LE dessein de noz mutins executé ilz retournerent querir le soldat exilé
qui étoit en une petite ile distante de Charle-fort de trois lieuës, là
où ilz le treuverent à demi mort de faim. Or étans de retour ilz
s'assemblerent pour élire un Capitaine, enquoy l'election tomba sur
Nicolas Barré homme digne de commandement & qui véquit en bonne concorde
avec eux. Cependant ilz commencerent à batir un petit bergantin en
esperance de repasser en France, s'il ne leur venoit secours, comme ils
attendoient de jour en jour. Et encores qu'il n'y eut homme qui entendit
l'art, toutefois la necessité qui apprent toutes choses, leu en montra
les moyens. Mais c'est peu de chose d'avoir du bois assemblé en cas de
vaisseau de mer. Car il y faut un si grand attirail, que la structure de
bois ne semble qu'une petite partie. Ilz n'avoient ni cordages, ni
voiles, ni dequoy calfeutrer leur vaisseau, ni moyen d'en recouvrer.
Neantmoins en fin Dieu y proveut. Car comme ils estoient en cette
perplexité, voici, voici venir _Audusta & Macau_ Princes Indiens
accompagnés de cent hommes, qui sur la plainte des François promirent de
retourner dans deux jours, & apporter si bonne quantité de cordages,
qu'il y en auroit suffisamment pour en fournir le bergantin. Cependant
noz gens allerent par les bois recuillir tant qu'ils peurent de gommes
de sapins dont ilz brayerent leur vaisseau. Ilz se servirent aussi de
mousse d'arbre pour le calage ou calfeutrage. Quant aux voiles ils en
firent de leurs chemises & draps de lit. Les indiens ne manquerent à
leur promesse. Ce qui contenta tant nosdits François qu'il leur
laisserent à l'abandon ce qui leur restoit de marchandises. Le bergantin
achevé, ilz se mettent en mer assez mal pourveuz de vivres & partant
inconsiderément, attendu la longueur du voyage & les grans accidens qui
peuvent survenir en une si spacieuse mer. Car ayans tant seulement fait
le tiers de leur route, ilz furent surpris de calmes si ennuieux qu'en
trois semaines ilz n'avancerent pas de vingt-cinq lieuës. Pendant ce
temps les vivres se diminuerent & vindrent à telle petitesse, qu'ilz
furent contraints ne manger que chacun douze grains de mil par jour, qui
sont environ de la valeur de douze pois: encore tel heur ne leur dura-il
gueres: car tout à coup les vivres leur defaillirent, & n'eurent plus
asseuré recours qu'aux souliers & colets de cuir qu'ilz mangerent. Quant
au boire, les une se servoient de l'eau de la mer les autres de leur
urine: & demeurerent en telle necessité un fort long temps, durant
lequel une partie mourut de faim. D'ailleurs leur vaisseau faisoit eau,
& étoient bien empechés à l'etancher, mémement la mer étant emeuë, comme
elle fut beaucoup de fois, si bien que comme desesperés ilz laissoient
là tout, & quelquefois reprenoient un peu de courage. En fin au dernier
desespoir quelques-uns d'entr'eux proposerent qu'il étoit plus expedient
qu'un seul mourut, que tant de gens perissent: suivant quoy ils
arreterent que l'un mourroit pour sustenter les autres. Ce qui fut
executé en la personne de _Lachere_, celui qui avoit eté envoyé en exil
par le Capitaine Albert, la chair duquel fut departie également entr-eux
tous, chose si horrible à reciter, que la plume m'en tombe des mains.
Aprés tant de travaux en fin ilz decouvrirent la terre, dont ilz furent
tellement réjouïs, que le plaisir les fit demeurer un longtemps comme
insensez, laissans errer le bergantin ça & là sans conduite. Mais une
petite Roberge Anglesque aborda le vaisseau, en laquelle y avoit un
François qui étoit allé l'an précédent en la Nouvelle-France, avec le
Capitaine Ribaut. Ce François les reconut & parla à eux, puis leur fit
donner à manger & boire. Incontinent ilz reprindrent leurs naturels
esprits, & lui discoururent au long leur navigation. Les Anglois
consulterent long-temps de ce qu'ilz devoient faire. En fin ilz
resolurent de mettre les plus debiles en terre, & mener le reste vers la
Royne d'Angleterre.
Deux fautes sont à remarquer en ce que dessus, l'une de n'avoir cultivé
la terre, pour qu'on la vouloit habiter, l'autre de n'avoir reservé ou
fabriqué d'heure quelque vaisseau, pour en cas de necessité retourner
d'où l'on étoit venu. Il fait bon avoir un cheval à l'étable pour se
sauver quant on ne peut resister. Main je me doute que ceux que l'on
avoit envoyé là étoient gens ramassez de la lie des faineans, & qui
aymoient mieux besogne faite, que prendre plaisir à la faire.
_Voyage du Capitaine Laudonniere en la Floride dite Nouvelle France: Son
arrivée à l'ile de sainct Dominique: puis en ladite province de la
Floride: Grand âge des Floridiens: honnesteté d'iceux: Bastiment de la
forteresse des François._