ENCORE que portez de la maree & du vent tout ensemble nous ayons passé
les bornes de la Floride, & soyons parvenuz jusques au quarantiéme
degré, toutefois il n'y aura point danger de tourner le Cap en arriere &
rentrer sur noz brisées, d'autant que si nous voulons passer outre nous
entrerons sur les battures de Malebarre, terre des Armouchiquois en
danger de nous perdre, si ce n'est que nous voulions tenir la mer: mais
ce faisans nous ne reconoitrons point les peuples sur le subjet déquels
nous nous sommes mis sur le grand Ocean. Retournons donc en la Floride,
car j'enten que depuis notre depart le Roy y a envoyé gens pour y
dresser des habitations & colonies Françoises.
Jaçoit donc que selon l'ordre du temps il seroit convenable de rapporter
ici les voyages du Capitaine Jacques Quartier, toutefois il me semble
meilleur de continuer ici tout d'une suite le discours de la Floride, &
montrer comme nos François y envoyez par le Roy l'ont premiers habitées,
& ont traité alliance & amitié avec les Capitaines & Chefs d'icelle.
En l'an mille cinq cens soixante deux l'Admiral de Charillon Seigneur de
louable memoire, mais qui s'enveloppa trop avant aux partialitez de la
Religion, desireux de l'honneur de la France fit en sorte envers le
jeune Roy Charles IX porté de lui-méme à choses hautes, qu'il trouva
fort bon d'envoyer nombre de gans à la Floride pour lors encores
inhabitée de Chrétiens, afin d'y établir le nom de Dieu souz son
authorité. De cette expedition fut ordonné chef Jean Ribaut, homme grave
& fort experimenté en l'art de la marine, lequel aprés avoir receu
commandement du Roy se mit en mer le 18 de Février accompagné de deux
Roberges qui lui avaient eté fournies, & d'un bon nombre de
gentilshommes, ouvriers & soldats. Ayant donc navigé deux mois il prit
port en la Nouvelle France terrissant pres un cap, ou promontoire, non
relevé de terre, pource que la côte est toute plate (ainsi que nous
avons veu ci dessus en la description du voyage je Jean Verazzan) &
appella ce cap _le Cap François_ en l'honneur de nôtre France. Ce cap
distant de l'Equateur d'environ trente degrez.
De ce lieu laissant la côte de la Floride qui se recourbe directement au
Midi vers l'ile de Cuba finissant comme en pointe triangulaire, il
cotoya vers le Septentrion, & dans peu de temps découvrit une fort belle
& grande riviere, laquelle il voulut reconoitre, & arrivé au bord
d'icelle le peuple le receut avec bon accueil, lui faisant presens de
peaux de chamois: & là non loin de l'embouchure de la dite riviere, il
fit planter dans la riviere méme une colonne de pierre de taille sur un
côtau de terre sablonneuse, en laquelle les armoiries de France étoient
empreintes & gravées. Et entrant plus avant pour reconnoitre le païs il
s'arreta en l'autre côté d'icelle riviere, où ayant mis pied à terre
pour prier Dieu & lui rendre graces, ce peuple cuidoit que les François
adorassent le Soleil, par-ce qu'en priant ilz dressoient la veuë vers le
ciel. Le Capitaine des Indiens de ce côté de la riviere (que l'historien
de ce voyage appelle Roy) fit present audit Ribaut d'un panache
d'aigrette teint en rouge, d'un panier fait avec des palmites, tissu
fort artificiellement, & d'une grande peau figurée par tout de divers
animaux sauvages si vivement representés & pourtraits que rien n'y
estoit que la vie. Le Capitaine François en reciproque lui bailla des
petits braselets d'étain argentez, une serpe, un miroir, & des couteaux,
dont il fut fort content. Et au contraire contristé du depart des
François, lesquel à l'adieu ils chargerent de grande quantité de
poissons. De-là traversans la riviere ces peuples se mettoient jusques
aux aisselles pour recevoir les nôtres avec presens de mil & meures
blanches & rouges, & pour les porter à terre. Là ils allerent voir le
Roy (que j'aime mieux nommer Capitaine) des ces Indiens, lequel ilz
trouverent assis sur une ramée de cedres & de lauriers, ayant pres de
soy ses deux fils beaux & puissans au possible, & environné d'une troupe
d'Indiens, qui tous avoient l'arc en main & la trousse pleine de fleches
sur le dos merveilleusement bien en conche. En cette terre il y a grande
quantité de vers à soye, à cause des meuriers. Et pour-ce que noz gans y
arriverent le premier jour de May, la riviere fut nommée du nom de ce
mois.
De là poursuivans leur route ilz trouverent une autre riviere laquelle
ilz nommerent Seine pour la ressemblance qu'elle a avec notre Seine. Et
passans outre vers le Nord-est trouverent encor une autre riviere qu'ilz
nommerent Somme là où il y avoit un Capitaine non moins affable que les
autres. Et plus outre encore une autre qu'ilz nommerent Loire. Et
consequemment cinq autres ausquelles ils imposerent les noms de noz
rivieres de Cherente, Garonne, & Gironde, & les deux autres ilz les
appellerent Belle, & Grande, toutes ces neuf rivieres en l'espace de
soixante lieuës, les noms déquelles les Hespagnols ont changés en leurs
Tables geographiques: & si quelques-unes se trouvent où ces noms soient
exprimés, nous devons cela aux Holandois.
Or d'autant que celui qui est en plein drap choisit où il veut, aussi
noz François trouvans toute cette côte inhabitée de Chrétiens ilz
desirerent se loger à plaisir, & passans outre toujours vers le Nord-est
trouverent une plus belle & grande riviere, laquelle ilz pensoient estre
celle de Jordan, dont ils estoient fort desireux & paraventure est
cette-ci méme, car elle est une des belles qui soit en toute cette
universelle côte. La profondité y est telle, nommément quand la mer
commence à fluer dedans, que les plus grans vaisseaux de France, voire
les caraques de Venise y pourroient entrer. Ainsi ilz mouillerent
l'ancre à dix brasses d'eau, & appelerent ce lieu & la riviere mme LE
PORT ROYAL. Pour la qualité de la terre il ne se peut rien voir de plus
beau, car elle étoit toute couverte de hauts chenes & cedres en
infinité, & au dessus d'iceux de lentisques de si suave odeur, que cela
seul rendoit le lieu desirable. Et cheminans à travers les ramées ilz ne
voyoient autre chose que poules d'Indes s'envoler par les forets, &
perdris grises & rouges quelque peu differentes des nôtres, mais
principalement en grandeur. Ils entendoient aussi des cerfs brosser
parmi les bois, des ours, loup-cerviers, leopars, et autres especes
d'animaux à nous inconus. Quant à la pecherie un coup de saine étoit
suffisant pour nourrie un jour entier tout l'equipage.
Cette riviere est à son embouchement large de cap en cap de trois lieuës
Françoises. Ilz y penetrerent fort avant dedans, & trouverent force
Indiens, qui de commencement fuioient à leur venuë, mais par aprés
furent bien-tot apprivoisez, se faisans des presens les uns aux autres,
& vouloient ces peuples les retenir avec eux, leur promettans
merveilles. En un des bras de cette riviere trouvans lieu propre ilz
planterent en une petite ile une borne où étoient gravées les armes de
France. Au reste ces peuples là sont si heureux en leur façon de vivre,
qu'ilz ne la voudroient pas quitter pour la nôtre. Et en cela est la
condition du menu peuple de deça bien miserable (je laisse à part le
point de la religion) qu'ils n'ont rien qu'avec une incroyable peine &
travail, & ceux-là ont abondance de tout ce qui leur est necessaire à
vivre. Que s'ilz ne sont habillez de velours & de satin la felicité ne
git point en cela, ains je diray que la cupidité de telles choses, &
autres superfluitez que nous voulons avoir, sont les bourreaux de nôtre
vie. Car pour parvenir à ces choses, celui qui n'a son diner pret, a
besoin de merveilleux artifices, léquels bien souvent la conscience
demeure intéressée. Mais encore chacun n'a-il point ces artifices: car
tel a envie de travailler qui ne trouve pas à quoy s'occuper: & tel
travaille, à qui son labeur est ingrat: & delà mille pauvretés entre
nous. Et entre ces peuples tous sont riches s'ils avoient la grace de
Dieu, car la vraye richesse du monde, c'est d'avoir contentement. La
terre & la mer leur donnent abondamment ce qu'il leur faut, ils en usent
sans rechercher les façons de deguiser les viandes, ni tant de saulses
qui bien-souvent coutent plus que le poisson. Et pour les avoir se faut
donner de la peine. Que s'ilz n'ont tant d'appareils que nous, ilz
peuvent dire d'autre part que nous n'avons point libre la chasse du cerf
& autres bétes des bois, comme eux: ni des eturgeons, saumons, & mille
autres poissons à foison.
Noz François caresserent fort long temps deux jeunes Indiens pour les
amener en France & les presenter à la Royne, suivant le commandement
qu'ils en avoient eu, mais il n'y eut moyen de les retenir, ains se
sauverent sans emporter les habits qui leur avoient eté donnés. Au temps
de Charles V Empereur, les Hespagnols habitans de sainct Domingue en
attirent cauteleusement quelques uns de cette côte, jusque au nombre de
quarante pour travailler à leurs mines, mais ilz n'en eurent point le
fruit qu'ils en attendoient, car ilz se laisserent mourir de faim
excepté un que fut mené à l'Empereur, lequel il fit peu apres baptizer,
& lui donna son nom. Et parce que cet Indien parloit toujours de son
Seigneur (ou Roy) _Chiquola_, il fut nomme Charles de _Chiquola_. Ce
_Chiquola_, estoit un des plus grans Capitaines de cette contrée,
habitant avant dans les terres en une ville, ou grand enclos, où il y
avoit de fort belles & hautes maisons.
Or le Capitaine Ribaut apres avoir bien reconnu cette riviere, desireux
de l'habiter il assembla ses gens, auquels il fit une longue harangue
Pour les encourager à se resoudre à cette demeure, leur remontrant
combien ce leur seroit chose honorable & tout jamais d'avoir entrepris
une chose si belle, quoy que difficile. Enquoy il n'oublia à leur
proposer les exemples de ceux qui de bas lieu estoient parvenus à des
choses grandes, comme de L'Empereur Ælie Pertinax, lequel estant fis
d'un cordonnier ne dedaigna de publier la bassesse de son extraction,
ains pour exciter les hommes de courage, quoy que pauvres, à bien
esperer, fit recouvrir la boutique de son pere d'un marbre bien elaboré.
Aussi du vaillant & redouté Agatocles, lequel estant fils d'un potier de
terre, fut depuis Roy de Sicile, & parmi les vaisselles d'or et d'argent
se faisoit aussi servir de poterie de terre en memoire de la condition
de son pere. De Rusten Bascha, de qui le pere estoit vacher, &
toutesfois par sa valeur & vertu parvint à tel degré qu'il épousa la
fille du grand Seigneur son Prince. A peine eut-il achevé son propos,
que la pluspart des soldats respondirent qu'un plus grand heur ne leur
pourroit avenir, que de faire chose, qui deust reussir au contentement
du Roy, & à l'accroissement de leur honneur. Supplians le Capitaine
avant que partir de ce lieu leur bâtir un fort, ou y donner
commencement, & leur laisser munitions necessaires pour leur defense. Et
ja leur tardoit que cela ne fût fait.
Le Capitaine les voyant en si bonne volonté, en fut fort rejouï, &
choisit un lieu au Septentrion de cette riviere le plus propre &
commode, & au contentement de ceux qui y devoient habiter, qu'il fut
possible de trouver. Ce fut une ile qui finit en pointe vers
l'embouchure d'icelle riviere, dans laquelle il entre une autre petite
riviere, neantmoins assez profonde pour y retirer galleres & galliotes
en assez bon nombre: & poursuivant plus avant au long de cette ile, il
trouva un lieu fort explané joignant le bord d'icelle, auquel il
descendit, & y bâtit la forteresse, qu'il garnit de vivres & munitions
de guerre pour la defense de la place. Puis les ayant accomodé de tout
ce qui leur estoit besoin, resolut de prendre congé d'eux. Mais avant
que partir, appelant le Capitaine Albert (lequel il laissoit chef en ce
lieu) _Capitaine Albert_ (dit-il) _j'ai à vous prier en presence de tous
que vous ayés à vous acquitter si sagement de votre devoir & si
modestement gouverner la petite troupe que je vous laisse_ (ils
n'étoient que quarante) _laquelle de si grande gayeté demeure souz vôtre
obeissance, que jamais je n'aye occasion de vous loüer, & ne taire
(comme j'en ay bonne envie) devant le Roy le fidele service qu'en la
presence de nous tous lui promettez faire en la Nouvelle France. Et vous
compagnons_ (dit-il aux soldats) _je vous supplie aussi reconoitre le
Capitaine Albert comme si c'étoit moy-méme qui demeurast, luy rendans
obeissance telle que le vray soldat doit faire à son chef & Capitaine,
vivans en fraternité les uns avec les autres, sans aucune dissension, &
ce faisant Dieu vous assistera & benira vos entreprises._
_Retour du Capitaine Jean Ribaut en France: Confederation des François
avec les chefs des Indiens: Fétes d'iceux Indiens: Nécessité de vivres.
Courtoisie des Indiens: Division des François: Mort du Capitaine
Albert._