Je sçay que plusieurs étonnez de la decouverte des terres de ce monde
nouveau que l'on appelle Indes Occidentales, ont exercé leur esprit à
rechercher le moyen, par lequel elles ont peu étre peuplées aprés le
Deluge: ce qui est d'autant plus difficile, que d'un pole à l'autre, ce
monde là est separé de cetui-cy d'une mer si large, que les hommes ne
l'ont jamais (ce semble) ni peu, ni osé traverser jusques à ces derniers
siecles, pour découvrir nouvelles terres: du moins n'en est il aucune
mention en tous les livres & memoires qui nous ont esté laissez par
l'Antiquité. Les uns se sont servi de quelques propheties & revelations
de l'Ecriture sainte tirees par les cheveux, pour dire les uns que les
Hespagnols, les autres que les Juifs devoient habiter ce nouveau monde.
D'autres ont pensé que c'étoit une race de Cham portée là par munition
de Dieu, lors que Josué commença d'entrer en la terre de Chanaan, & en
prendre possession, l'Ecriture sainte témoignant que les peuples qui y
habitoient furent tellement épouvantez, que le coeur leur faillit à
tous: & ainsi pourroit estre avenu que les majeurs & ancestres des
Ameriquains & autres de delà, chassez par les enfans d'Israël de
quelques contrees de ces païs de Chanaan, s'estans mis dans des
vaisseaux à la merci de la mer, auroient esté jettés & seroient abordés
en cette terre de l'Amerique. Chose qui semble estre confirmee par ce
qui est écrit en la Sapience dite de Salomon, à sçavoir que les
Chananéens avant l'entree des enfans d'Israël en leur terre estoient
anthropophages, c'est à dire mangeurs de chair humaine, comme sont
plusieurs en cette grande étenduë de païs. Et pour les aider encore à
dire, j'adjouteray que plusieurs des Ameriquains sautent par-dessus le
feu en faisant leurs invocations à leurs Demons, ainsi que faisoient les
Chananéens. Mais il y a des raisons encores plus probables que celle-ci:
entre léquelles je diray que ceux-là ne se sont point éloignez de la
verité, qui ont estimé que quelques mariniers, marchans, & passagers
surpris de quelque fortunal de vent en mer, à la violence duquel ilz
n'auroient peu resister, auroient esté portés en cette terre, & là
paraventure auroient fait naufrage, si bien que se trouvans nuds, ils
auroient esté contraints de vivre de chasse et de pecherie, & se couvrir
de peaux des animaux qu'ils auroient tués, & ainsi auroient multiplié &
rempli cette terre telement quelement (car il n'y a préque les rives de
mer & des grandes rivieres habitees, du moins aux premieres terres qui
regardent la France, & sont en méme parallele) si bien qu'ores
qu'auparavant ils eussent quelque conoissance de Dieu, cela peu à peu
s'est évanouï, faute d'instructeurs, comme nous voyons qu'il est arrivé
en tout le monde de deçà peu apres le Deluge. Et plusieurs accidens
echeuz de cette façon, tant de la partie de l'Orient, que du Midi, & du
Nort, & des païs y interposés, peuvent avoir causé le peuplement de
cette terre Occidentale en toutes parts.
Ce qui n'est sans exemple, méme qui nous est familier. Car en l'an mil
cinq cens quatre-vints dix-huict le sieur Marquis de la Roche
gentil-homme Breton pretendant habiter la Nouvelle France, & y asseoir
des colonies Françoises, suivant la permission qu'il en avoit du Roy, il
y mena quelque nombre de gans, léquels (pource qu'ils ne conoissoit
encore le païs) il dechargea en l'ile de Sable, qui est à vint lieuës de
terre ferme plus au Su que le Cap-Breton, c'est à sçavoir par les
quarante quatre degrez. Cependant il s'en alla reconoistre & le peuple &
le païs, & chercher quelque beau port pour se loger. Au retour il fut
pris d'un vent contraire qui le porta si avant en mer, que se voyant
plus prés de la France que de ses gens, il continua sa route pardeça, où
il fut peu apres prisonnier és mains de Sieur Duc de Mercure, &
demeurerent là ses hommes l'espace de cinq ans vivans de poissons, & du
laictage de quelques vaches qui y furent portées il y a environ
quatre-vints ans, au temps du Roy François I par le Sieur Baron de Leri,
& de saint Just, Vicomte de Gueu, lequel ayant le courage porté à choses
hautes, desiroit s'établir par-dela, & y donner commencement à une
habitation de François; mais la longueur du voyage l'ayant trop long
temps tenu sur mer, il fut contraint de décharger là son bestial,
vaches, & pourceaux, faute d'eau douces & de paturages: & des chairs de
ces animaux aujourd'hui grandement multipliés, ont vécu les gens dudict
Marquis, tout le temps qu'ils ont eté en cette ile. En fin, le Roy étant
à Rouën commanda à un pilote de les aller recuillir lors qu'il iroit à
la pecherie des Terres-neuves. Ce qu'il fit, & d'un nombre de quarante
ou cinquante, en ramena une douzaine, qui le presenterent à sa Majesté
vétuz de peaux de loup-marins. Voila comme les peuples Sauvages peuvent
avoir été multipliés. Et qui eût laissé là pertuellement ces hommes avec
nombre de femmes, ilz fussent (ou leurs enfans) devenuz semblables aux
peuples de la Nouvelle-France, & eussent peu à peu perdu la conoissance
de Dieu. Et sir cette consideration je pourrois m'écrier avec l'Apôtre
saint Paul: _O profondeur des richesse, & de la sapience, & de la
conoissance de Dieu, que ses jugemens sont incomprehensibles, & ses
voyes impossibles à trouver! Car qui est-ce qui a coneu la pensee du
Seigneur, ou qui a été son Conseiller?_
Si qu'un allegue que ce que je viens de dire n'a peu étre fait pource
que ce n'est la coutume de mener les femmes en mer. Je repliqueray que
cela est bon à dire en ce temps ici, mais que les premiers siecles ont
eté autres, auquels croient les femmes plus vigoureuses, & avoient un
courage du tout mâle: au lieu qu'aujourd'hui, les delices ont
appoltronni & l'un & l'autre sexe. Et neantmoins encore voyons-nous
quelquefois des femmes suivre leurs maris en mer. Et n'en faut qu'une
pour en peupler tout un païs: ainsi que le monde a multiplié par la
fecondité de nôtre premiere mere.
Or pour revenir à mon propos, j'ay un autre argument, qui pourroit
servir pour dire que ces peuples ont eté portez là de cette façon, c'est
à dire, par fortune de mer, & qu'ilz sont venuz de quelque race de gens
qui avoient eté instruits en la loy de Dieu. C'est qu'un jour comme le
sieur de Poutrincourt discouroit par truchement à un Capitaine Sauvage
nommé _Chkoudun_, de nôtre Foy & religion, il répondit sur le propos du
Deluge, qu'il avoit bien ouï dire dés long temps, qu'anciennement il y
avoit eu des hommes mechans léquels moururent tous, & y en vint de
meilleurs en leur place. Et cette opinion du Deluge n'est pas seulement
en la partie de la Nouvelle-France, où nous avons demeuré, mais elle est
encore entre les peuples du Perou, léquels (à ce que raconte Joseph
Acosta) parlent fort d'un déluge avenu en leur païs, auquel tous les
hommes furent noyés, & que du grand lac _Titicaca_ sortit un _Viracocha_
(qui est le plus grand de tous leurs Dieux, lequel ils adorent en
regardant au ciel, comme createur de toutes choses) & ce _Viracocha_,
s'arreta en _Tiaguanaco_, où l'on voit aujourd'hui des reines & vestiges
d'anciens edifices fort étranges: & de là à _Cusco_. Ainsi recommença le
genre humain à se multiplier.
Je ne veux nier pourtant que ces grans païs n'aient peu étre peuplez par
un autre voye, sçavoir que les homme se multiplians sur la terre, &
s'étendans toujours, comme ils ont fait pardeça, en fin il y a de
l'apparence que de proche en proche ils ont atteint ces grandes
provinces, soit par l'Orient, ou par le Nort, ou par tous les deux. Car
je tiens que toutes les parties de la terre ferme sont concatenées
ensemble, ou du moins s'il y a quelque détroit, comme ceux d'Anian & de
Magellan: c'est chose que les hommes peuvent aisément franchir. La
consideration du passage des animaux est ce qui plus nous peut arreter
l'esprit en ceci. Mais on peut dire qu'il a eté aisé d'y transporter les
petits, & les grands sont d'eux-mémes capables de passer les detroits de
mer, comme il est vray-semblable que les Ellans ont passé de l'Europe
Septentrionale en Labrador, en Canada, en la terre des Souriquois par le
Nort car nous sçavons de certaine science qu'ilz ne font pas difficulté
de passer des bayes de mer, pour accourcir le chemin d'une terre à vue
autre. Et nous lisons au premier voyage du Capitaine Jacques Quartier,
que les ours passent aisément quatorze lieuës de mer: En ayant lui-méme
rencontré un qui traversoit à nage la mer qui est entre la terre ferme &
l'ile aux oiseaux.
Mais quand je considere que les Sauvages ont de main en main par
tradition de leurs peres, une obscure conoissance du Deluge, il me vient
au devant une autre conjecture du peuplement des Indes Occidentales, qui
n'a point encore esté mise en avant. Car quel empéchement y a-il de
croire que Noé ayant vécu trois cens cinquante ans aprés le Deluge,
n'ait luy méme eut le soin & pris la peine de peupler, ou plustot
repeupler ces païs là? Est-il à croire qu'il soit demeuré un si long
espace de temps sans avoir fait & exploité beaucoup de grandes & hautes
entreprises? Luy qui étoit grand ouvrier, & grand pilote, sçavoit-il
point l'art de faire un autre vaisseau (car le sien croit demeuré arreté
aux montagnes d'Ararat, c'est à dire de la grande Armenie) pour reparer
la desolation de la terre? Luy qui avoit la conoissance de mille choses
que nous ne sçavons point, par la traditive des sciences infuses en
nôtre premier pere, duquel il peut avoir veu les enfans ignoroit-il ces
terres Occidentales, où par-aventure il avoit pris naissance? Certes en
tout cas il est à presumer qu'ayt l'esprit de Dieu, & à r'établir le
monde par une speciale election du ciel, il avoit (du moins par la
renommee) conoissance de ces terres là, auquelles il ne luy a point eté
plus difficile de faire voile, ayant peuplé l'Italie, que de venir du
bout de la mer Mediterranée sur le Tibre fonder son _Ianiculum_, si les
histoires prophanes sont veritables, & par mille raisons y a apparence
de le croire. Car en quelque part du monde qu'il se trouvat, il étoit
parmi ses enfans. Il ne lui a, di-je, point esté plus difficile d'aller
du détroit de Gibraltar en la Nouvelle-France, ou du Cap-Vert au Bresil,
qu'à ses enfans d'aller en Java, ou en Japan, planter leur nom: ou au Roy
Salomon de faire des navigations de trois ans: léquelles quelques uns
des plus sçavans de nôtre siecle dernier passé, & entre autres François
Vatable, disent avoir eté au Perou, d'où il faisoit apporter cette
grande quantité d'or d'Ophir tres-fin & pur tant celebré en la sainte
Ecriture.
Que si (la chose presupposée de cette sorte) ceux des Indes Occidentales
n'ont conservé le sacré depos de la conoissance de Dieu, & les beaux
enseignement qu'il leur pouvoit avoir laissés, il faut considerer que
ceux du monde de deça n'ont pas mieux fait. Somme cette conjecture me
semble fondee en aussi bonne & meilleure raison que les autres. Et de
telle chose ayans eu Platon quelque sourde nouvelle, il en a parlé en
son Timée comme un homme de son païs, là où il a discouru de cette
grande ile Atlantique laquelle comme il ne voyoit point, ny personne qui
y eût eté de son temps, il a feint que par un grand deluge elle avoit
esté submergée dans la mer. Et aprés lui Ælian au troisieme de son
histoire Des choses diverses, rapporte chose préque semblable, quoy
qu'il croye que ce soit fable, et soit selon Theopompus, que jadis il y
eut «fort grande familiarité entre Mydas Phrygien, & Silenus. Ce Silenus
croit fils d'une Nymphe, de condition inferieure aux Dieux, mais plus
noble que celle des mortels. Apres avoir tenu plusieurs propos ensemble,
Silenus adjouta que l'Europe, l'Asie & la Lybye estoient iles
environnées de l'Ocean, mais qu'il y avoit une terre ferme par-delà ce
monde ici de grandeur infinie, nourrissant de grans animaux, & des
hommes deux fois aussi grans, & vivans deux fois autant que nous: qu'il
y avoit de grandes cités, diverses façons de vivres, & des loix
contraires aux nôtres. Par aprés il dit encores que cette terre possede
grande quantité d'or & d'argent, si bien qu'entre les peuples de delà,
l'or est moins estimé que le fer entre nous, &c.»
Qui considerera ces paroles, il trouvera qu'elles ne sont du tout
fabuleuses: & conclura qu'és premier siecles les hommes ont eu
conoissance de l'Amerique, & autres terres y continentes, & que pour la
longueur du voyage les hommes cessans d'y aller, cette conoissance est
venuë à neant, & n'en est demeuré qu'une obscure renommée. Car Pline
méme se plaint que de son temps les hommes étoient appoltronnis & la
navigation tellement refroidie, qu'il ne se trouvoit plus de gens
entendus à la marine, de sorte que «les côtes des terres se
reconnoissent mieux par des écrits de ceux qui ne les avoient jamais
veuës, que par le dire de ceux qui les habitoient. On ne se soucie plus
(dit-il) de chercher de nouvelles terres, ni méme de conserver la
conoissance de celles qui sont des-ja trouvées, quoy que nous soyons en
bonne paix, & que la mer soit ouverte» & ouvre ses ports à un chacun
pour les recevoir. Ainsi les iles Fortunées (qui sont les Canaries)
ayans eté és plus prochains siecles apres le Deluge fort conuës, &
frequentees, cette conoissance s'est perdue par la nonchalance des
hommes, jusques à ce qu'un Gentil-homme de Picardie Guillaume de
Betancourt les decouvrit és derniers siecles, comme nous dirons
cy-apres.
Et pour une derniere preuve de ce que j'ay dit ci-dessus, par une
conjecture vray-semblable que les siecles plus reculés ont eu
conoissance de terres Occidentales d'outre l'Ocean, j'adjouteray ici ce
que les Poetes anciens ont tant chanté des Hesperides, léquelles ayans
mis au Soleil couchant, elle peuvent beaucoup mieux étre appropriées aux
iles des Indes Occidentales, qu'aux Canaries, ni Gorgones. En quoy
volontiers je m'arreteray à ce que le méme Pline, sur une chose pleine
d'obscurité, recite qu'un Stratius Sebofus employa quarante jours à
naviger depuis les Gorgones (qui sont les iles du Cap Verd) jusques aux
Hesperides. Or ne faut-il point quarante jour, ains seulement sept ou
huict, pour aller des gorgones aux iles Fortunées (où quelques uns
mettent les Hesperides) n'y ayant que deux cens lieuës de distance.
Surquoy je conclus que les Hesperides ne sont autres que les iles de
Cuba, l'Hespagnole, la Jamaïque, & autres voisines au golfe de Mexique.
Quant au dragon qu'on disoit garder les pommes d'or des Hesperides, &
aucun n'y entroit, les anciens vouloient signifier les détroits de mer
qui vont serpentant parmi ces iles, au courant déquels plusieurs
vaisseaux s'estoient perdus, & qu'on n'y alloit plus. Que si le grand
Hercule y a esté, & en a ravi des fruits, ce n'est pas chose éloignée de
sa vertu.
[Illustation]
_Limites de la Nouvelle-France, & sommaire du voyage de Jean Verazzan
Capitaine Florentin en la Terre-neuve, aujourd'hui dite La Floride, & en
toute cette côte jusque au quarantiéme degré. Avec une briéve
description des peuples qui habitent ces contrees._