CHAP. VI

LE Capitaine Ribaut ayant fini son propos, il imposa au Fort des

François le nom de CHARLE-FORT, en l'honneur du Roy Charles & à la

petite riviere celui de Chenonceau. Et prenant congé de tous il se

retira avec sa troupe dans ses vaisseaux. Le lendemain levant les

voiles, il salua les François Floridiens de maintes canonades pour leur

dire adieu, eux de leur part ne s'oublierent à rendre la pareille.

Les voila donc à la voile tirans vers le Nord-est pour découvrir

davantage la côte; & à quinze lieuës du Port Royal trouverent une

riviere, laquelle ayans reconu n'avoir que demie Brasse d'eau en son

plus profond, ilz l'appellerent la Riviere basse. Delà gaignans la

campagne salée, ilz se trouverent en peine, & ne sçavoient que faire

étans reduits à six, cinq, quatre, & trois brasses d'eau, encores qu'ilz

fussent six lieuës en mer. Mettans donc les voiles bas le Capitaine

print conseil de ce qu'ils auroient à faire, ou de poursuivre la

découverte, ou de se mettre en mer par le Levant, attendu qu'il avoit de

certain reconnu, méme laissé des François qui ja possedoient la terre.

Les uns lui dirent qu'il avoit occasion de se contenter veu qu'il ne

pouvoit faire davantage, luy remettans devant les ïeux qu'il avoit

découvert en six semaines plus que les Hespagnols n'avoient fait en deux

ans de conquetes de leur Nouvelle Hespagne: & que ce seroit un grand

service au Roy s'il lui portoit nouvelles en si peu de temps d'une si

heureuse navigation. D'autres lui proposerent la perte & degats de ses

vivres, & d'ailleurs l'inconvenient qui pourroit avenir pour le peu

d'eau qui se trouvoit de jour en jour le long de la côte. Ce que bien

debattu il se resolut de quitter cette route, & prendre la partie

Orientale pour retourner droit en France, en laquelle il arriva le

vintieme de Juillet, mil cinq cens soixante deux.

Cependant le Capitaine Albert s'étudia de faire des alliances &

confederations avec les _Paraoustis_ (ou Capitaines) du païs: entre

autres avec un nommé _Andusta_, par lequel il eut la conoissance &

amitié de quatre autres, sçavoir _Mayon, Hoya, Touppa, & Stalame_

léquels il visita & s'honorerent les uns les autres par mutuels presens.

La demeure dudit _Stalame_ estoit distante de Charle-fort de quinze

grandes lieuës à la partie Septentrionale de la riviere: & pour

confirmation d'amitié, il bailla audit Capitaine Albert son arc et ses

fleches & quelques peaux de chamois. Pour le regard _d'Audusta_ l'amitié

étoit si grande entre eux qu'il ne faisoit ny entreprenoit rien de grand

sans le conseil de noz François. Mémes il les invitoit aux fétes qu'ilz

celebrent par certaines saisons. Entre léquelles y en a une qu'ils

appellent _Toya_, où ilz font des ceremonies étranges. Le peuple

s'assemble en la maison (ou cabanne) du _Paraousti_, & apres qu'ilz se

sont peints & emplumez de diverses couleurs ilz s'acheminent au lieu du

_Toya_, qui est une grande place ronde, là où arrivés ilz se rangent en

ordonnance, puis trois autres surviennent peints d'autre façon, chacun

une tambourasse au poin, léquels entrent au milieu du rond dansans &

chantans lamentablement, suivis des autres qui leur répondent. Aprés

trois tournoyemens faits de cette façon ilz se prennent à courir comme

chevaux debridez parmi l'epais des forets. Là dessus les femmes

commencent à pleurer & continuent tout le long du jour si lamentablement

que rien plus: & en telle furie empoignent les bras des jeunes filles,

léquelles elles decoupent cruellement avec des écailles de moules bien

aigües, si bien que le sang en decoule, lequel elles jettent en l'air,

s'écrians: _He Toya_ par trois fois. Les trois qui commencent la féte

sont nommez _Joanas_: & sont comme les Prétres & sacrificateurs des

Floridiens, auquels ils adjoutent foy & creance, en partie pour autant

que de race ilz sont ordonnés aux sacrifices, & en parti aussi pour

autant qu'ilz sont si subtils magiciens, que toute chose egarée est

incontinent recouvrée par leur moyen. Or ne sont ilz reverez seulement

pour ces choses, mais aussi pour autant que par je ne sçay quel science

& conoissance qu'ils ont des herbes, ilz guerissent les maladies.

En toute nation du monde la Pretrise a toujours eté reverée, & ce

d'autant plus que ceux de cette qualité sont comme les mediateurs

d'entre Dieu (ou ce qu'on estime Dieu) & les hommes. Au moyen dequoy ils

ont souvent possedé le peuple & assujettis les ames à leur devotion, &

souz cette couleur se sont authorisé en beaucoup de lieux par dessus la

raison. Ce qui a emeu plusieurs Roys & Empereurs d'envier cette dignité,

reconoissans que cela pouvoit beaucoup servir à la manutention de leur

état. Celui aussi qui peut reveler les choses absentes pour léquelles

nous sommes en peine, non sans cause est honoré de nus, & principalement

quant avec ceci il a la conoissance des choses propres à la guerison de

noz maladies, choses merveilleusement puissante, pour acquerir du credit

& authorité entre les hommes: ce que l'Ecriture saincte a remarqué quand

elle a dit par la bouche du Sage fils de Sirach: _Honore le Medecin de

l'honneur qui lui appartient pour le besoin que tu en as: La science du

Medecin lui fait lever la tête, & le rend admirable entre les Princes._

Ces Prétres donc, ou plutot Devins, qui s'en sont ainsi fuis par les

bois, retournent deux jours aprés: puis étans arrivés, ilz commencent à

danser d'une gayeté de courage tout au beau milieu de la place, & à

rejouïr les bons peres Indiens qui pour leur vieillesse ou indisposition

ne sont appellés à la feste: puis se mettent à banqueter, mais c'est

d'une avidité si grande, qu'ilz semblent plutot devorer que manger. Or

ces _Joanas_ durant les deux jours qu'ilz font ainsi par les bois font

des invocations à _Toya_ (qui est le demon qu'ilz consultent) & par

characteres magiques le font venir pour parler à lui, & lui demander

plusieurs choses selon que leurs affaires le desirent. A cette féte

furent noz François invitez, comme aussi au banquet.

Mais aprés s'en étans retournés à Charlefort, je ne trouve point à quoy

ilz s'occupoient: & ose bien croire qu'ilz firent bonne chere tant que

leurs vivres durerent sans se soucier du lendemain; ny de cultiver &

ensemencer la terre, ce qu'ils ne devoient obmettre puis que c'étoit

l'intention du Roy de faire habiter la province, & qu'ilz y étoient

demeurez pour cet effect. Le sieur de Poutrincourt en fit tout autrement

en nôtre voyage. Car dés le lendemain que nous fumes arrivés au Port

Royal (Port qui ne cede à l'autre, duquel nous avons parlé, en tout ce

qui peut estre du contentement des ïeux) il employa ses ouvriers à cela,

comme nous dirons en son lieu, & print garde aux vivres de telle façon

que le pain ni le vin n'a jamais manqué à personne, ains avions dix

bariques de farines de reste, & du vin autant qu'il nous falloit, voire

encore plus: mais ceux qui nous vindrent querir (dont on avoit fait chef

un jeune fils de Saint-Malo nommé Chevalier) nous aiderent bien à le

boire, au lieu de nous apporter du soulagement.

Noz François donc de Charle-fort soit faute de prevoyance, ou autrement,

au bout de quelque temps se trouverent courts de vivres, & furent

contraints d'importuner leurs voisins, léquels se depouillerent pour

eux, se reservans seulement les grains necessaires pour ensemencer leurs

champs, ce qu'ilz font environ le mois de Mars. En quoy je conjecture

que dés le mois de Janvier ilz n'avoient plus rien. C'est pourquoy les

Indiens leur donnerent avis de se retirer par les bois & de vivre de

glans & de racines, en attendant la moisson. Ilz leur donnerent aussi

avis d'aller vers les terres d'un puissant & redouté Capitaine nommé

_Covecxis_, lequel demeuroit plus loin en la partie meridionale

abondance en toutes saisons en mil, farines, & féves: disans que par le

secours de cetui-ci & son frere _Ouadé_ aussi grand Capitaine, ilz

pourroient avoir des vivres pour un fort long temps, & seroient bien

aises de les voir & prendre conoissance à eux. Noz François pressez ja

de necessité accepterent l'avis, & avec un guide se mirent en mer, &

trouverent _Ouadé_ à vint-cinq lieuës de Charlefort en la riviere Belle,

lequel en son langage lui témoigna le grand plaisir qu'il avoit de les

voir là venuz, protestant leur estre si loyal amy à l'avenir, que contre

tous ceux qui leur voudroient étre ennemis il leur seroit fidele

defenseur. Sa maison étoit tapissée de plumasserie de diverses couleurs

de la hauteur d'une picque, & son lict couvert de blanches couvertures

tissuës en compartimens d'ingenieux artifice, & frangez tout à-lentour

d'une frange teinte en couleur d'écarlate. Là ils exposerent leur

necessité, à laquelle fut incontinent pourveu par le Capitaine Indien,

lequel aussi leur fit present six pieces de ses tapisseries telles que

nous avons dites. En recompense dequoy les François lui baillerent

quelques serpes & autres marchandises: & s'en retournerent. Mais comme

ils pensoient étre à leur aise, voici que de nuit le feu aidé du vent,

se print à leurs maisons d'une telle apreté, que tout y fut consommé

fors quelque peu de munitions. En cette extremité les Indiens ayans

pitié d'eux les ayderent de courage à rebatir une autre maison, & pour

les vivres ils eurent recours une autre fois au Capitaine _Ouadé_, &

encores à son frere _Covecxis_, vers léquels ils allerent & leur

raconterent le desastre qui les avoit ruiné, que pour cette cause ils

les supplioient de leur subvenir à ce besoin. Ils ne furent trompez de

leur attente. Car ces bonnes gens fort liberalement leur departirent de

ce qu'ils avoient, avec promesse de plus si ceci ne suffisoit. Presens

aussi ne manquerent d'une part & d'autre: mais _Ouadé_ bailla à noz

François nombre de perles belles au possible, de la mine d'argent &

d'eux pierres de fin cristal que ces peuples fouissent au pied de

certaines hautes montaignes qui sont à dix journées de là. A tant les

François se departent & retirent en leur Fort. Mais le mal-heur voulut

que ceux qui n'avoient peu étre domtez par les eaux, ni par le feu, le

fussent par eux-mémes. Car la division se mit entreux à l'occasion de la

rudesse ou cruauté de leur Capitaine, lequel pendit lui-méme un de ses

soldats sur un assez maigre sujet. Et comme il menaçoit les autres de

chatiment (qui paraventure ne luy obeïssoient, & il est bien à croire) &

mettoit quelquefois ses menaces à execution, la mutinerie s'enflamma si

avant entr-eux, qu'ilz le firent mourir. Et qui leur en donna la

principale occasion, ce fut le degradement d'armes qu'il fit à un autre

soldat qu'il avoit envoyé en exil, & lui avoit manqué de promesse. Car

il lui devoit envoyer des vivres de huit en huit jours, ce qu'il ne

faisoit pas, mais au contraire disoit qu'il seroit bien aise d'entendre

sa mort. Il disoit davantage qu'il en vouloit chatier encore d'autres, &

usoit de langage si malsonnant, que l'honneteté defent de le reciter.

Les soldats qui voyoient les furies s'augmenter de jour en jour, &

craignans de tomber aux dangers des premiers, se resolurent à ce que

nous avons dit, qui est de le faire mourir.

Un Capitaine qui a la conduite d'un nombre d'hommes, & principalement

volontaires, comme étoient ceux-ci, & en un païs tant eloigné, doit user

de beaucoup de discretion, & ne prendre au pié levé tout ce qui se passe

entre soldats, qui d'eux-mémes aiment la gloire & le point d'honneur. Et

ne doit aussi tellement se dévetir d'amis, qu'en une troupe il n'en ait

la meilleure partie à son commandement, & fut tout ceux qui sont de

mise. Il doit aussi considerer que la conservation de ses gens c'est sa

force, & le depeuplement sa ruine. Je puis dire du sieur de Poutrincourt

(& ce sans flatterie) qu'en tout nôtre voyage il n'a jamais frappé un

seul des siens, & si quelqu'un avoit failli il faisait tellement

semblant de le frapper qu'il lui donnoit loisir d'évader. Et neantmoins

la correction est quelquefois necessaire, mais nous ne voyons point que

par la multitude des supplices le monde se soit jamais amendé. C'est

pourquoy Seneque disoit que le plus beau & le plus digne ornement d'un

Prince estoit cette couronne, POUR AVOIR CONSERVÉ LES CITOYENS.

_Election d'un Capitaine au lieu du Capitaine Albert. Difficulté de

retourner en France faute de navires: Secours des Indiens là dessus:

Retour: Etrange & cruelle famine: Abord en Angleterre._

Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617) · 第 143 / 303 题