CHAP. XII

TROIS jours apres le depart du Capitaine Bourdet, Laudonniere aprés

avoir evadé une conspiration retombe en une autre, voire en deux & en

trois: la premiere pratiquée par quelques matelots que le Capitaine

Bourdet lui avoit laissés, léquels debaucherent ceux dudit Laudonniere,

au moyen de la proposition qu'ilz leur firent d'aller aux _Entilles_

butiner quelque chose sur les Hespagnols, & que là y avoit moyen de se

faire riches. Ainsi le Capitaine les ayans envoyé querir de la pierre, &

de la terre pour faire briques à une lieuë & demie de Charle-fort, selon

qu'ils avoient accoutumé, ilz s'en allerent tout à fait, & prindrent une

barque passagere d'Hespagnols prés l'ile de Cuba, en laquelle ilz

trouverent quelque nombre d'or & d'argent qu'ilz saisirent: & avec ce

butin tindrent quelque temps la mer jusques à ce les vivres leur

vindrent à faillir; ce qui fut cause que veincuz de famine ilz se

rendirent à la Havane, ville principale de l'ile de Cuba, dont avint

l'inconvenient que nous dirons ci-apres.

Qui pis est deux Charpentiers Flamens que la méme Bourdet avoit laissés,

emmenerent une autre barque qui restoit, de sorte que Laudonniere

demeura sans barque ni bateau. Je laisse à penser s'il estoit à son

aise. La dessus il fait chercher ses larrons: il n'en a point de

nouvelles. Il fit donc batir deux grandes barques, & un petit bateau en

toute diligence, & étoit la besongne ja fort avancée, quand l'avarice &

l'ambition, mere de tous maux, s'enracinerent aux coeurs de quatre ou

cinq soldats auquels cet oeuvre & travail ne plaisoit point.

Ces maraux commencerent à pratiquer les meilleurs de la troupe, leur

donnans à entendre, que c'étoit chose vile & deshonnéte à hommes de

maison comme ils étoient de s'occuper ainsi à un travail abject &

mechanique, ettendu qu'ilz pouvoient se rendre galans-hommes & riches

s'ilz vouloient busquer fortune au Perou & aux _Entilles_, avec les deux

barques qui se batissoient. Que si le fait étoit trouvé mauvais en

France ils auroient moyen de se retirer en Italie ou ailleurs, attendant

que la colere se passeroit: puis il surviendroit quelque guerre que

feroit tout oublier. Ce mot de richesse sonna si bien aux oreilles de

ces soldats, qu'en fin aprés avoir bien consulté l'affaire ilz se

trouverent jusques au nombre de soixante-six, léquels prindrent pretexte

de remontrer à leur Capitaine le peu de vivres qui leur restoit pour se

maintenir jusques à ce que les navires vinssent de France. Pour à quoy

remedier leur sembloit necessaire de les envoyer à la Nouvelle-Hespagne,

au Perou, & à toutes les iles circonvoisines, ce qu'ilz le supplioient

leur vouloir permettre. Le Capitaine qui se doutoit de ce qui étoit, &

qui sçavoit le commandement de la Royne lui avoit fait de ne faire tort

aux sujets du Roy d'Hespagne, une chose dont il peût concevoir jalousie,

leur fit réponse que les barques achevées il donneroit si bon ordre à

tout qu'ilz ne manqueroient point de vivres, joint qu'il en avoient

encore pour quatre mois. De cette réponse ilz firent semblant d'étre

contens. Mais huit jours aprés voyans leur capitaine malade, oublians

tout honneur & devoir, ilz commencent de nouveau à rebattre le fer, &

protestent de se saisir du corps de garde & du Fort, voire de violenter

leur Capitaine s'ils ne vouloit condescendre à leur méchant desir.

Ainsi les cinq principaux autheurs de la sedition armez de corps de

cuirasse, la pistole au poing, & le chien abbattu entrerent en sa

chambre, disans qu'ilz vouloient aller à la nouvelle Hespagne chercher

leur aventure. Le Capitaine leur remontra qu'ilz regardassent bien à ce

qu'ilz vouloient faire. A quoy ilz répondirent que tout y étoit regardé,

& qu'il falloit leur accorder ce point, & ne restoit plus sinon de leur

bailler les armes qu'il avoit en son pouvoir, de peur que (si

vilainement outragé par eux) il ne s'en aidât à leur desavantage. Ce que

ne leur ayant voulu accorder, ilz prindrent tout de force, &

l'emporterent hors de sa maison: méme apres avoir offensé un

Gentil-homme qui s'en formalisoit. Puis se saisirent dudit Capitaine, &

l'envoyerent prisonnier en un navire qui étoit à l'ancre au milieu de la

riviere, où il fut quinze jours, assisté d'un homme seul, sans visite

d'aucun: & desarmerent tous ceux qui tenoient son parti. En fin ilz lui

envoyerent un congé pour signer, lequel ayant refusé ilz lui manderent

que s'il ne le signoit ilz lui iroient couper la gorge. Ainsi contraint

de signer leur congé, il leur bailla quelques mariniers avec un pilote

nommé Trenchant. Les barques parachevées, ilz les armerent des munitions

du Roy, de poudres, de balles & d'artillerie, & contraignirent le

Vasseur leur livrer l'enseigne de son navire: puis s'en allerent en

intention de faire voile en un lieu des _Entilles_ nommé _Leaugave_, & y

prendre terre la nuit de Noé, à fin de faire un massacre & pillage

pendant qu'on diroit la Messe de minuit. Mais comme Dieu n'est parmi

telles gens, ils eurent de la division avant que partir, de sorte qu'ilz

se separerent au sortir de la riviere, & ne se veirent qu'au bout de six

semaines: pendant lequel temps l'une des barques print un bergantin

chargé de quelque nombre de _Cassava_ espece de pain de racine blanc &

bon à manger, avec quelque peu de vin: & en cette conquéte perdirent

quatre hommes, sçavoir deux tués, & deux prisonniers: toutefois le

bergantin leur demeura, & y transporterent un bonne partie de leurs

hardes. De là ilz resolurent d'aller à _Baracou_ village de l'ile

Jamaïque, où arrivés ils trouverent une caravelle de cinquante à

soixante tonneaux qu'ils prindrent: & aprés avoir fait bonne chere au

village cinq ou six jours, ilz s'embarquerent dedans abandonnans leur

seconde barque, & tirerent vers le cap de _Thibron_, ou ilz

rencontrerent une patache qu'ilz prindrent de force aprés avoir

longuement combattu. En cette patache fut pris le Gouverneur de la

_Jamaïque_, avec beaucoup de richesses tant d'or & d'argent, que de

marchandises déquelles noz seditieux ne se contentans, delibererent en

chercher encore en leur caravelle, & tirerent vers la _Jamaïque_. Le

Gouverneur fin & accort se voyant conduit au lieu où il demandoit &

commandoit, fit tant par ses douces paroles, que ceux qui l'avoient

prins lui permirent mettre dans une barquette deux petits garçons pris

quant & lui, & les envoyer au village vers sa femme, à fin de l'avertir

qu'elle eût à faire provisions de vivres pour les lui envoyer. Mais au

lieu d'écrire à sa femme, il dit secrettement aux garçons qu'elle se mit

en tout devoir de faire venir les vaisseaux des ports circonvoisins à

son secours. Ce qu'elle fit si dextrement, qu'un matin à la pointe du

jour comme les seditieux se tenoient à l'embouchure du port ilz furent

pris n'ayans peu découvrir les vaisseaux Hespagnols, tant pour

l'obscurité du temps, que pour la longueur du port. Il est vray que les

vint cinq ou vint-six qui étoient au bergantin les apperceurent, mais ce

fut quand ilz furent prés, & n'ayans le loisir de lever les ancres,

couperent le cable & s'enfuirent, & vindrent passer à la veuë de la

_Havane_ en l'ile de Cuba. Or le pilote Trenchant, le trompette &

quelques autres mariniers qui avoient eté emmenez par force en ce voiage

ne desirans autre chose qu s'en retourner vers leur Capitaine

Laudonniere, s'accordernent ensemble de passer la traverse du canal de

_Gahame_, tandis que les seditieux dormiroient, s'ilz voyaient le vent à

propos: ce qu'ilz firent si bien que le matin au poinct du jour environ

le vint-cinquiéme de Mars, ilz se trouverent à la côte de la Floride, où

conoissant le mal par eux commis, ilz se firent par maniere de moquerie

à contrefaire les Juges (mais ce fut aprés vin boire) d'autres

contrefaisoient les Advocats, un autre concluoit disant, Vous serez

causes telles que bon vous semblera, mais si étans arrivés au Fort de la

Caroline le Capitaine ne vous fait tretous pendre je ne le tiendray

jamais pour homme de bien. Leur voile ne fut plutôt découverte en la

côte qu'un _Paraousti_, nommé _Patica_ en envoya avertir le Capitaine

Laudonniere. Sur ce le brigantin affamé vint surgir à l'embouchure de la

riviere de May, & par le commandement d'icelui Capitaine fut amené

devant le Fort de la Caroline. Trente soldats lui furent envoyez pour

prendre les quatre principaux autheurs de la sedition, auquels on mit

les fers aux piés, & à tous le Capitaine Laudonniere fit une remontrance

du service qu'ilz devoient au Roy, duquel ilz recevoient gages & de leur

trop grande oubliance: adjoutant à ceci qu'ayans échapé la justice des

hommes ilz n'avoient peu éviter celle de Dieu. Aprés quoy les quatre

enferrez furent condamnés à étre pendus & étranglez. Et voyans qu'il n'y

avoit point d'huis de derriere contre cet arret, ilz se mirent en devoir

de prier Dieu. Toutefois l'un des quatre pensant mutiner les soldats

leur dit ainsi: Comment mes freres & compagnons, souffrirez-vous que

nous mourions ainsi honteusement? A cela Laudonniere prenant la parole

respondit qu'ilz n'étoient point compagnons de seditieux & rebelles au

service du Roy. Neantmoins les soldats supplierent le Capitaine de les

faire passer par les armes, & que puis aprés si bon luy sembloit les

corps seroient penduz. Ce qui fut executé. Voila l'issuë de leur

mutinerie, laquelle je croy avoir eté cause de la ruine des affaires des

François ne la Floride, & que les Hespagnols irritez les allerent

par-aprés forcer, quoy qu'il leur en ait couté la vie. Ici est à

remarquer qu'en toutes conquétes nouvelles, soit en mer, soit en terre,

les entreprises sont ordinairement troublées, étans les rebellions

aisées à se lever, tant par l'audace que donne aux soldats l'éloignement

du secours, que par l'espoir qu'ils ont de faire leur profit, comme il

se voit assez par les histoires anciennes, & par les hurtades avenuës

dans notre siecle à Christophe Colomb, apres sa premiere découverte: à

_François Pezarre, à Diego d'Alimagre_ au Perou & à _Fernand Cortès_.

_Ce que fit le Capitaine Laudonniere étant delivré de ses seditieux:

Deux Hespagnols reduits à la vie des Sauvages. Les discours qu'ilz

tindrent tant d'eux-mémes, que des peuples Indiens: Habitans de Serropé

ravisseurs de filles: Indiens dissimulateurs._

Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617) · 第 149 / 303 题