QUAND le Capitaine Ribaut arriva en France il y trouva les guerres
civiles allumées, léquelles furent cause en partie que les François ne
furent secourus ainsi qu'il leur avoit eté promis; que le Capitaine
Albert fut tué, & le païs abandonné. La paix faite, l'Admiral de
Chatillon, qui ne s'étoit souvenu de ses gens tandis qu'il faisoit la
guerre à son Prince, en parla au Roy au bout de deux ans, lui remontrant
qu'on n'en avoit aucune nouvelle, & que ce seroit dommage de les laisser
perdre. A cause dequoy sa Majesté lui accorda de faire equipper trois
vaisseaux, l'un des six vingts tonneaux, l'autre de cent, l'autre de
soixante, pour les aller chercher & secourir, mais il en étoit bien
tard.
Le Capitaine Laudonniere Gentilhomme Poitevin eut la charge de ces trois
navires, & fit voiles du havre de Grace le vingt-deuxieme Avril mille
cinq cens soixante quatre, droit vers les iles Fortunées, dites
maintenant Canaries, en l'une déquelles appellée _Teneriffé_, autrement
le Pic, y a une chose emerveillable digne d'estre couchée ici par
escrit. C'est une montagne au milieu d'icelle si excessivement haute,
que plusieurs afferment l'avoir veuë de cinquante à soixante lieuës
loin. Elle est préque semblable à celle _d'Ætna_ jetant des flammes
comme mont Gibel en Sicile, & va droit comme un pic, & au haut d'icelle
on ne peut aller sinon depuis la mi-May jusques à la mi-Aoust à cause de
la trop vehemente froidure: chose d'autant plus émerveillable qu'elle
n'est distante de l'Equateur que de vint-sept degrez & demi. Mesme il y
a des neges encores au mois de May, à raison dequoy Solin l'a appelée
_Nivaria_, comme qui diroit l'ile Negeuse. Quelques-uns pensent que
cette montagne soit ce que les anciens ont appellé, le mont d'Atlas,
d'où la mer Atlantique a pris son nom.
Delà par un vent favorable en quinze jours nos François vindrent aux
Antilles, puis à sainct Dominique, qui est une des plus belles iles de
l'Occident, fort montagneuse, & d'assez bonne odeur. Sur la côte de
cette ile deux Indiens voulans aborder les François, l'un eut peur &
s'enfuit, l'autre fut arreté, & en cette sorte ne sçavoit quel geste
tenir tant il étoit epouvanté, cuidant étre entre les mains des
Hespagnols, qui autrefois lui avoient coupé les genetoires, comme il
montroit. En fin toutes fois il s'asseura, & lui bailla-on une chemise,
& quelques petits joyaux. Ce peuple jaloux ne veut qu'on approche de
leurs cabanes, & tuerent un François pour s'en estre trop avoisiné. La
vengeance n'en fut faite, pour trop de considerations, léquelles les
Hespagnols ne pouvans avoir, ont paraventure eté quelquefois induits aux
cruautez qu'ils ont commises. Vray est qu'elles ont eté excessive, &
d'autant plus abominables qu'elles ont parvenu jusques aux François, qui
possedoient une terre de leur juste & loyal conquét, sans leur faire
tore, comme nous dirons à la fin de ce livre. En cette ile de saint
Dominique il y a des serpens enormement grans. Noz François cherchans
par le bois certains fruits excellens appellés _Ananas_, tuerent un de
ces serpens long de neuf grans piés, & gros comme la jambe.
L'arrivée en la Nouvelle-France fut le vint-deuxiéme Juin à trente
degrez de l'Equateur, dix lieuës au dessus du Cap-François, & trente
lieuës au dessuz de la riviere de May, où les nôtres mouillerent l'ancre
en une petite riviere qu'ilz nommerent la riviere des Dauphins, où ilz
furent receuz fort courtoisement & humainement des peuples du païs & de
leur _Paraousti_ (qui veut dire Roy ou Capitaine) au grand regret
déquels ilz tirerent vers la riviere de May, à laquelle arrivez, le
_Paraousti_ appellé _Satouriona_ avec deux siens fils beaux, grans &
puissans, & grand nombre d'Indiens vindrent au-devant d'eux, ne sçachans
quelle contenance tenir pour la joye qu'il avoient de leur venuë. Ilz
leur montrerent la borne qu'y avoit plantée le Capitaine Ribaut deux ans
auparavant, laquelle par honneur ils avoient environnée de lauriers, &
au pied mis force petits panier de mil qu'ils appellent _tapaga,
tapola_. Ils la baiserent plusieurs fois, & inviterent les François à en
faire de méme. En quoy se reconoit combien la Nature est puissante
d'avoir mis une telle sympathie entre ces peuples-ci & les François, &
une totale antipathie entr'eux et les Hespagnols.
Je ne veux m'arréter à toutes les particularités de ce qui s'est passé
en ce voyage, craignant d'ennuyer le lecteur en la trop grandes
curiosité, mais seulement aux choses plus generales, & plus dignes
d'estre sceuës. Noz gens donc desireux de reconnoitre le païs, allerent
à-mont la riviere, en laquelle étans entré bien avant & recreuz du
chemin, ilz trouverent quelques Indiens, léquels voyans étre entré en
effroy, ilz les appelerent crians, _Antipola, Bonnason_, qui veut dire
Frere, ami (comme là où nous avons demeuré _Nigmach_), & en autres
endroits _Hirmo_. A cette parole ilz s'approcherent: & reconoissans noz
François que le premier étoit suivi de quatre qui tenoit la queuë de son
vetement de peau par derriere, ilz se douterent que c'étoit le
_Paraousti_, & qu'il falloit aller au devant de lui. Ce _Paraousti_ fit
une longue harangue tendant à ce que les nôtres allassent à sa cabane, &
en signe d'amitié bailla sa robbe, ou manteau de chamois, au conducteur
de la trouppe Françoise nommé le sieur d'Ottigni. Et passant quelque
marecage, les Indiens portoient les nôtres sur leurs épaules.
En fin arrivés ilz furent receus avec beaucoup d'amitié, & virent un
vieillard pere de cinq generations, de l'aage duquel s'étans informés,
ilz trouverent qu'il avoit environ trois cens ans. Au reste tout
decharné, auquel ne paraissoient que les os: mais son fils ainé avoit
mine de pouvoir vivre encore plus de trente ans. Pendant ces choses le
Capitaine Laudonniere visita quelques montagnes où il trouva des Cedres,
Palmiers, & Lauriers plus odorans que le baume: Item des vignes en telle
quantité qu'elle suffiroient pour habiter le païs: & outre ce, grande
quantité d'Esquine entortillee à l'entour des arbrisseaux: Item des
prairies entrecouppées en iles & ilettes le long de la riviere: chose
fort agreable. Cela fait il se partit delà pour aller à la riviere de
Seine distante de la riviere de Somme là où il mit pied à terre, & fut
fort humainement receu du _Paraousti_, homme haut, grave & bien formé
comme aussi sa femme, & cinq filles qu'elle avoit d'une tres-agreable
beauté. Cette femme lui fit present de cinq boulettes d'argent & le
_Paraousti_ lui bailla son arc & ses fleches, & qui est un signe
entr'eux de confederation, & alliance perpetuelle. Il voulut voir
l'effect de nos arquebuses; & comme il vit que cela faisoit un trop plus
grand effort que ses arcs & fleches, il en devint tout pensif, mais ne
voulut faire semblant que cela l'étonnat.
[Carte la Floride 30, 31 et 32 degrez.]
Apres avoir rodé la côte il fallut en fin penser de se loger. Conseil
pris, on voyoit qu'au Cap de la Floride c'est un païs tout noyé; au Port
Royal c'est un lieu fort agreable, mais non tant commode ni convenable
qu'il leur étoit de besoin, voulans planter une colonie nouvelle.
Partant trouverent meilleur de s'arreter en la riviere de May, où le
païs est abondant non seulement en mil (que nous appelons autrement blé
Sarazin, d'inde, ou de Turquie, ou du Mahis) mais aussi en or & argent.
Ainsi le vint-neufiéme de Juin tournans la prouë s'en allerent vers
ladite riviere, dans laquelle ilz choisirent un lieu le plus agreable
qu'ilz peurent, où ilz rendirent graces à Dieu, & se mirent à qui mieux
mieux à travailler pour dresser un Fort, & des habitations necessaires
pour leurs logemens, aidez du _Paraousti_ de cette riviere, dit
_Satouriona_, lequel employa ses gens à recouvrer des palmites pour
couvrir les granges & logis, chose qui fut faite en diligence. Mais est
notable qu'en cette contrée on ne peut bâtir à hauts étages, à-cause des
vens impetueux auquels elle est sujette. Je croy qu'elle participe
aucunnement de la violence du _Houragan_, duquel nous parlerons en autre
endroit. La Forteresse achevée, on lui donna le nom, LA CAROLINE, en
l'honneur du Roy Charles, l'endroit de laquelle se pourra remarquer par
la delineation que nous avons faite, & joindre ici du païs que les
François ont découvert en la Floride.
[Illustration]
_Navigation dans la riviere de May: Recit des capitaines &_ Paraoustis
_qui sont dans les terres: Amour de vengeance: Ceremonie étrange des
Indiens pour reduire en memoire la mort de leurs peres._