CHAP. VII

LE dessein de noz mutins executé ilz retournerent querir le soldat exilé

qui étoit en une petite ile distante de Charle-fort de trois lieuës, là

où ilz le treuverent à demi mort de faim. Or étans de retour ilz

s'assemblerent pour élire un Capitaine, enquoy l'election tomba sur

Nicolas Barré homme digne de commandement & qui véquit en bonne concorde

avec eux. Cependant ilz commencerent à batir un petit bergantin en

esperance de repasser en France, s'il ne leur venoit secours, comme ils

attendoient de jour en jour. Et encores qu'il n'y eut homme qui entendit

l'art, toutefois la necessité qui apprent toutes choses, leu en montra

les moyens. Mais c'est peu de chose d'avoir du bois assemblé en cas de

vaisseau de mer. Car il y faut un si grand attirail, que la structure de

bois ne semble qu'une petite partie. Ilz n'avoient ni cordages, ni

voiles, ni dequoy calfeutrer leur vaisseau, ni moyen d'en recouvrer.

Neantmoins en fin Dieu y proveut. Car comme ils estoient en cette

perplexité, voici, voici venir _Audusta & Macau_ Princes Indiens

accompagnés de cent hommes, qui sur la plainte des François promirent de

retourner dans deux jours, & apporter si bonne quantité de cordages,

qu'il y en auroit suffisamment pour en fournir le bergantin. Cependant

noz gens allerent par les bois recuillir tant qu'ils peurent de gommes

de sapins dont ilz brayerent leur vaisseau. Ilz se servirent aussi de

mousse d'arbre pour le calage ou calfeutrage. Quant aux voiles ils en

firent de leurs chemises & draps de lit. Les indiens ne manquerent à

leur promesse. Ce qui contenta tant nosdits François qu'il leur

laisserent à l'abandon ce qui leur restoit de marchandises. Le bergantin

achevé, ilz se mettent en mer assez mal pourveuz de vivres & partant

inconsiderément, attendu la longueur du voyage & les grans accidens qui

peuvent survenir en une si spacieuse mer. Car ayans tant seulement fait

le tiers de leur route, ilz furent surpris de calmes si ennuieux qu'en

trois semaines ilz n'avancerent pas de vingt-cinq lieuës. Pendant ce

temps les vivres se diminuerent & vindrent à telle petitesse, qu'ilz

furent contraints ne manger que chacun douze grains de mil par jour, qui

sont environ de la valeur de douze pois: encore tel heur ne leur dura-il

gueres: car tout à coup les vivres leur defaillirent, & n'eurent plus

asseuré recours qu'aux souliers & colets de cuir qu'ilz mangerent. Quant

au boire, les une se servoient de l'eau de la mer les autres de leur

urine: & demeurerent en telle necessité un fort long temps, durant

lequel une partie mourut de faim. D'ailleurs leur vaisseau faisoit eau,

& étoient bien empechés à l'etancher, mémement la mer étant emeuë, comme

elle fut beaucoup de fois, si bien que comme desesperés ilz laissoient

là tout, & quelquefois reprenoient un peu de courage. En fin au dernier

desespoir quelques-uns d'entr'eux proposerent qu'il étoit plus expedient

qu'un seul mourut, que tant de gens perissent: suivant quoy ils

arreterent que l'un mourroit pour sustenter les autres. Ce qui fut

executé en la personne de _Lachere_, celui qui avoit eté envoyé en exil

par le Capitaine Albert, la chair duquel fut departie également entr-eux

tous, chose si horrible à reciter, que la plume m'en tombe des mains.

Aprés tant de travaux en fin ilz decouvrirent la terre, dont ilz furent

tellement réjouïs, que le plaisir les fit demeurer un longtemps comme

insensez, laissans errer le bergantin ça & là sans conduite. Mais une

petite Roberge Anglesque aborda le vaisseau, en laquelle y avoit un

François qui étoit allé l'an précédent en la Nouvelle-France, avec le

Capitaine Ribaut. Ce François les reconut & parla à eux, puis leur fit

donner à manger & boire. Incontinent ilz reprindrent leurs naturels

esprits, & lui discoururent au long leur navigation. Les Anglois

consulterent long-temps de ce qu'ilz devoient faire. En fin ilz

resolurent de mettre les plus debiles en terre, & mener le reste vers la

Royne d'Angleterre.

Deux fautes sont à remarquer en ce que dessus, l'une de n'avoir cultivé

la terre, pour qu'on la vouloit habiter, l'autre de n'avoir reservé ou

fabriqué d'heure quelque vaisseau, pour en cas de necessité retourner

d'où l'on étoit venu. Il fait bon avoir un cheval à l'étable pour se

sauver quant on ne peut resister. Main je me doute que ceux que l'on

avoit envoyé là étoient gens ramassez de la lie des faineans, & qui

aymoient mieux besogne faite, que prendre plaisir à la faire.

_Voyage du Capitaine Laudonniere en la Floride dite Nouvelle France: Son

arrivée à l'ile de sainct Dominique: puis en ladite province de la

Floride: Grand âge des Floridiens: honnesteté d'iceux: Bastiment de la

forteresse des François._

Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617) · 第 144 / 303 题