AYANT parlé de l'origine du peuple de la Nouvelle-France, il est à
propos de dire quelle est l'étenduë & situation de la province, quel est
ce peuple, les moeurs, façons & coutumes d'icelui, & ce qu'il y a de
particulier en cette terre, suivant les memoires que nous ont laissé
ceux qui premiers y ont eté, & ce que nous y avons reconu & observé
durant le temps que nous y avons sejourné. Ce que je feray, Dieu aydant,
en six livres, au premier déquels seront décrits les voyages des
Capitaines Verazzan, Ribaut, & Laudonniere en la Floride: Au second ceux
qui ont eté faits souz le sieur de Villegagnon en la France antartique
du Bresil: Au troisiéme ceux du Capitaine Jacques Quartier & de Samuel
Champlein en la grande riviere de Canada: Au quatriéme ceux des sieurs
de Monts & de Poutrincourt sur la côte de la Terre neuve qui est baignee
du grand Ocean jusques au quarantiéme degré: Au cinquiéme ce qui s'est
fait en ce sujet depuis nôtre retour en l'an mille six cens sept; & au
sixiéme les moeurs, façons & coutumes des peuples déquels nous avons à
parler.
Je comprens donc souz la Nouvelle-France tout ce qui est au-deça du
Tropique du Cancer jusques au Nort, laissant la vendication de la France
Antarctique à qui la voudra & pourra debattre, & à l'Hespagnol la
jouïssance de ce qui est au-delà de notredit Tropique. En quoy je ne
veux m'arréter au partage fait autrefois par le Pape Alexandre sixiéme
entre les Rois de Portugal & de Castille, lequel ne doit prejudicier au
droit que noz Rois se sont justement acquis sur les terres de conquéte,
telle que sont celles dont nous avons à traiter, d'autant que ce qu'il
en a fait a esté comme arbitre de chose debattuë entre ces Rois: qui ne
leur appartenoit non plus qu'à un autre. Et quand en autre qualité ledit
Pape en auroit ainsi ordonné; outre que son pouvoir (hors son domaine)
est purement spirituel, il est à disputer s'il pouvoit, ou devoit
partager les enfans puisnéz de l'Eglise, sans y appeller l'ainé.
Ainsi nôtre Nouvelle-France aura pour limites du coté d'Ouest la terre
jusques à la mer dite Pacifique, au deça du Tropique du Cancer: Au midi
les iles & la mer Atlantique du côté de Cuba & l'ile Hespagnole: Au
levant la mer du Nort qui baigne la Nouvelle-France: & au Septentrion,
celle terre qui est dite inconuë vers la mer glacée jusques au pole
arctique. De ce côté quelques Portugais & Anglois ont fait des courses
jusques aux soixantieme & septantieme degrez pour trouver passage d'une
mer à l'autre par le Nort: mais apres beaucoup de travail ils ont perdu
leurs peines, soit pour les trop grandes froidures, soit par defaut des
choses necessaires à poursuivre leur route.
En l'an mille cinq cens vingt-quatre, Jean Verazzan Florentin fut envoyé
à la decouverte des terres par nôtre Roy Tres-Chrétien François premier,
& de son voyage il fit un rapport à sa Majesté, duquel je representeray
les choses principales sans m'arreter à suivre le fil de son discours.
Voici donc ce qu'il en écrit: Ayans outrepassé l'ile de Madere, nous
fumes poussez d'une horrible tempéte, qui nous guidant vers le Nort, au
Septentrion, apres que la mer fut accoisée nous ne laissames de courir
la méme route l'espace de vingt-cinq jours, faisans plus de quatre cens
lieuës de chemin par les ondes de l'Ocean: où nous découvrimes une
Terre-neuve, non jamais (que l'on sçache) conuë, ni découverte par les
anciens, ni par les modernes: & d'arrivée elle nous sembla fort basse:
mais approchans à un quart de lieuë, nous conumes par les grans feuz que
l'on faisoit le long des havres, & orées de la mer, qu'elle étoit
habitée, & qu'elle regardoit vers le Midy: & nous mettans en peine de
prendre port pour surgir & avoir conoissance du pays, nous navigames
plus de cinquante lieuës en vain: si que voyans que toujours la côte
tournoit au Midi, nous deliberames de rebrousser chemin vers le Nort,
suivant nôtre course premiere. Et fin voyant qu'il n'y avoit ordre de
prendre port, nous surgimes en la côte, & envoyames un esquif vers
terre, où furent veuz grand nombre des habitans du païs qui approcherent
du bord de la mer, mais dés qu'ilz virent les Chrétiens proches d'eux
ilz s'enfuirent, non toutefois en telle sorte qu'ils ne regardassent
souvent derriere eux, & ne prinssent plaisir avec admiration de voir ce
qu'ils n'avoient accoutumé en leur terre: & s'ébahissoient & des habits
des nôtres, & de leur blancheur & effigie, leur montrans où plus
commodément ilz pourroient prendre terre, &c. Puis adjoute: Ilz vont
tout nuds, sauf qu'ilz couvrent leurs parties honteuses, avec quelques
peaux de certains animaux qui se rapportent aux martres, & ces peaux
sont attachées à une ceinture d'herbe qu'ilz font propre à ceci, & fort
étroite, & tissuë gentillement, & accoutree avec plusieurs queuës
d'autres animaux qui leur environnent le corps, & les couvrent jusques
aux genoux: & sur la téte aucuns d'eux portent comme des chapeaux, &
guirlandes faites de beaux pennaches. Ce peuple est de couleur un peu
bazannée, comme quelques Mores de la Barbarie qui avoisinent le plus de
l'Europe: ont les cheveux noirs, touffus, & non gueres longs, & léquels
ilz lient tout unis & droits sur la téte, tous ainsi faits que si
c'étoit une queuë. Ils sont bien proportionnez de membres, de stature
moyenne, un plu plus grans que nous ne sommes, larges de poitrine, les
bras forts & dispos, comme aussi ils ont & pieds & jambes propres à la
course, n'ayant rien que ne soit bien proportionné, sauf qu'ils ont la
face large, quoyque non tous, les ïeux noirs & grans, le regard prompt &
arreté. Ils sont assez foibles de force, mais subtils & aigus d'esprit,
agiles & des plus grans & vites coureurs de la terre.
Or quant au plan & site de cette terre & de l'orée maritime, elle est
toute couverte de menu sablon qui va quelques quinze piés en montant, &
s'étend comme petites collines & côteaux ayans quelques cinquante pas de
large: & navigant plus outre on trouve quelques ruisseaux & bras de mer
qui entrent par aucunes fosses & canaux, déquels arrousent les deux
bords. Apres ce on voit la terre large, laquelle surmonte ces havres
areneux, ayant de tres-belles campagnes & plaines, qui sont couvertes de
bocages & forets tres-touffuës, si plaisantes à voir que c'est
merveille: et les arbres sont pour la pluspart lauriers, palmiers, &
hauts cyprés, & d'autres qui sont inconnue à notre Europe, & léquels
rendoient une odeur tres-suave, qui fit penser aux François que ce païs
participant en circonference avec l'Orient, ne peut étre qu'il ne soit
aussi abondant en drogues & liqueurs aromatiques, comme encore la terre
donne assez d'indices qu'elle n'est sans avoir des mines d'or, &
d'argent & autres metaux. Et est encore cette terre abondante en cerfs,
daims, & lievres. Il y a des lacs & étangs en grand nombre, et des
fleuves & ruisseaux d'eau vive, & des oyseaux de diverses especes, pour
ne laisser chose qui puisse servir à l'usage des hommes.
Cette terre est en elevation de trente-quatre degrez, ayant l'air pur,
serein, & fort sain, & temperé entre chaud & froid, & ne sent-on point
que les vens violens, & impetueux soufflent & respirent en cette region,
y regnant le vent d'Orient & d'Occident, & sur tout en Eté, y estant le
ciel clair & sans pluie, si ce n'est que quelquefois le vent Austral
souffle, lequel fait élever quelques nuages & brouillars, mais cela se
passe tout soudainement, & revient sa premiere clarté. La mer y est
quoye, & sans violence ni tourbillonnemens de flots, & quoy que la plage
soit basse & sans aucun port, si n'est-elle point facheuse aux navigans,
d'autant qu'il n'y a pas un écueil, & que jusques à rez de terre à cinq
ou six pas d'icelle, on trouve sans flux ny reflux vingts piés d'eau:
Quant à la haute mer on y peut facilement surgir, bien qu'une nef fust
combattue de la fortune, mais pres de la rade il y fait dangereux. Par
cette description peut-on recognoitre que ledit Verazzan est le premier
qui a découvert cette côte qui n'avoit point encore de nom, laquelle il
appelle Terre-neuve, & depuis a esté appellée la Floride par les
Hespagnols, soit ou pource qu'ils en eurent la veuë le jour de Pasques
flories, ou pource qu'elle est toute verte & florissante, & que méme les
eaux y sont couvertes d'herbes verdoyantes, estant auparavant nommée
_Jaquaza_ par ceux du païs.
Quant à ce qui est de la nature du peuple de cette contrée, noz François
en parlent tout autrement que les Hespagnols, aussi estans naturellement
plus humains, doux & courtois, ils y ont receu meilleur traitement. Car
Jean Poncey estant allé à la découverte, & ayant mis pied à terre: comme
il vouloit jetter les fondemens de quelque citadelle ou fort, il y fut
si furieusement attaqué par un soudain choc des habitans du païs,
qu'outre la perte d'un grand nombre de ses soldats, il receut une playe
mortelle, dont il mourut tôt apres, ce qui mit son entreprise à neant, &
ne recognuerent pour lors les Hespagnols que cet endroit où ils
pretendoient se percher.
Depuis encore Ferdinand Sotto riche des dépouilles du Peru, apres avoir
enlevé les thresors d'Atabalippa, desireux d'entreprendre choses
grandes, fut envoyé en ces parties-là par Charles V Empereur avec une
armee en l'an mil cinq cens trente-quatre. Mais comme l'avarice
insatiable le poussoit, recherchant les mines d'or premier que de se
fortifier, cependant qu'il erroit & esperoit, il mourut de vergogne & de
dueil, & ses soldats que deça, qui dela, qui furent assommés en grand
nombre par les Barbares. De rechef en l'an mil cinq cens quarante-huit,
furent envoyez d'autres gens par le mesme Charles V léquels furent
traitez de méme, & quelques-uns écorchéz, & leur peaux attachées aux
portes de leurs temples.
Notre Florentin Verazzan s'estant (comme il est à presumer) comporté
plus humainement envers ces peuples, n'en receut que toute courtoisie, &
pourtant dit qu'ils sont si gracieux & humains, qu'eux (c'est à dire les
François) voulans sçavoir quelle estoit la gent qui habitoit le long de
cette côte, envoyerent un jeune marinier, lequel sautant en l'eau &
pource qu'ils ne pouvoient prendre terre, à cause des flots & courans
afin de donner quelques petite denrees à ce peuple, & les leur ayant
jettées de loin (pource qu'il se meffioit d'eux) il fut poussé
violemment par les vagues sur la rive. Les Indiens (ainsi les appelle-il
tous) le voyans en cet état le prennent & le portent bien loin de la
marine, au grand étonnement du pauvre matelot, lequel s'attendoit qu'on
l'allat sacrifier, & pource crioit-il à l'ayde, & au secours, comme
aussi les Barbares crioient de leur part pensans l'asseurer. L'ayans mis
au pied d'un côtau à l'objet du Soleil ils le dépouillerent tout nud,
s'ébahissans de la blancheur de la chair, & allumans un grand feu le
firent revenir & reprendre sa force: & ce fut lors que tant ce pauvre
jeune homme que ceux qui étoient au bateau, estimoient que ces Indiens
le dussent massacrer & immoler, faisans rotir sa chair en ce grand
brazier, & puis en prendre leur curée, ainsi que font les Canibales.
Mais il en avint tout autrement. Car ayant repris ses esprits, & eté
quelque temps avec eux, il leur fit signe qu'il s'en vouloit retourner
au navire, où avec grande amitié ilz le reconduirent, l'accollans fort
amoureusement. Et pour lui donner plus d'asseurance, ils luy firent
largue entre eux, & s'arreterent jusques à tant qu'il fut à la mer.
Ayans traversé païs quelque centaine de lieuës en tirant vers la côte
qui est aujourd'hui appellée Virginia, ilz vindrent à une autre contree
plus belle & plaisante que l'autre, & où les habitans étoient plus
blancs, & qui se vétoient de certaines herbes pendantes aux rameaux des
arbres, & léquelles ilz tissent avec cordes de chanve sauvage, dont ils
ont grande abondance.
Ilz vivent de legumes, léquels ressemblent aux nôtres; de poissons, &
d'oiseaux qu'ilz prennent aux rets, & avec leurs arcs, les fléches
déquels sont faites de roseaux, & de cannes, & le bout armé d'arréte de
poisson, ou des os de quelque béte.
Ils usent des canoës & vaisseaux tout d'une piece, comme les Mexiquains,
& y est le païsage & terroir fort plaisant, fertil, & plantureux,
bocageux & chargé d'arbres, mais non si odoriferens, à cause que la côte
tire plus vers le Septentrion: & par ainsi étant plus froide, les fleurs
& fruits n'ont la vehemence en l'odeur que celles des contrées susdites.
La terre y porte des vignes & raisins sans culture, & ces vignes vont se
haussant sur les arbres, ainsi qu'il les voit accoutrées en Lombardie, &
en plusieurs endroits de la Gascogne: & est ce fruit bon, & de méme gout
que les nôtres, & bien qu'ils n'en facent point de vin, si est-ce qu'ils
en mangent, & s'ils ne cultivent cet arbrisseau, à tout le moins
otent-ils les feuillages qui lui peuvent nuire & empecher que le fruit
ne vienne à maturité.
On y voit aussi des roses sauvages, des lis, des violettes, & d'autres
herbes odoriferentes & qui sont differentes des nôtres.
Et quant à leurs maisons, elles sont faites de bois & sur les arbres, &
en d'aucuns endroits ilz n'ont autre gite que la terre, ni aucune
couverture que le ciel, & par ainsi ilz sont tretous logés à l'enseigne
du Croissant, comme aussi sont ceux qui se tiennent le long de ces
terres & rives de la mer.
Somme notre Verazzan decrit fort amplement toute cette côte, laquelle il
a universellement veue jusques aux Terres-neuves où se fait la pecherie
des moruës.
Mais d'autant qu'en nôtre navigation derniere souz la charge du sieur de
Poutrincourt, en l'an mil six cens six, nous n'avons decouvert que
jusques au quarantiéme degré, afin que le lecteur ait la piece entiere
de toute nôtre Nouvelle-France conuë je coucheray ici ce que le méme
nous a laissé d'un pays qu'il decrit, & lequel il fait en méme elevation
qu'est la ville de Rome à sçavoir à quarante degrez de la ligne, qui est
vue partie du païs des Armouchiquois (car il ne donne pas de nom à pas
un des lieux qu'il a veu). Il dit donc qu'il vit deux Rois (c'est à dire
Capitaines) & leur train, tous allans nuds, sauf que les parties
honteuses sont couvertes de peau, soit de cerf ou d'autre sauvagine:
hommes & femmes beaux & courtois sur tous autres de cette côte, ne se
soucians d'or, ni d'argent, comme aussi ils ne tenoient en admiration ni
les miroirs, ni la lueur des armes des Chrétiens: seulement
s'enqueroient comme on avoit mis ceci en oeuvre. Vit leur logis qui
étoient faits comme les chassis d'un lit, soutenu de quatre piliers, &
couvert de certaine paille, comme noz nates, pour les defendre de la
pluye: Et s'ils avoient l'industrie de bâtir comme par-deça, il leur
seroit fort aisé, à cause de l'abondance de pierres qu'ils ont de toutes
sortes: les bords de la mer en estans tout couvers, & de marbre & de
jaspe, & autres especes. Ils changent de place, & transportent leurs
cabanes toutes les fois que bon leur semble, ayans en un rien dressé un
logis semblable, & chacun pere de famille y demeurant avec les siens, si
bien qu'on verra en une loge vingt & trente personnes. Estans malades
ils se guerissent avec le feu, & meurent plus de grande vieillesse que
d'autre chose. Ilz vivent de legumes, comme les autres que nous avons
dit, & observent le cours de la Lune lors qu'il faut les semer. Ils sont
aussi fort pitoyable envers leurs parens lors qu'ilz meurent, ou sont en
adversité: car ilz les pleurent & plaignent: y estans morts ils chantent
je ne sçay quelz vers ramentevans leur vie passée.
Voila en somme la substance de ce que notre Capitaine Florentin écrit
des peuples qu'il a découverts. Quelqu'un dit qu'estant parvenu au
Cap-Breton (qui est l'entrée pour cingler vers la grande riviere de
Canada) il fut pris & devoré des Sauvages. Ce que difficilement puis-je
croire, puis qu'il fit la relation susdite de son voyage au Roy, &
attendu que les Sauvages de cette terre-là ne sont point anthropophages,
& se contentent d'enlever la teste de leur ennemi. Bien est vray que
plus avant vers le Nort il y quelque nation farouche qui guerroye
perpetuellement noz marinier faisans leur pecherie. Mais j'entens que la
querele n'est pas si vieille, ains est depuis vingt ans seulement, que
les Maloins tuerent une femme d'un Capitaine, & n'en est point encor la
vengeance assouvie. Car tous ces peuples barbares generalement appetent
la vengeance, laquelle ilz n'oublient jamais, ains en laissent la
memoire à leurs enfans. Et la religion Chrétienne a cette perfection
entre autre choses, qu'elle modere ces passions effrenées, remettant
bien souvent l'injure, la justice, & l'execution d'icelle au jugement de
Dieu.
_Voyage du Capitaine Jean Ribaut en la Floride: Les découvertes qu'il y
a fait: & la premiere demeure des Chrétiens & François en cette
province._