QUAND le Capitaine Laudonniere partit de la riviere de May, pour tirer
vers la riviere de Seine, il voulut sçavoir d'où procedoit un lingot
d'argent que le _Paraousti Satouriona_ lui avoit donné: & lui fut dit
que cela se conquetoit à force d'armes, quant les Floridiens alloient à
la guerre contre un certain _Paraousti_ nommé _Timogona_, qui demeuroit
bien avant dans les terres. Pourtant, la Caroline achevée, le Capitaine
Laudonniere ne voulut demeurer oisif, ains se ressouvenant dudit
_Timogona_ il envoya son Lieutenant à-mont la riviere de May avec deux
Indiens pour decouvrir le païs, & sçavoir sa demeure. Ayant cinglé
environ vint lieuës, les Indiens qui regardoient çà & là decouvrirent
trois _Almadie_ (ou bateaux legers) & aussi-tôt s'avancerent à crier
_Timogona, Timogona_, & ne parlerent que de s'avancer pour les aller
combattre jusques à se vouloir jetter dans l'eau pour cet effet, car le
Capitaine Laudonniere avoit promis à _Satouriona_ de ruiner ce
_Timogona_ son ennemi. Le dessein des François n'étant de guerroyer ces
peuples, ains plutôt de les reconcilier les uns avec les autres, le
Lieutenant dudit Laudonniere (dit le sieur d'Ottigni) asseura les
Indiens qui étoient dans lédites _almadies_, & s'approchans il leur
demanda s'ils avoient or, ou argent. A quoy ilz répondirent que non,
mais que s'il vouloit envoyer quelqu'un des siens avec eux ilz le
meneroient en lieu où ils en pourroient recouvrer. Ce qui fut fait. Et
cependant Ottigni s'en retourne. Quinze jours aprés un nommé le
Capitaine Vasseur accompagné d'un soldat fut depeché pour aller sçavoir
des nouvelles de celui que les Indiens avoient mené. Apres avoir monté
la riviere deux jours, ils apperceurent deux Indiens joignant le rivage,
qui étoient au guet pour surprendre quelqu'un de leurs ennemis. Ces
Indiens se doutans de ce qui étoit, dirent à noz François que leur
compagnon n'étoit point chés-eux, ains en la maison du _Paraousti
Molona_, vassal d'un autre grand _Paraousti_, nommé _Olata Ouaé Outina,_
où ilz leur donnerent addresse. Le _Paraousti Molona_ traitta noz
François honnetement à sa mode, & discourut de ses voisins & alliés &
amis, entre léquels il en nomma neuf, _Cadecha Chilili, Esclavou,
Evacappe, Calanay, Onataquara, Omittaqua, Acquere, Moquosa_, tous
léquels & autres avec lui jusques au nombre de plus de quarante, il
asseura estre vassaux du tres-redouté _Olata Ouaé Outina_. Cela fait, il
se mit semblablement à discourir des ennemis _d'Ouaé Outina_, du nombre
déquels il mit comme le premier le _Paraousti Satouriona_ Capitaine des
confins de la riviere de May, lequel a souz son obeissance trente
_Paraoustis_, dont il y en avoit dix qui tous étoient ses freres. Puis
il en nomma trois autres non moins puissans que _Satouriona_. Le premier
_Potavou_, homme cruel en guerre, mais pitoyable en l'execution de sa
furie. Car il prenoit les prisonniers à merci, content de les marquer
sur le bras gauche d'un signe grand comme celuy d'un cachet, lequel il
imprimoit comme si le fer chaud y avoit passé, puis les renvoyoit sans
leur faire autre mal. Les deux autres étoient nommés _Onathaqua &
Houstaqua_; abondans en richesses, & principalement _Ousthaqua_ habitant
prés les hautes montagnes fecondes en beaucoup de singularités. Qui plus
est _Molona_ recitait que ses alliés vassaux du grand _Olata_ s'armoient
l'estomach, bras, cuisses, jambes & front avec larges platines d'or &
d'argent, & que par ce moyen les fleches ne les pouvoient endommager.
Lors le Capitaine Vasseur lui dit que quelque jour les François iront en
ce païs & se joindroient avec son seigneur _Olata_ pour deffaire tous
ces gens là. Il fut fort réjouï de ce propos, & repondit que le moindre
des _Paraoustis_ qu'il avoit nommez, bailleroit au chef de ce secours la
hauteur de deux piez d'or & d'argent qu'ils avoient ja conquis sur
_Onathaqua & Housthaqua_. J'ai mis ces discours pour montrer que
generalement tous ces peuples n'ont autre but, autre pensée, autre souci
que la guerre, & ne leur sçauroit-on faire plus grand plaisir que de
leur promettre assistance contre leurs ennemis.
Et pour mieux entretenir le desir de la vengeance, ils ont des façons
étranges & dures pour en faire garder la memoire à leurs enfans, ainsi
que se peut voir par ce qui s'ensuit. Au retour du Capitaine Vasseur,
icelui ne pouvant (contrarié du flot) arriver au gite à la Caroline; il
se retira chés un _Paraousti_ qui demeuroit à Trois lieuës de
_Satouriona_, appellé _Molona_ comme l'autre duquel nous avons parlé. Ce
_Molona_ fut merveilleusement réjouï de la venuë de noz François,
cuidant qu'ils eussent leur barque pleine de tétes d'ennemis, & qu'ilz
ne fussent allés vers le païs de _Timogona_ que pour le guerroyer. Ce
que le Capitaine Vasseur entendant, lui fit à croire que de verité il
n'y étoit allé à autre intention, mais que son entreprise ayant esté
découverte, _Timogona_ avait gaigné les bois, & neantmoins que lui & ses
compagnons en avaient attrappé quelque nombre à la poursuite qui n'en
avoient point porté les nouvelles chés eux. La _Paraousti_ tout ravi de
joye pria le Vasseur de lui conter l'affaire tout au long. Et à
l'instant un des compagnons dudit Vasseur tirant son espee, lui montra
par signes ce qu'il ne pouvoit de paroles; c'est qu'ou trenchant
d'icelle il en avoit fait passer deux qui fuyoient par les foréts, & que
ses compagnons n'en avoient pas fait moins de leur côté. Que si leur
entreprise n'eût esté découverte par _Timogona_ ilz l'eussent enlevé
lui-méme & saccagé tout le reste. A ceste rodomontade le _Paraousti_ ne
sçavoit quelle contenance tenir de joye qu'il avoit. Et sur ce propos un
quidam print une javeline qui estoit fichée à la natte, & comme furieux
marchant à grand pas alla frapper un Indien qui étoit assis en un lieu à
l'écart, criant à haute voix _Hyou_, sans que le pauvre homme se remuat
aucunement pour le coup que patiemment il montroit endurer. A peine
avoir eté remise la javeline en son lieu, que le méme la reprenant il en
dechargea roidement un autre coup sur celui qu'il avoit ja frappé,
s'écriant de méme que devant _Hyou_, & peu de temps aprés le pauvre
homme se laissa tomber à la renverse roidissant les bras & jambes, comme
s'il eüt eté pret à rendre le dernier soupir. Et lors les plus jeunes
des enfans du _Paraousti_ se mit aux pieds du renversé, pleurant
amerement. Peu apres deux autres de ses freres firent le semblable: La
mere vint encore avec grans cris & lamentations pleurer avec ses enfans.
Et finalement arriva une troupe de jeunes filles qui ne cesserent de
pleurer un long espace de temps en la méme compagnie. Et prindrent
l'homme renversé & le porterent avec un triste geste en une autre
cabane, & pleurerent là deux heures: pendant quoy le _Paraousti & ses
camarades ne laisserent de_ boire de la casine, comme ils avoient
commencé, mais en grand silence: Dequoy le Vasseur etonné n'entendant
rien à ces ceremonies, il demanda au _Paraousti_ que vouloient signifier
ces choses, lequel lentement lui répondit, _Thimogona, Thimogona_, sans
autres propos lui tenir. Faché d'une si maigre réponse, il s'adresse à
un autre qui lui dit de méme, le suppliant de ne s'enquerir plus avant
de ces choses, & qu'il eût patience pour l'heure. A tant noz François
sortirent pour aller voir l'homme qu'on avoit transporté, lequel ilz
trouverent accompagné du train que nous avons dit, & les jeunes filles
chauffans force mousse au lieu de linge dont elles lui frottoient le
côté. Sur cela le _Paraousti_ fut derechef interrogé comme dessus. Il
fit réponse que cela n'étoit qu'une ceremonie par laquelle ilz
remettoient en memoire la port & persecution de leurs ancestre
_Paraoustis_, faite par leur ennemi _Thimogona_: Alleguant au surplus
que toutes & quantes fois que quelqu'un d'entre-eux retournoit de ce
païs-là sans rapporter les tétes de leurs ennemis, ou sans amener
quelque prisonnier, il faisoit en perpetuelle memoire de ses
predecesseurs, toucher le mieux aimé de tous ses enfans par les mémes
armes dont ils avoient été tués; afin que renouvellant la playe, la mort
d'iceux fust derechef pleurée.
_Guerre entre les Indiens: Ceremonies avant que d'y aller: Humanité
envers les femmes & petits enfans: Leur triomphes: Laudonniere demandant
quelques prisonniers est refusé: Etrange accident de tonnerre:
Simplicité des Indiens._