L'AUTHEUR du livre de la Sapience attribué à Salomon, dit que la
convoitise du gain a meu l'esprit de l'homme à rechercher le moyen
d'aller sur les eaux, & bâtir des navires, par léquels on peût traverser
la mer, & y marcher comme par un chemin solide, nonobstant la profondeur
des flots & des abymes. Cette sentence me fait croire vray-semblablement
que le saint Patriarche Noé ne fut point le premier inventeur ou
fabricateur de vaisseaux de mer, n'ayant bati le sien à cette fin: &
qu'avant lui les hommes en avoient trouvé l'usage. Ce qui ne sera trouvé
étrange à qui considerera que le monde peu aprés sa creation fut
grandement peuplé, & y eut incontinent des filles fondées, & fournies
des choses necessaires à la vie humaine, & en outre des métiers de
beaucoup plus subtile invention que les navires, comme celle des metaux;
la recherche, la fonte le maniment, & l'employ d'iceux, & autres choses
que l'Ecriture ne nous dit point, s'étant contentée de nous indiquer
cela pour nous faire presumer le reste: sans parler des inventions de
musique & instrumens musicaux, comme orgues, harpes, & autres, qui
demontrent des Republiques pleines de magnificence plusieurs siecles
avant Noé: non moins qu'un peu aprés le deluge, & luy vivant encore,
voila fut pied cette grande & superbe ville de Babylone miracle du
monde, qui n'eut jamais sa semblable, au moins quant à ses murs et
defenses. Dés ce temps on traffiquoit par mer, & y avoit des villes le
long de ses rives comme nous en voyons des remarques & argument en
l'Histoire sacrée, là où il est écrit que le saint Patriarche Jacob dit
à son fils Zabulon que son partage seroit au long de la mer prés le port
des navires.
La méme convoitise a eté l'aiguillon qui depuis six-vints ans a poussé
les Portugais, Hespagnols, & autres peuples de l'Europe à se hazarder
sur l'Ocean, chercher des nouveaux mondes deçà & delà l'Equateur, & en
un mot environner la terre; laquelle aujourd'huy se trouve toute reconuë
par l'obstinée & infatigable avidité de l'homme, excepté quelques cotes
antarctiques, & quelques-unes à l'Occident outre d'Amerique, léquelles
ont eté negligées, parce qu'il n'y avoit rien à butiner.
Parmy tant de decouvertes noz Roys se sont aussi mis aux champs, mais
d'une autre façon, & à une autre fin que noz voisins meridionaux. Car je
voy par leurs Commissions qu'ils ne respirent que l'avancement de la
Religion Chrétienne, sans aucun profit present: & ne voy en aucun écrit
qu'en l'execution de leurs entreprises ils ayent, comme eux, cruellement
depeuplé les provinces qu'ils ont voulu faire habiter, ayans plus estimé
la conversion des ames à Dieu, & la loüange d'humanité, que la
possession de la terre.
A cette fin nôtre Roy François premier entre les difficultez de ses
affaires fit la premiere expedition outre mer en l'an mille cinq cens
vint, envoyant le Capitaine Jehan Verazzan Florentin découvrir des
terres neuves qui ne fussent occupées d'aucun Prince Chrétien, en
intention de les faire habiter, s'il en avoit bon rapport. Ce que fit
ledit Verazzan, & cotoya toute la terre depuis appellée la Floride, &
celle qui a pris le nom de Virginie, jusques au quarantiéme degré, dont
il fit sa relation, ainsi que nous dirons ci-apres. És années cinq cens
trente-trois & trente-quatre le Capitaine Jacques Quartier de Saint Malo
fut envoyé par le méme Roy à la découverte de la terre neuve des Moruës,
& du fleuve de Canada par luy dit Hochelaga. Et six ans apres Jean
François de la Roque sieur de Roberval, Gentil-homme Picard prit
commission avec ledit Quartier pour aller peupler ladite terre.
Au regne du Roy Henry second és années mille cinq cens cinquante-cinq &
cinquante-six furent faits nouveaux embarquemens pour l'habitation de la
terre du Bresil souz la conduite de Nicolas Durant, dit Chevalier de
Villegagnon. Et souz le Roy Charles IX, és années soixante-deux &
soixante-quatre furent fait les voyages pour l'habitation de la terre
qu'avoit découverte Jean Verazzan, déquels voyages furent conducteurs le
Capitaine Jehan Ribaut & le sieur de Laudonniere Gentil-homme Poitevin.
Que si le saint desir de ces bons Roys ne reüssi comme il seroit à
desirer, il en faut attribuer le defaut partie à nous-mémes, qui sommes
en trop bonne terre pour nous en éloigner, & nous donner de la peine
pour la commoditez de la vie, apres que la longueur de plusieurs
centaines d'années nous a (faute d'exercice) affaineantis: partie aux
guerres externes & civiles qui ont continuellement surfaissé la France,
& retenu noz François Dans leurs bornes, soit au siecle du Roy François
premier; soit depuis, lors que l'étranger fomentoit noz divisions & nous
liguoit les uns contre les autres, pour à nôtre ruine établir sa
grandeur.
En ces derniers temps la France commençant à respirer par la valeur
incomparable de nôtre grand Henri, quelques-uns se sont efforcés de
Reprendre les erremens delaissez, sçavoir les sieurs Marquis de la Roche
Gentil-homme Breton, de Monts Gentil-homme Xaintongeois, & de
Poutrincourt Gentil-homme Picard. De tous léquels je parleray chacun en
son ordre, selon ce que j'ay veu, ouï dire à eux-mémes, ou trouvé par
les écrits de ceux qui ont fait les premiers voyages, l'histoire déquels
m'a eté d'autant plus difficile, que la memoire en etoit ja perduë: De
sorte que j'ay eté contraint de la chercher partie en la bibliotheque du
Roy, partie dans les papiers moisis des Libraires, m'étant quelquefois
servi, au regard des derniers temps, de ce que Samuel Champlein en a
donné au public.
Et comme on dit de certains poissons consacrés à Venus, qui naissent de
l'écume de la mer, que pour se garentir de l'injure & gourmandise des
plus grans, ilz s'assemblent par milliers, & s'entrelacent en tant de
pelotons, qu'ils se rendent assez forts pour se defendre: Ainsi m'a
semblé bon mettre en un corps tant de relations & menus écrits qui
étoient comme ensevelis, afin de les faire revivre, & par cet assemblage
m'essayer de leur donner une meilleure trempe contre la lime sourde du
temps qui tout consomme: Et ce tant pour contenter l'honnete desir de
plusieurs qui dés long temps requierent cela de moy, que pour employer
utilement les heures que je puis avoir de loisir durant cette saison des
vacations en l'an mille six cens huit.
Or d'autant qu'en cette histoire est souvent fait mention de plusieurs
lieux auquels noz François int imposé les noms, léquels toutefois ceux
qui impriment les Tables geographiques ont jusques ici ingratement
supprimé, mettans en écrit des noms autant imaginaires que la
delineation qu'ils ont fait de nôtre Nouvelle France est fausse: J'ay
voulu particulierement tirer à la plume, & representer au vray selon les
Tables particulieres de noz mariniers, & mémes dudit Champlein (car je
n'ay pas tout veu) le fit de la premiere terre, pour montrer que les
Hespagnols, ny autres avant nous, ne l'ont jamais veuë, & qu'ils ont
donné des bourdes au peuple lors principalement qu'ils ont feint une
grande riviere au-deçà des Armouchiquois, & sur icelle une ville grande
& puissante qu'ils ont nommée (je ne sçay, ny eux-mémes, à quel sujet)
Norembegue, laquelle ils ont située par les quarante-cinq degrés: dequoy
nous parlerons plus amplement en son lieu.
Et jaçoit que mon sujet semble bas, n'étant ici traité d'un Royaume
rempli de belles villes & beaux palais, enrichi de longue main de
beaucoup d'ornemens domestics & publics, formillant en peuples instruits
et toutes sortes d'arts liberaux & mecaniques: & en un mot, n'ayant ici
à discourir sur les sept merveilles du monde. Toutesfois tel qu'il est,
j'espere que les Sages lui donneront sauf-conduit, si l'on considere que
ce grand vaisseau de sapience Salomon n'avoit dédaigné de traiter en son
Histoire naturele, des moindres choses d'ici bas _depuis le Cedre qui
est au Liban jusques à l'Hissope qui sort de la paroy: des bestes, des
oyseaux, des reptiles, & des poissons_. Et quand ce ne seroit qu'en
consideration de l'humanité, & que ces peuples déquels nous avons à
parler sont hommes comme nous, nous avons dequoy estre incités au desir
d'entendre leurs façons de vivre & moeurs, veu mémement que nous
recevons souvent avec beaucoup d'applaudissement les histoires et
rapports des choses qui ne sont si étranges, ny tant éloignées de nous:
afin que par la consideration de leur deplorable état & condition (car
ilz vivent nuds, vagabons, sans police, loy, ny religion) nous venions à
remercier Dieu de ce qu'il nous a gratifié par-dessus eux, & dire avec
le Prophete Roy son bien-aymé:
_A Jacob il donne pour guide
Son verbe & ses enseignemens,
Et à la race Israëlide
Ses statuts & ses jugemens._
_Il n'a fait ainsi pour le reste
Des peuples de tout l'univers
Leur rendant sa loy manifeste,
Et ses jugemens découvers._
Car outre la vie civile à laquelle nous sommes nés, il nous a par sa
grace illuminé de son saint Esprit, & fait voir les secrets de sa haute
sagesse, afin que le reconoissions, & l'adorions, & obtenions salut par
son fils Jesus-Christ nôtre mediateur & sauveur, qui est en un mot toute
la vie de l'homme, & la fin à laquelle nous devons aspirer.
Ainsi nous ne sçaurions moins faire que ce Philosophe Payen, lequel
remercioit ses Dieux entre autres choses, de ce qu'il étoit né à Athenes
plutot qu'allieurs, d'autant que là étoit le domicile de toute bonne
instruction, civilité, & police; le siege des sciences & des bonnes
loix.
Et neantmoins je ne veux tellement deprimer la condition des peuples que
nous avons à representer, que je n'avouë qu'il y a beaucoup de choses
bonnes en eux. Car pour dire brievement, ils ont de la valeur, fidelité,
liberalité, & humanité, & leur est l'hospitalité si naturele &
recommandable, qu'ilz reçoivent avec eux tout homme qui ne leur est
ennemi. Ilz ne sont point niais comme plusieurs de deça, ilz parlent
avec beaucoup de jugement & de raison: s'ils ont à entreprendre quelque
chose d'importance, le Capitaine sera attentivement écouté, haranguant
une, deux, & trois heures, & lui répondra-on de point en point, selon
que la matiere le requerra. De sorte que si nous les appellons
communement sauvages, c'est par un mot abusif, & qu'ilz ne meritent pas,
n'étant rien moins que cela, ainsi qu'il se verifiera par le discours de
cette histoire.
Un chose leur a manqué jusques ici, qui a causé, & cause encor leur
nudité, c'est de n'avoir eu l'usage du fer, sans lequel toutes nos
oeuvres manuelles cessent: Et croy que ne serions beaucoup plus relevez
qu'eux, si nous eussions eté dépourveus de cette admirable invention,
laquelle nous devons à Tubal-Cain specialement celebré au commencement
de l'histoire sacrée de la naissance du monde.
_Du nom Gaullois. Refutation des Autheurs Grecs sur ce sujet. Noé
premier Gaullois. Les Gaullois peres des Umbres en Italie. Bodin refuté.
Conquetes & navigations des anciens Gaullois. Loix marines, justice, &
victoires des Marseillois. Portugal. Navire de Paris. Navigations des
anciens François. Refroidissement en la navigation d'où est venu.
Lacheté de nôtre siecle. Richesses des Terres-neuves._