoient
encore pour quatre mois. De cette réponse ilz firent semblant d'étre
contens. Mais huit jours aprés voyans leur capitaine malade, oublians
tout honneur & devoir, ilz commencent de nouveau à rebattre le fer, &
protestent de se saisir du corps de garde & du Fort, voire de violenter
leur Capitaine s'ils ne vouloit condescendre à leur méchant desir.
Ainsi les cinq principaux autheurs de la sedition armez de corps de
cuirasse, la pistole au poing, & le chien abbattu entrerent en sa
chambre, disans qu'ilz vouloient aller à la nouvelle Hespagne chercher
leur aventure. Le Capitaine leur remontra qu'ilz regardassent bien à ce
qu'ilz vouloient faire. A quoy ilz répondirent que tout y étoit regardé,
& qu'il falloit leur accorder ce point, & ne restoit plus sinon de leur
bailler les armes qu'il avoit en son pouvoir, de peur que (si
vilainement outragé par eux) il ne s'en aidât à leur desavantage. Ce que
ne leur ayant voulu accorder, ilz prindrent tout de force, &
l'emporterent hors de sa maison: méme apres avoir offensé un
Gentil-homme qui s'en formalisoit. Puis se saisirent dudit Capitaine, &
l'envoyerent prisonnier en un navire qui étoit à l'ancre au milieu de la
riviere, où il fut quinze jours, assisté d'un homme seul, sans visite
d'aucun: & desarmerent tous ceux qui tenoient son parti. En fin ilz lui
envoyerent un congé pour signer, lequel ayant refusé ilz lui manderent
que s'il ne le signoit ilz lui iroient couper la gorge. Ainsi contraint
de signer leur congé, il leur bailla quelques mariniers avec un pilote
nommé Trenchant. Les barques parachevées, ilz les armerent des munitions
du Roy, de poudres, de balles & d'artillerie, & contraignirent le
Vasseur leur livrer l'enseigne de son navire: puis s'en allerent en
intention de faire voile en un lieu des _Entilles_ nommé _Leaugave_, & y
prendre terre la nuit de Noé, à fin de faire un massacre & pillage
pendant qu'on diroit la Messe de minuit. Mais comme Dieu n'est parmi
telles gens, ils eurent de la division avant que partir, de sorte qu'ilz
se separerent au sortir de la riviere, & ne se veirent qu'au bout de six
semaines: pendant lequel temps l'une des barques print un bergantin
chargé de quelque nombre de _Cassava_ espece de pain de racine blanc &
bon à manger, avec quelque peu de vin: & en cette conquéte perdirent
quatre hommes, sçavoir deux tués, & deux prisonniers: toutefois le
bergantin leur demeura, & y transporterent un bonne partie de leurs
hardes. De là ilz resolurent d'aller à _Baracou_ village de l'ile
Jamaïque, où arrivés ils trouverent une caravelle de cinquante à
soixante tonneaux qu'ils prindrent: & aprés avoir fait bonne chere au
village cinq ou six jours, ilz s'embarquerent dedans abandonnans leur
seconde barque, & tirerent vers le cap de _Thibron_, ou ilz
rencontrerent une patache qu'ilz prindrent de force aprés avoir
longuement combattu. En cette patache fut pris le Gouverneur de la
_Jamaïque_, avec beaucoup de richesses tant d'or & d'argent, que de
marchandises déquelles noz seditieux ne se contentans, delibererent en
chercher encore en leur caravelle, & tirerent vers la _Jamaïque_. Le
Gouverneur fin & accort se voyant conduit au lieu où il demandoit &
commandoit, fit tant par ses douces paroles, que ceux qui l'avoient
prins lui permirent mettre dans une barquette deux petits garçons pris
quant & lui, & les envoyer au village vers sa femme, à fin de l'avertir
qu'elle eût à faire provisions de vivres pour les lui envoyer. Mais au
lieu d'écrire à sa femme, il dit secrettement aux garçons qu'elle se mit
en tout devoir de faire venir les vaisseaux des ports circonvoisins à
son secours. Ce qu'elle fit si dextrement, qu'un matin à la pointe du
jour comme les seditieux se tenoient à l'embouchure du port ilz furent
pris n'ayans peu découvrir les vaisseaux Hespagnols, tant pour
l'obscurité du temps, que pour la longueur du port. Il est vray que les
vint cinq ou vint-six qui étoient au bergantin les apperceurent, mais ce
fut quand ilz furent prés, & n'ayans le loisir de lever les ancres,
couperent le cable & s'enfuirent, & vindrent passer à la veuë de la
_Havane_ en l'ile de Cuba. Or le pilote Trenchant, le trompette &
quelques autres mariniers qui avoient eté emmenez par force en ce voiage
ne desirans autre chose qu s'en retourner vers leur Capitaine
Laudonniere, s'accordernent ensemble de passer la traverse du canal de
_Gahame_, tandis que les seditieux dormiroient, s'ilz voyaient le vent à
propos: ce qu'ilz firent si bien que le matin au poinct du jour environ
le vint-cinquiéme de Mars, ilz se trouverent à la côte de la Floride, où
conoissant le mal par eux commis, ilz se firent par maniere de moquerie
à contrefaire les Juges (mais ce fut aprés vin boire) d'autres
contrefaisoient les Advocats, un autre concluoit disant, Vous serez
causes telles que bon vous semblera, mais si étans arrivés au Fort de la
Caroline le Capitaine ne vous fait tretous pendre je ne le tiendray
jamais pour homme de bien. Leur voile ne fut plutôt découverte en la
côte qu'un _Paraousti_, nommé _Patica_ en envoya avertir le Capitaine
Laudonniere. Sur ce le brigantin affamé vint surgir à l'embouchure de la
riviere de May, & par le commandement d'icelui Capitaine fut amené
devant le Fort de la Caroline. Trente soldats lui furent envoyez pour
prendre les quatre principaux autheurs de la sedition, auquels on mit
les fers aux piés, & à tous le Capitaine Laudonniere fit une remontrance
du service qu'ilz devoient au Roy, duquel ilz recevoient gages & de leur
trop grande oubliance: adjoutant à ceci qu'ayans échapé la justice des
hommes ilz n'avoient peu éviter celle de Dieu. Aprés quoy les quatre
enferrez furent condamnés à étre pendus & étranglez. Et voyans qu'il n'y
avoit point d'huis de derriere contre cet arret, ilz se mirent en devoir
de prier Dieu. Toutefois l'un des quatre pensant mutiner les soldats
leur dit ainsi: Comment mes freres & compagnons, souffrirez-vous que
nous mourions ainsi honteusement? A cela Laudonniere prenant la parole
respondit qu'ilz n'étoient point compagnons de seditieux & rebelles au
service du Roy. Neantmoins les soldats supplierent le Capitaine de les
faire passer par les armes, & que puis aprés si bon luy sembloit les
corps seroient penduz. Ce qui fut executé. Voila l'issuë de leur
mutinerie, laquelle je croy avoir eté cause de la ruine des affaires des
François ne la Floride, & que les Hespagnols irritez les allerent
par-aprés forcer, quoy qu'il leur en ait couté la vie. Ici est à
remarquer qu'en toutes conquétes nouvelles, soit en mer, soit en terre,
les entreprises sont ordinairement troublées, étans les rebellions
aisées à se lever, tant par l'audace que donne aux soldats l'éloignement
du secours, que par l'espoir qu'ils ont de faire leur profit, comme il
se voit assez par les histoires anciennes, & par les hurtades avenuës
dans notre siecle à Christophe Colomb, apres sa premiere découverte: à
_François Pezarre, à Diego d'Alimagre_ au Perou & à _Fernand Cortès_.
_Ce que fit le Capitaine Laudonniere étant delivré de ses seditieux:
Deux Hespagnols reduits à la vie des Sauvages. Les discours qu'ilz
tindrent tant d'eux-mémes, que des peuples Indiens: Habitans de Serropé
ravisseurs de filles: Indiens dissimulateurs._