CHAP. III

Je sçay que plusieurs étonnez de la decouverte des terres de ce monde

nouveau que l'on appelle Indes Occidentales, ont exercé leur esprit à

rechercher le moyen, par lequel elles ont peu étre peuplées aprés le

Deluge: ce qui est d'autant plus difficile, que d'un pole à l'autre, ce

monde là est separé de cetui-cy d'une mer si large, que les hommes ne

l'ont jamais (ce semble) ni peu, ni osé traverser jusques à ces derniers

siecles, pour découvrir nouvelles terres: du moins n'en est il aucune

mention en tous les livres & memoires qui nous ont esté laissez par

l'Antiquité. Les uns se sont servi de quelques propheties & revelations

de l'Ecriture sainte tirees par les cheveux, pour dire les uns que les

Hespagnols, les autres que les Juifs devoient habiter ce nouveau monde.

D'autres ont pensé que c'étoit une race de Cham portée là par munition

de Dieu, lors que Josué commença d'entrer en la terre de Chanaan, & en

prendre possession, l'Ecriture sainte témoignant que les peuples qui y

habitoient furent tellement épouvantez, que le coeur leur faillit à

tous: & ainsi pourroit estre avenu que les majeurs & ancestres des

Ameriquains & autres de delà, chassez par les enfans d'Israël de

quelques contrees de ces païs de Chanaan, s'estans mis dans des

vaisseaux à la merci de la mer, auroient esté jettés & seroient abordés

en cette terre de l'Amerique. Chose qui semble estre confirmee par ce

qui est écrit en la Sapience dite de Salomon, à sçavoir que les

Chananéens avant l'entree des enfans d'Israël en leur terre estoient

anthropophages, c'est à dire mangeurs de chair humaine, comme sont

plusieurs en cette grande étenduë de païs. Et pour les aider encore à

dire, j'adjouteray que plusieurs des Ameriquains sautent par-dessus le

feu en faisant leurs invocations à leurs Demons, ainsi que faisoient les

Chananéens. Mais il y a des raisons encores plus probables que celle-ci:

entre léquelles je diray que ceux-là ne se sont point éloignez de la

verité, qui ont estimé que quelques mariniers, marchans, & passagers

surpris de quelque fortunal de vent en mer, à la violence duquel ilz

n'auroient peu resister, auroient esté portés en cette terre, & là

paraventure auroient fait naufrage, si bien que se trouvans nuds, ils

auroient esté contraints de vivre de chasse et de pecherie, & se couvrir

de peaux des animaux qu'ils auroient tués, & ainsi auroient multiplié &

rempli cette terre telement quelement (car il n'y a préque les rives de

mer & des grandes rivieres habitees, du moins aux premieres terres qui

regardent la France, & sont en méme parallele) si bien qu'ores

qu'auparavant ils eussent quelque conoissance de Dieu, cela peu à peu

s'est évanouï, faute d'instructeurs, comme nous voyons qu'il est arrivé

en tout le monde de deçà peu apres le Deluge. Et plusieurs accidens

echeuz de cette façon, tant de la partie de l'Orient, que du Midi, & du

Nort, & des païs y interposés, peuvent avoir causé le peuplement de

cette terre Occidentale en toutes parts.

Ce qui n'est sans exemple, méme qui nous est familier. Car en l'an mil

cinq cens quatre-vints dix-huict le sieur Marquis de la Roche

gentil-homme Breton pretendant habiter la Nouvelle France, & y asseoir

des colonies Françoises, suivant la permission qu'il en avoit du Roy, il

y mena quelque nombre de gans, léquels (pource qu'ils ne conoissoit

encore le païs) il dechargea en l'ile de Sable, qui est à vint lieuës de

terre ferme plus au Su que le Cap-Breton, c'est à sçavoir par les

quarante quatre degrez. Cependant il s'en alla reconoistre & le peuple &

le païs, & chercher quelque beau port pour se loger. Au retour il fut

pris d'un vent contraire qui le porta si avant en mer, que se voyant

plus prés de la France que de ses gens, il continua sa route pardeça, où

il fut peu apres prisonnier és mains de Sieur Duc de Mercure, &

demeurerent là ses hommes l'espace de cinq ans vivans de poissons, & du

laictage de quelques vaches qui y furent portées il y a environ

quatre-vints ans, au temps du Roy François I par le Sieur Baron de Leri,

& de saint Just, Vicomte de Gueu, lequel ayant le courage porté à choses

hautes, desiroit s'établir par-dela, & y donner commencement à une

habitation de François; mais la longueur du voyage l'ayant trop long

temps tenu sur mer, il fut contraint de décharger là son bestial,

vaches, & pourceaux, faute d'eau douces & de paturages: & des chairs de

ces animaux aujourd'hui grandement multipliés, ont vécu les gens dudict

Marquis, tout le temps qu'ils ont eté en cette ile. En fin, le Roy étant

à Rouën commanda à un pilote de les aller recuillir lors qu'il iroit à

la pecherie des Terres-neuves. Ce qu'il fit, & d'un nombre de quarante

ou cinquante, en ramena une douzaine, qui le presenterent à sa Majesté

vétuz de peaux de loup-marins. Voila comme les peuples Sauvages peuvent

avoir été multipliés. Et qui eût laissé là pertuellement ces hommes avec

nombre de femmes, ilz fussent (ou leurs enfans) devenuz semblables aux

peuples de la Nouvelle-France, & eussent peu à peu perdu la conoissance

de Dieu. Et sir cette consideration je pourrois m'écrier avec l'Apôtre

saint Paul: _O profondeur des richesse, & de la sapience, & de la

conoissance de Dieu, que ses jugemens sont incomprehensibles, & ses

voyes impossibles à trouver! Car qui est-ce qui a coneu la pensee du

Seigneur, ou qui a été son Conseiller?_

Si qu'un allegue que ce que je viens de dire n'a peu étre fait pource

que ce n'est la coutume de mener les femmes en mer. Je repliqueray que

cela est bon à dire en ce temps ici, mais que les premiers siecles ont

eté autres, auquels croient les femmes plus vigoureuses, & avoient un

courage du tout mâle: au lieu qu'aujourd'hui, les delices ont

appoltronni & l'un & l'autre sexe. Et neantmoins encore voyons-nous

quelquefois des femmes suivre leurs maris en mer. Et n'en faut qu'une

pour en peupler tout un païs: ainsi que le monde a multiplié par la

fecondité de nôtre premiere mere.

Or pour revenir à mon propos, j'ay un autre argument, qui pourroit

servir pour dire que ces peuples ont eté portez là de cette façon, c'est

à dire, par fortune de mer, & qu'ilz sont venuz de quelque race de gens

qui avoient eté instruits en la loy de Dieu. C'est qu'un jour comme le

sieur de Poutrincourt discouroit par truchement à un Capitaine Sauvage

nommé _Chkoudun_, de nôtre Foy & religion, il répondit sur le propos du

Deluge, qu'il avoit bien ouï dire dés long temps, qu'anciennement il y

avoit eu des hommes mechans léquels moururent tous, & y en vint de

meilleurs en leur place. Et cette opinion du Deluge n'est pas seulement

en la partie de la Nouvelle-France, où nous avons demeuré, mais elle est

encore entre les peuples du Perou, léquels (à ce que raconte Joseph

Acosta) parlent fort d'un déluge avenu en leur païs, auquel tous les

hommes furent noyés, & que du grand lac _Titicaca_ sortit un _Viracocha_

(qui est le plus grand de tous leurs Dieux, lequel ils adorent en

regardant au ciel, comme createur de toutes choses) & ce _Viracocha_,

s'arreta en _Tiaguanaco_, où l'on voit aujourd'hui des reines & vestiges

d'anciens edifices fort étranges: & de là à _Cusco_. Ainsi recommença le

genre humain à se multiplier.

Je ne veux nier pourtant que ces grans païs n'aient peu étre peuplez par

un autre voye, sçavoir que les homme se multiplians sur la terre, &

s'étendans toujours, comme ils ont fait pardeça, en fin il y a de

l'apparence que de proche en proche ils ont atteint ces grandes

provinces, soit par l'Orient, ou par le Nort, ou par tous les deux. Car

je tiens que toutes les parties de la terre ferme sont concatenées

ensemble, ou du moins s'il y a quelque détroit, comme ceux d'Anian & de

Magellan: c'est chose que les hommes peuvent aisément franchir. La

consideration du passage des animaux est ce qui plus nous peut arreter

l'esprit en ceci. Mais on peut dire qu'il a eté aisé d'y transporter les

petits, & les grands sont d'eux-mémes capables de passer les detroits de

mer, comme il est vray-semblable que les Ellans ont passé de l'Europe

Septentrionale en Labrador, en Canada, en la terre des Souriquois par le

Nort car nous sçavons de certaine science qu'ilz ne font pas difficulté

de passer des bayes de mer, pour accourcir le chemin d'une terre à vue

autre. Et nous lisons au premier voyage du Capitaine Jacques Quartier,

que les ours passent aisément quatorze lieuës de mer: En ayant lui-méme

rencontré un qui traversoit à nage la mer qui est entre la terre ferme &

l'ile aux oiseaux.

Mais quand je considere que les Sauvages ont de main en main par

tradition de leurs peres, une obscure conoissance du Deluge, il me vient

au devant une autre conjecture du peuplement des Indes Occidentales, qui

n'a point encore esté mise en avant. Car quel empéchement y a-il de

croire que Noé ayant vécu trois cens cinquante ans aprés le Deluge,

n'ait luy méme eut le soin & pris la peine de peupler, ou plustot

repeupler ces païs là? Est-il à croire qu'il soit demeuré un si long

espace de temps sans avoir fait & exploité beaucoup de grandes & hautes

entreprises? Luy qui étoit grand ouvrier, & grand pilote, sçavoit-il

point l'art de faire un autre vaisseau (car le sien croit demeuré arreté

aux montagnes d'Ararat, c'est à dire de la grande Armenie) pour reparer

la desolation de la terre? Luy qui avoit la conoissance de mille choses

que nous ne sçavons point, par la traditive des sciences infuses en

nôtre premier pere, duquel il peut avoir veu les enfans ignoroit-il ces

terres Occidentales, où par-aventure il avoit pris naissance? Certes en

tout cas il est à presumer qu'ayt l'esprit de Dieu, & à r'établir le

monde par une speciale election du ciel, il avoit (du moins par la

renommee) conoissance de ces terres là, auquelles il ne luy a point eté

plus difficile de faire voile, ayant peuplé l'Italie, que de venir du

bout de la mer Mediterranée sur le Tibre fonder son _Ianiculum_, si les

histoires prophanes sont veritables, & par mille raisons y a apparence

de le croire. Car en quelque part du monde qu'il se trouvat, il étoit

parmi ses enfans. Il ne lui a, di-je, point esté plus difficile d'aller

du détroit de Gibraltar en la Nouvelle-France, ou du Cap-Vert au Bresil,

qu'à ses enfans d'aller en Java, ou en Japan, planter leur nom: ou au Roy

Salomon de faire des navigations de trois ans: léquelles quelques uns

des plus sçavans de nôtre siecle dernier passé, & entre autres François

Vatable, disent avoir eté au Perou, d'où il faisoit apporter cette

grande quantité d'or d'Ophir tres-fin & pur tant celebré en la sainte

Ecriture.

Que si (la chose presupposée de cette sorte) ceux des Indes Occidentales

n'ont conservé le sacré depos de la conoissance de Dieu, & les beaux

enseignement qu'il leur pouvoit avoir laissés, il faut considerer que

ceux du monde de deça n'ont pas mieux fait. Somme cette conjecture me

semble fondee en aussi bonne & meilleure raison que les autres. Et de

telle chose ayans eu Platon quelque sourde nouvelle, il en a parlé en

son Timée comme un homme de son païs, là où il a discouru de cette

grande ile Atlantique laquelle comme il ne voyoit point, ny personne qui

y eût eté de son temps, il a feint que par un grand deluge elle avoit

esté submergée dans la mer. Et aprés lui Ælian au troisieme de son

histoire Des choses diverses, rapporte chose préque semblable, quoy

qu'il croye que ce soit fable, et soit selon Theopompus, que jadis il y

eut «fort grande familiarité entre Mydas Phrygien, & Silenus. Ce Silenus

croit fils d'une Nymphe, de condition inferieure aux Dieux, mais plus

noble que celle des mortels. Apres avoir tenu plusieurs propos ensemble,

Silenus adjouta que l'Europe, l'Asie & la Lybye estoient iles

environnées de l'Ocean, mais qu'il y avoit une terre ferme par-delà ce

monde ici de grandeur infinie, nourrissant de grans animaux, & des

hommes deux fois aussi grans, & vivans deux fois autant que nous: qu'il

y avoit de grandes cités, diverses façons de vivres, & des loix

contraires aux nôtres. Par aprés il dit encores que cette terre possede

grande quantité d'or & d'argent, si bien qu'entre les peuples de delà,

l'or est moins estimé que le fer entre nous, &c.»

Qui considerera ces paroles, il trouvera qu'elles ne sont du tout

fabuleuses: & conclura qu'és premier siecles les hommes ont eu

conoissance de l'Amerique, & autres terres y continentes, & que pour la

longueur du voyage les hommes cessans d'y aller, cette conoissance est

venuë à neant, & n'en est demeuré qu'une obscure renommée. Car Pline

méme se plaint que de son temps les hommes étoient appoltronnis & la

navigation tellement refroidie, qu'il ne se trouvoit plus de gens

entendus à la marine, de sorte que «les côtes des terres se

reconnoissent mieux par des écrits de ceux qui ne les avoient jamais

veuës, que par le dire de ceux qui les habitoient. On ne se soucie plus

(dit-il) de chercher de nouvelles terres, ni méme de conserver la

conoissance de celles qui sont des-ja trouvées, quoy que nous soyons en

bonne paix, & que la mer soit ouverte» & ouvre ses ports à un chacun

pour les recevoir. Ainsi les iles Fortunées (qui sont les Canaries)

ayans eté és plus prochains siecles apres le Deluge fort conuës, &

frequentees, cette conoissance s'est perdue par la nonchalance des

hommes, jusques à ce qu'un Gentil-homme de Picardie Guillaume de

Betancourt les decouvrit és derniers siecles, comme nous dirons

cy-apres.

Et pour une derniere preuve de ce que j'ay dit ci-dessus, par une

conjecture vray-semblable que les siecles plus reculés ont eu

conoissance de terres Occidentales d'outre l'Ocean, j'adjouteray ici ce

que les Poetes anciens ont tant chanté des Hesperides, léquelles ayans

mis au Soleil couchant, elle peuvent beaucoup mieux étre appropriées aux

iles des Indes Occidentales, qu'aux Canaries, ni Gorgones. En quoy

volontiers je m'arreteray à ce que le méme Pline, sur une chose pleine

d'obscurité, recite qu'un Stratius Sebofus employa quarante jours à

naviger depuis les Gorgones (qui sont les iles du Cap Verd) jusques aux

Hesperides. Or ne faut-il point quarante jour, ains seulement sept ou

huict, pour aller des gorgones aux iles Fortunées (où quelques uns

mettent les Hesperides) n'y ayant que deux cens lieuës de distance.

Surquoy je conclus que les Hesperides ne sont autres que les iles de

Cuba, l'Hespagnole, la Jamaïque, & autres voisines au golfe de Mexique.

Quant au dragon qu'on disoit garder les pommes d'or des Hesperides, &

aucun n'y entroit, les anciens vouloient signifier les détroits de mer

qui vont serpentant parmi ces iles, au courant déquels plusieurs

vaisseaux s'estoient perdus, & qu'on n'y alloit plus. Que si le grand

Hercule y a esté, & en a ravi des fruits, ce n'est pas chose éloignée de

sa vertu.

[Illustation]

_Limites de la Nouvelle-France, & sommaire du voyage de Jean Verazzan

Capitaine Florentin en la Terre-neuve, aujourd'hui dite La Floride, & en

toute cette côte jusque au quarantiéme degré. Avec une briéve

description des peuples qui habitent ces contrees._

Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617) · 第 140 / 303 题