CHAP. IX

QUAND le Capitaine Laudonniere partit de la riviere de May, pour tirer

vers la riviere de Seine, il voulut sçavoir d'où procedoit un lingot

d'argent que le _Paraousti Satouriona_ lui avoit donné: & lui fut dit

que cela se conquetoit à force d'armes, quant les Floridiens alloient à

la guerre contre un certain _Paraousti_ nommé _Timogona_, qui demeuroit

bien avant dans les terres. Pourtant, la Caroline achevée, le Capitaine

Laudonniere ne voulut demeurer oisif, ains se ressouvenant dudit

_Timogona_ il envoya son Lieutenant à-mont la riviere de May avec deux

Indiens pour decouvrir le païs, & sçavoir sa demeure. Ayant cinglé

environ vint lieuës, les Indiens qui regardoient çà & là decouvrirent

trois _Almadie_ (ou bateaux legers) & aussi-tôt s'avancerent à crier

_Timogona, Timogona_, & ne parlerent que de s'avancer pour les aller

combattre jusques à se vouloir jetter dans l'eau pour cet effet, car le

Capitaine Laudonniere avoit promis à _Satouriona_ de ruiner ce

_Timogona_ son ennemi. Le dessein des François n'étant de guerroyer ces

peuples, ains plutôt de les reconcilier les uns avec les autres, le

Lieutenant dudit Laudonniere (dit le sieur d'Ottigni) asseura les

Indiens qui étoient dans lédites _almadies_, & s'approchans il leur

demanda s'ils avoient or, ou argent. A quoy ilz répondirent que non,

mais que s'il vouloit envoyer quelqu'un des siens avec eux ilz le

meneroient en lieu où ils en pourroient recouvrer. Ce qui fut fait. Et

cependant Ottigni s'en retourne. Quinze jours aprés un nommé le

Capitaine Vasseur accompagné d'un soldat fut depeché pour aller sçavoir

des nouvelles de celui que les Indiens avoient mené. Apres avoir monté

la riviere deux jours, ils apperceurent deux Indiens joignant le rivage,

qui étoient au guet pour surprendre quelqu'un de leurs ennemis. Ces

Indiens se doutans de ce qui étoit, dirent à noz François que leur

compagnon n'étoit point chés-eux, ains en la maison du _Paraousti

Molona_, vassal d'un autre grand _Paraousti_, nommé _Olata Ouaé Outina,_

où ilz leur donnerent addresse. Le _Paraousti Molona_ traitta noz

François honnetement à sa mode, & discourut de ses voisins & alliés &

amis, entre léquels il en nomma neuf, _Cadecha Chilili, Esclavou,

Evacappe, Calanay, Onataquara, Omittaqua, Acquere, Moquosa_, tous

léquels & autres avec lui jusques au nombre de plus de quarante, il

asseura estre vassaux du tres-redouté _Olata Ouaé Outina_. Cela fait, il

se mit semblablement à discourir des ennemis _d'Ouaé Outina_, du nombre

déquels il mit comme le premier le _Paraousti Satouriona_ Capitaine des

confins de la riviere de May, lequel a souz son obeissance trente

_Paraoustis_, dont il y en avoit dix qui tous étoient ses freres. Puis

il en nomma trois autres non moins puissans que _Satouriona_. Le premier

_Potavou_, homme cruel en guerre, mais pitoyable en l'execution de sa

furie. Car il prenoit les prisonniers à merci, content de les marquer

sur le bras gauche d'un signe grand comme celuy d'un cachet, lequel il

imprimoit comme si le fer chaud y avoit passé, puis les renvoyoit sans

leur faire autre mal. Les deux autres étoient nommés _Onathaqua &

Houstaqua_; abondans en richesses, & principalement _Ousthaqua_ habitant

prés les hautes montagnes fecondes en beaucoup de singularités. Qui plus

est _Molona_ recitait que ses alliés vassaux du grand _Olata_ s'armoient

l'estomach, bras, cuisses, jambes & front avec larges platines d'or &

d'argent, & que par ce moyen les fleches ne les pouvoient endommager.

Lors le Capitaine Vasseur lui dit que quelque jour les François iront en

ce païs & se joindroient avec son seigneur _Olata_ pour deffaire tous

ces gens là. Il fut fort réjouï de ce propos, & repondit que le moindre

des _Paraoustis_ qu'il avoit nommez, bailleroit au chef de ce secours la

hauteur de deux piez d'or & d'argent qu'ils avoient ja conquis sur

_Onathaqua & Housthaqua_. J'ai mis ces discours pour montrer que

generalement tous ces peuples n'ont autre but, autre pensée, autre souci

que la guerre, & ne leur sçauroit-on faire plus grand plaisir que de

leur promettre assistance contre leurs ennemis.

Et pour mieux entretenir le desir de la vengeance, ils ont des façons

étranges & dures pour en faire garder la memoire à leurs enfans, ainsi

que se peut voir par ce qui s'ensuit. Au retour du Capitaine Vasseur,

icelui ne pouvant (contrarié du flot) arriver au gite à la Caroline; il

se retira chés un _Paraousti_ qui demeuroit à Trois lieuës de

_Satouriona_, appellé _Molona_ comme l'autre duquel nous avons parlé. Ce

_Molona_ fut merveilleusement réjouï de la venuë de noz François,

cuidant qu'ils eussent leur barque pleine de tétes d'ennemis, & qu'ilz

ne fussent allés vers le païs de _Timogona_ que pour le guerroyer. Ce

que le Capitaine Vasseur entendant, lui fit à croire que de verité il

n'y étoit allé à autre intention, mais que son entreprise ayant esté

découverte, _Timogona_ avait gaigné les bois, & neantmoins que lui & ses

compagnons en avaient attrappé quelque nombre à la poursuite qui n'en

avoient point porté les nouvelles chés eux. La _Paraousti_ tout ravi de

joye pria le Vasseur de lui conter l'affaire tout au long. Et à

l'instant un des compagnons dudit Vasseur tirant son espee, lui montra

par signes ce qu'il ne pouvoit de paroles; c'est qu'ou trenchant

d'icelle il en avoit fait passer deux qui fuyoient par les foréts, & que

ses compagnons n'en avoient pas fait moins de leur côté. Que si leur

entreprise n'eût esté découverte par _Timogona_ ilz l'eussent enlevé

lui-méme & saccagé tout le reste. A ceste rodomontade le _Paraousti_ ne

sçavoit quelle contenance tenir de joye qu'il avoit. Et sur ce propos un

quidam print une javeline qui estoit fichée à la natte, & comme furieux

marchant à grand pas alla frapper un Indien qui étoit assis en un lieu à

l'écart, criant à haute voix _Hyou_, sans que le pauvre homme se remuat

aucunement pour le coup que patiemment il montroit endurer. A peine

avoir eté remise la javeline en son lieu, que le méme la reprenant il en

dechargea roidement un autre coup sur celui qu'il avoit ja frappé,

s'écriant de méme que devant _Hyou_, & peu de temps aprés le pauvre

homme se laissa tomber à la renverse roidissant les bras & jambes, comme

s'il eüt eté pret à rendre le dernier soupir. Et lors les plus jeunes

des enfans du _Paraousti_ se mit aux pieds du renversé, pleurant

amerement. Peu apres deux autres de ses freres firent le semblable: La

mere vint encore avec grans cris & lamentations pleurer avec ses enfans.

Et finalement arriva une troupe de jeunes filles qui ne cesserent de

pleurer un long espace de temps en la méme compagnie. Et prindrent

l'homme renversé & le porterent avec un triste geste en une autre

cabane, & pleurerent là deux heures: pendant quoy le _Paraousti & ses

camarades ne laisserent de_ boire de la casine, comme ils avoient

commencé, mais en grand silence: Dequoy le Vasseur etonné n'entendant

rien à ces ceremonies, il demanda au _Paraousti_ que vouloient signifier

ces choses, lequel lentement lui répondit, _Thimogona, Thimogona_, sans

autres propos lui tenir. Faché d'une si maigre réponse, il s'adresse à

un autre qui lui dit de méme, le suppliant de ne s'enquerir plus avant

de ces choses, & qu'il eût patience pour l'heure. A tant noz François

sortirent pour aller voir l'homme qu'on avoit transporté, lequel ilz

trouverent accompagné du train que nous avons dit, & les jeunes filles

chauffans force mousse au lieu de linge dont elles lui frottoient le

côté. Sur cela le _Paraousti_ fut derechef interrogé comme dessus. Il

fit réponse que cela n'étoit qu'une ceremonie par laquelle ilz

remettoient en memoire la port & persecution de leurs ancestre

_Paraoustis_, faite par leur ennemi _Thimogona_: Alleguant au surplus

que toutes & quantes fois que quelqu'un d'entre-eux retournoit de ce

païs-là sans rapporter les tétes de leurs ennemis, ou sans amener

quelque prisonnier, il faisoit en perpetuelle memoire de ses

predecesseurs, toucher le mieux aimé de tous ses enfans par les mémes

armes dont ils avoient été tués; afin que renouvellant la playe, la mort

d'iceux fust derechef pleurée.

_Guerre entre les Indiens: Ceremonies avant que d'y aller: Humanité

envers les femmes & petits enfans: Leur triomphes: Laudonniere demandant

quelques prisonniers est refusé: Etrange accident de tonnerre:

Simplicité des Indiens._

Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617) · 第 146 / 303 题