PLUSIEURS anciens ayans voulu discourir de l'origine du nom Gaullois, se
sont escrimés en tenebres,& n'ont point touché au but, soit ou faute de
sçavoir l'histoire de la creation du monde, ou d'entendre les langues
des vieux siecles (auquelles il faut rapporter l'imposition des noms le
plus anciens) ou d'avoir des vrais memoires des premiers Gaullois. Ce
qu'aussi n'eussent-ilz peu, d'autant que toute la Theologie, &
Philosophie d'iceux Gaullois consistait en traditive, & sans écriture,
de laquelle ilz n'usoient qu'és choses privées, ce dit Cesar. Or ici
nous n'avons affaire qu'aux Latins & Grecs, qui seuls ont traité de
nôtre antiquité. Quant aux Latins, iceux ne voyans apparence de deriver
nôtre nom d'un Coq, signifié par le mot _Gallus_ en leur langue, ilz
n'en ont voulu rien dire. Mais les Grecs plus hardis, léquels ont
brouillé les origines de toutes choses, & icelles remplies de fables,
ont écrit qu'un Roy des Gaullois nommé _Celtes_, & par honneur Jupiter,
eut une fille dite Galathée, laquelle dedaignoit tous les Princes de son
temps, jusques à ce qu'ayant ouï les vertus nompareilles, du grand
Hercule de Lybie fils d'Osiris, qui guerroyoit les tyrans de la terre,
comme il passoit par le païs des Celtes pour aller d'Hespagne en Italie,
elle en devint amoureuse, & par la permission de ses parens eut de luy
un enfant, qui fut nommé _Galates_, lequel surpassa tous les Princes de
son âge en force de corps & grandeur de courage: & ayant conquis
beaucoup de provinces par armes, changea le nom de Celtes que son pere
avoit donné, & nomma ses sujets Galates. D'autres ont pensé qu'ils
avoient esté ainsi appellez du mot Grec [gala] qui signifie Laict,
pource que le peuple Gaullois est blanc & de couleur de laict. Or ces
derivations sont absurdes: Car pour ce qui est de la couleur blanche, il
y avoit plus de raison d'appeler ainsi ceux dela grande Bretagne, ou les
bas Allemans. Et puis c'est folie d'estimer que nous ayons pris nôtre
appellation des Grecs, déquels au contraire une partie est appellée de
nôtre nom. Pour le regard du mot Galates, c'est une invention de la méme
forge. Car je ne voy que contrarieté en tous ceux qui en ont parlé.
Pausanias en ses Attiques dit, que le nom de Galates n'est venu que sur
le tard, & que de grande antiquité les Gaullois auparavant s'appelloient
Celtes. Et toutefois _Galates_, selon Berose, a esté Roy des Gaullois
immediatement apres _Celtes_. Strabon au contraire, dit, que tous les
Galates ont esté appelez Celtes par les Grecs, à cause du noble estoc de
ceux de la province Narbonoise, où il donne à entendre qu'ils estoient
Galates devant qu'étre Celtes. Appian tient que les Celtes viennent d'un
_Celtes_, fils de _Polyphemus_, qui fut fils de Neptune: ce qui ne se
peut accorder avec ce que dit Berose, que _Jupiter Celtes_ fut le
neufieme Roy des Gaullois, plusieurs siecles apres Neptune.
Mais je voudroy demander pourquoy les Grecs, pour suivre leurs
fantasies, ont changé le nom de Gaullois en Galates, ce que n'ont fait
les Romains plus retenus et plus sobres à brouiller l'antiquité. Je croy
qu'ils ont eu crainte de se rendre ridicules en les apellant Gaullois
par une (ll) double, d'autant que [Gallos] en leur langue signifie
_Chatré_: & ils voyoient les Gaulles formiller en generation. Et de là
ont pris sujet d'imposer le nom de Galates aux Gaullois, à cause du Roy
_Galates_. Et neantmoins Strabon, non autrement scrupuleux, les appelle
indifferemment Gaullois & Galates, & ceux de l'Asie Gallo-grecs.
N'y ayant donc point d'apparence à ce nom de Galates, il est meilleur de
nous arreter à l'appellation de noz plus proches voisins les Romains,
qui nous cognoissent mieux, déquels saint Gregoire disoit que _Comme ilz
n'ont les pointes & subtilitez des Grecs, aussi n'en ont-ilz les
heresies_: Ilz ne sont si grans brouillons & menteurs. Et pour le nom
Gaullois, nous avons l'authorité de Xenophon, lequel en ses Æquivoques
dict, _que le premier Ogyges_ (qui fut Noé) _fut surnommé Le Gaullois,
pource qu'au deluge du monde s'étant garenti des eaux, il en garentis
aussi la race des hommes, & repeupla la terre: De là vient_ (dit-il)
_que les Sages_ (qui sont peuples de la Scythie Asiatique, c'est à dire
de l'Armenie, où l'Arche de Noé s'arreta) _appellent un vaisseau de mer
Gallerim, pource qu'il garentit du naufrage_. Et de ce mot nous avons
retenu les noms de Gallere & Galliote, qui ne viennent pas de _Galerus_,
comme a voulu dire Erasme. Caton au poëme de ses Origines, & autres
Autheurs, s'accordent à ce que dessus, disans que Janus (qui est Noé)
vint de Scythie en Italie avec les Gaullois peres des Umbres (peuples
aujourd'huy tenans le Duché de Spolette) ainsi appellez d'un autre nom
que leurs peres, mais revenant à méme signification. Car en langue
Hébraïque & Aramée _Gallim_ signifie Flot, Eau, Inondation: & en langue
antique Latine _Umber_, ou _Imber_ signifie Eau & Pluie.
Je sçay que Bodin n'approuve point ceci, & se mocque de Rabbi Samuel,
qui est de méme opinion que nous. Mais je trouve sa raison bien plus
ridicule de dire que comme les anciens Gaullois étoient vagabons, ne
sçachans où ils alloient, ilz commencerent à murmurer par ces mots, _où
allons-nous?_ & que de là est venu le mot de U uallon, ou Gallon par une
transposition de lettre.
Arrétons-nous donc à nôtre premier avis, & disons avec le méme Xenophon,
que Noé repeuplant le monde amena une trouppe de familles pardeça,
léquelles aimans la navigation trouverent bon de s'appeller du nom
attribué à ce grand Ogyges (c'est à dire Illustre, & Sacré) &
semblablement à Comerus Gallus (lequel en l'histoire sainte est appellé
Gomer) premier Roy des Gaullois, selon Jacques de Bergome en son
Supplement des Chroniques: quoy que Berose le face Roy d'Italie, à quoy
je ne puis accorder, puis qu'elle n'en a retenu le nom.
Ainsi ayans beaucoup multiplié (comme la nation Gaulloise est feconde)
ilz se rendirent maitres de la mer dés les premiers siecles pares le
Deluge: & devant les guerres de Troye le grand Capitaine Cambaules
ravagea toute la Grece & l'Asie, comme le confesse Pausanias en ses
Phociques & ailleurs. Long temps depuis les Gaullois affriandez de butin
firent trois armées, dont Brennus (l'un des chefs) avoit cent
cinquante-deux mille pietons, & vingt mille quatre cens maitres de
cheval à sa part, chacun déquels avoit deux chevaux de relais, & nombre
de Solduriers souz lui, cotoyant toute l'Asie par mer aussi bien que par
terre. Strabon fait mention d'autres grandes conquétes des Tectofages,
Toliftobogiens, & Trocmiens peuples Gaullois, léquels occuperent la
Bythinie, Phrigie, Cappadoce & Paphlagonie, sous un nommé Leonorius,
lequel y institua douze Tetrarches semblables à noz douze Pairs de
France. Et de ces conquétes parle aussi Pline, lequel dit qu'il avoient
cent nonante-cinq villes et principautés.
Au reste ils avoient leurs loix marines si bien ordonnées, que les
nations étrangeres se conformoient volontiers à icelles comme faisoient
les Rhodiens, au recit de Strabon, léquels avoient emprunté de noz
Marseillois les loix marines dont ils usoient. Ce qu'ils avaient fait
d'autant plus volontiers qu'ilz les voyoient se gouverner avec Justice,
& ne souffrir aucuns pyrates sur la mer, ayans (dit le méme Strabon) des
grans magazins bien fournis de toutes choses necessaires à la marine, &
pour battre les villes, ensemble infinie dépouilles des victoires par
eux obtenuës durant plusieurs siecles contre les pyrates susdits. Et
Jules Cesar parlant de la civilité des Gaullois, & de leur façon de
vivre, laquelle ils ont enseigné aux Allemans, dit que la cognoissance
des choses d'outre mer leur apporte beaucoup d'abondance & de commoditez
pour l'usage de la vie.
Et ne faut penser que cette ardeur de naviger ait esté enclose dans la
mer du Levant. Car le païs de Portugal portant le nom de Port des
Gaullois, témoigne assez qu'ils ont aussi couru sur l'Ocean. En memoire
dequoy la principale ville du Royaume des Gaullois porte encore
aujourd'huy la Navire pour sa marque. Voire, je pourray bien encore ici
mentionner la pointe d'Angleterre, qui s'appelle _Cornu Gallia_,
Cornuaille. Ce qui ne peut provenir que des navigations des Gaullois.
Mais comme par la vicissitude des choses tout se change icy bas, & les
siecles ont je ne sçay quelle necessité (pour n'user du mot de fatalité)
née avec eux de suivre le gouvernement des astres instrumens de la
providence de Dieu: les Gaullois ont quelquefois par occasion laissé
refroidir cette ardeur de voguer sur les eaux, comme lors que les
Romains semerent la division entre-eux, & s'emparerent par ce moyen de
leur Etat: & depuis quand les François, Gots, & autres nations
dechirerent ce grand empire ja cassé de vieillesse, & tout remply
d'humeurs vicieuses, & corrompuës de longue main. Mais par aprés aussi
selon les occurences, ils ont repris leurs premiers & anciens erremens,
comme lors qu'on a publié les Croisades pour le recouvrement de la terre
sainte; environ lequel temps, sçavoir en l'an mille deux cens
quatre-vingt, pour éviter la peine de creer tous les jours des Admiraux
extraordinaires, & par commission, pour envoyer sur la mer, & conduire
l'armée Francoise en l'Orient, fut l'Admirauté de France erigée en
tiltre d'office par le Roy Philippe surnommé le Hardi, fils de saint
Louis, & deferée au Sire Enguerran de Couci, troisieme du nom en cette
famille, premier Admiral de France en la qualité que j'ay dit.
Or comme un malade pressé de la douleur qui le violente oublie aisément
les exercices auquels il souloit s'occuper estant en pleine santé; Ainsi
les François par-aprés occupez sur la defensive aux longues guerres
qu'ils ont euës contre les Anglois dans leurs propres entrailles & au
milieu de la France, ils ont laissé derechef alentir cette ancienne
ardeur en la navigation, qui ne s'est pas aysément r'échauffée depuis,
n'étant à peine la France relevée de maladie, que voicy naitre d'autres
guerres par la gloutonne ambition d'un Prince sujet de nôtre Roy, lequel
ne se promettoit rien moins que de luy enlever la corone de dessus la
téte, comme nous témoignent assez amplement nos histoires. Quoy que ce
soit il en a tiré de bonnes pieces, léquelles jaçoit qu'elles se
puissent justement debattre, toutefois ce ne seroit sans beaucoup de
difficultez. Et depuis ce temps les differens pour la Religion, & les
troubles étans survenus, noz François parmy ces longues alarmes ont esté
tellement occupez, qu'en une division universelle il a esté bien
difficile de viser au dehors, faisant un chacun beaucoup de conserver ce
qui luy étoit acquis; & vivre chez soy-méme.
Neantmoins parmy toutes ces choses, noz Roys n'ont laissé de faire des
découvertes avec beaucoup de depense en diverses contrées, & en divers
temps, comme a esté veu au chapitre precedent: Et eussent fait davantage
s'ils eussent eu prés d'eux des hommes amateurs de la navigation, ou si
nos Admiraux se fussent pleu à la marine, ou n'eussent esté empechés
ailleurs & embrouillés en noz guerres civiles: Car encores que les Roys
bien souvent ne soient que trop poussez d'ambition pour commander à
toute la terre, & à des nouveaux mondes, s'il étoit possible, d'autant
que (comme dit le Sage) _La gloire & dignité des Rois git en la
multitude du peuple_: si ont-ils besoin de gens que les secondent, voire
qui les enflamment à un beau sujet, où principalement il y a apparence
de faire chose qui peut reüssir à la gloire de Dieu, & n'y va point du
detriment d'autrui. Et en cela nôtre siecle est en pire condition que
les precedens, d'autant que combien que par la grace de Dieu nous
jouïssions d'une bonne paix, que le Roy soit redouté, & ait des moyens
autant que pas un de ses predecesseurs, que l'établissement d'un Royaume
Chrétien & François soit facile és regions Occidentales d'outre-mer, &
qu'il y ait des hommes immuables en cette resolution d'habiter la
Nouvelle France, d'où ils ont rapporté les fruicts de leur culture,
comme sera dit en son lieu: neantmoins il ne se trouve quasi personne
(j'enten de ceux qui ont credit en Cour) qui favorise ce dessein, soit
en privé, soit envers sa Majesté. On est bien aise d'en ouïr parler,
mais d'y aider, on ne s'entend point à cela. On voudroit trouver les
thresors d'Atabalippa sans travail & sans peine, mais on y vient trop
tard, & pour en trouver il faut chercher, il faut faire de la dépense,
ce que les grans ne veulent pas. Les demandes ordinaires que l'on nous
fait, sont: Y a-il des thresors, y a-il des mines d'or & d'argent? &
personne ne demande: Ce peuple là est-il disposé à entendre la doctrine
Chrétienne? Et quant aux mines il y en a vrayment, mais il les faut
fouiller avec industrie, labeur, & patience. La plus belle mine que je
sçache c'est du blé & du vin, avec la nourriture du bestial. Qui a de
ceci il a de l'argent. Et de mines nous n'en vivons point, quant à leur
substance. Et tel bien-souvent a belle mine qui n'a pas bon jeu.
Au surplus, les mariniers qui vont de toute Europe chercher du poisson
aux Terres-neuves, & plus outre, à mille lieuës loin de leur païs, y
trouvent de belles mines sans rompre les rochers, éventrer la terre,
vivre en l'obscurité des enfers (car ainsi faut-il appeller les
minieres, où l'on condamnoit anciennement ceux que meritoient la mort)
ils s'y trouvent, di-je, de belles mines au profond des eaux, & au
traffic des pelleteries & fourrures d'Ellans, de Castors, de Loutres, de
Martres, & autres animaux dont ilz retirent de bon argent au retour de
leurs voyages, auquels ils ne se plairoient tant s'ilz n'y sentoient un
ample proffit. Ceci soit dit en passant pour ce qui regarde la
Terre-neuve, laquelle jaçoit qu'elle soit peu habitée, & en un climat
assez froid, neantmoins est recherchée d'un grand nombre de peuple qui
lui va tous les ans rendre hommage de plus loin qu'on ne fait les plus
grans Roys du monde, léquels on caresse & honore bien souvent plus
pource qu'ilz sont riches & peuvent enrichir les autres, que pour
devoir. Ainsi en fait-on à cette terre: de laquelle si on retire tant
d'utilité, il faut estimer que celles qui sont en plus haute élevation
du soleil sont beaucoup plus è priser & estimer, d'autant qu'avec
l'abondance de la mer elles ont ce que l'on peut esperer de leur
culture; sans qu'il soit besoin de se travailler pour des mines d'or &
d'argent déquelles nôtre France Orientale se passe bien & ne laisse
d'étre aussi florissante que les païs dont elle est environnée. Dequoy
nous parlerons plus amplement cy-aprés selon que le sujet se presentera.
_Conjectures sur le peuplement des indes Occidentales, & consequemment
de la Nouvelle France comprise sous icelles._