Ce fut à ce coup que je sentis mon cœœur abattu par les plus vives

secousses de la foiblesse humaine; je ne saurois vous dissimuler,

chevalier, que les larmes, la beauté, & la tendresse de Fatime firent

que je souhaitai de pouvoir me guérir d'une passion dont les fréquentes

idées me causoient des transports insupportables dans le particulier.

Je menois la vie du monde la plus triste & la plus languissante;

je paroissois tout autre aux yeux de ceux que j'avois l'honneur de

fréquenter, & toutefois je ne laissois échapper aucune occasion,

quelque périlleuse qu'elle fût, sans m'exposer au danger évident de la

perdre.

Quelques semaines s'écoulèrent sans que j'eusse appris aucune nouvelle

de Desfontaines, à qui j'avois confié la conduite des belles grecques.

Mon ordre avoit été de ne les escorter que jusqu'au lieu de leur

embarquement; mais le désir de voyager que cet homme avoit toujours

eu, le fit partir avec elles sans mon consentement. Enfin je reçus

une lettre qu'il m'écrivit auparavant de se mettre en mer; il m'en

demandoit pardon, & me mandoit que Praxile paroissoit parfaitement

contente de retourner dans son pays; mais que Fatime étoit dans

une langueur qui faisoit craindre que les fatigues de la mer ne

l'exposassent au danger de perdre la vie, quoique le trajet fût court.

Desfontaines vint, deux mois après son départ, me joindre à l'armée. Eh

bien, lui dis-je, nos belles grecques sont-elles arrivées heureusement

dans leur patrie? Elles y sont arrivées heureusement, me répondit-il;

mais la belle Fatime n'a pas joui long-temps de ce plaisir; elle est

morte quelques jours après avoir vu sa famille. Quelle fut mon émotion

à cette nouvelle! Vous ne sauriez le concevoir, chevalier; je ne le

conçois pas moi-même. Mon homme s'en étant aperçu, demeura court,

& je lui dis, outré de douleur: Apprends-moi donc, s'il te plaît,

quel accident a terminé la vie de la malheureuse Fatime? Notre voyage

avoit été heureux, reprit-il; on s'embarqua avec une joie qui n'étoit

troublée que par la mauvaise santé de Fatime.

Le père de ces belles personnes étant averti de leur arrivée, vint les

recevoir sur le port, accompagné de deux jeunes hommes, magnifiquement

vêtus & de fort bonne mine, qui témoignoient une joie aussi parfaite

que la sienne. Praxise embrassa son père avec une satisfaction qui ne

se peut exprimer, & Fatime, à sa vue, parut oublier sa langueur: elles

me présentèrent à leur père; je fus comblé de présens, & traité comme

D. Fernand auroit pu l'être lui-même.

Peu de jours après notre arrivée, on prépara tout pour les noces de

ces deux grecques, qui dévoient épouser les deux jeunes hommes qui

j'avois vus les venir recevoir en sortant du vaisseau; mais cette fête

fut troublée par une fièvre violente qui prit à la belle Fatime; elle

languit quelques jours; enfin elle expira, en témoignant un courage

infini, & nul regret à la vie.

Jamais la douleur n'a paru sous tant de formes différentes qu'elle

le fit alors. Le père de cette belle fille, la sœœur, l'amant qui

lui étoit destiné pour époux, tous se désespéroient, & j'étois aussi

affligé qu'eux. Après avoir satisfait à l'envie que j'avois devoir

ce beau pays, je témoignai à Praxile le dessein où j'étois de vous

rejoindre; elle me chargea de cette boîte, & m'ordonna de vous la

présenter de sa part.

Desfontaines me donna la boîte; j'y trouvai deux lettres, l'une de

Praxile, & l'autre du père de ces belles grecques; elles étoient

remplies des marques de leur reconnoissance pour moi, & de leur douleur

pour la perte de Fatime. J'ouvris en suite un autre petit paquet qui

étoit dans la même boîte; il renfermoit les portraits de ces belles

grecques, enrichis de diamans d'un prix considérable; je soupirai à la

vue du portrait de la malheureuse Fatime, & je chargeai le capitaine

d'un vaisseau qui devoit partir pour Argostoly, de tout ce que je pus

trouver de plus curieux, pour envoyer à Praxile & à son père, avec une

lettre pour leur marquer combien je partageois leur juste douleur.

J'appris, par le retour de ce capitaine, qui m'apporta une lettre de

Praxile, qu'elle avoit épousé ce parent qu'on lui avoit destiné, &

qu'elle eût été fort heureuse, si la perte de la belle Fatime n'avoit

pas troublé sa félicité.

Cette fâcheuse perte redoubla mes chagrins; je me reprochai d'avoir

contribué, par ma férocité, au malheur de Fatime; & lorsque les

occasions de se signaler devenoient moins fréquentes à l'armée, ou

qu'on y avoit quelque espèce de relâche, mes inquiétudes revenoient

en foule accabler mon esprit; tantôt c'étoit madame de Briance qui

l'occupoit, tantôt c'étoit la mort de Fatime. Enfin, ne pouvant plus

vivre en repos dans la Morée, je retournai à Venise au commencement de

l'hiver, avec plusieurs volontaires de mes amis, qui alloient y passer

le carnaval.

Aussi-tôt que je fus arrivé dans cette ville, mon écuyer alla chez

ce banquier de qui j'avois autrefois touché de l'argent; il y trouva

plusieurs lettres pour moi, que cet homme avoit gardées, ne sachant par

quelle voie me les faire tenir; car je ne l'avois pas averti que je

m'embarquerois avec les troupes de la république. J'ouvris mes lettres,

& la première étant par hasard celle qui étoit arrivée la dernière,

j'y trouvai la seule nouvelle qui pouvoit me résoudre à revenir dans

mon pays; c'étoit la mort de M. de Briance. Mon oncle me la mandoit, &

même les circonstances de son testament, qui étoient en ma faveur. Je

le regrettai comme le meilleur de mes amis; sa mort effaçoit de mon

souvenir tous les malheurs qu'il m'avoit causés.

Le désir ardent que j'avois de revoir madame de Briance, me fit partir

promptement; j'écrivis à mon oncle, que dans peu de temps je l'irois

trouver à Paris; mais je ne voulois alors m'arrêter en aucun endroit.

J'arrivai enfin à Rennes, & c'est où j'appris que vous & M. le comte

de Livry étiez chez madame de Briance. Cette nouvelle m'eût donné une

extrême joie, si je n'avois su presque en même temps que le baron

de Tadillac y étoit avec vous, qu'il y avoit demeuré quelques jours

inconnu, qu'ensuite il étoit venu à Rennes chercher une troupe de

comédiens, & qu'enfin vous étiez tous au château de Kernosy.

Je ne doutai pas alors que Tadillac ne fût amoureux de madame de

Briance: je l'accusai d'une infidélité que j'avois si peu méritée; je

me plaignois aussi de votre oubli; mais, disois-je, après y avoir fait

réflexion, ils ne savent ce que je suis devenu: madame de Briance croit

peut-être que je ne suis plus au monde: allons, reprenois-je un moment

après, allons l'accabler de reproches, & voir si l'inconnu rival est

plus digne que moi d'un bien qui m'a tant coûté.

Je partis de Rennes; je laissai presque tous mes gens dans un bourg qui

est à quelques lieues d'ici. J'avois l'esprit & le cœœur si remplis de

mes chagrins & de ma jalousie, que je méconnus d'abord votre voix, &

que je vous pris pour le rival que je venois chercher; quelques paroles

que vous me dites en m'abordant, aidèrent à me tromper. Je louai la

fortune de l'occasion qu'elle me présentoit de combattre mon rival; il

ne fallut pas moins que la joie de retrouver un ami tel que vous, pour

suspendre ma colère.

Je vous suis obligé, dit alors le chevalier, de la complaisance que

vous avez eue pour moi, en m'apprenant ce que j'avois tant d'envie

de savoir. Je suis convaincu de votre sagesse, par le récit que vous

venez de faire de vos aventures; mais je regrette la belle Fatime.

C'est un effet de votre prudence de n'en avoir pas parlé à ma sœœur;

en sa place, j'aurois eu de furieux soupçons de votre fidélité. Je lui

en donnai hier le portrait, reprit Tourmeil, sans lui parler de la

passion de cette belle grecque; j'ai dit seulement que je l'avois eu

d'un marchand de Céphalonie: je me suis fait un plaisir de sacrifier

ce portrait à madame de Briance, sans blesser la mémoire de Fatime.

Le chevalier trouva cette conduite de Tourmeil très-judicieuse; ne

le voulant pas laisser seul, il demeura le reste de la journée avec

lui en conversation, puis il retourna auprès de ces dames, qui étoient

ravies de ce que Fatville & son oncle les avoient délivrées, en partant

dès le matin, de deux provinciaux bien fatigans. Madame de Briance,

apercevant son frère, se douta bien que son amant étoit resté seul;

elle fit naître un prétexte, qui donna occasion à toute la compagnie de

se retirer plutôt qu'à l'ordinaire. Les personnes choisies passèrent,

suivant la coutume, dans son appartement; Tourmeil s'y étant aussi

rendu, eut le plaisir d'apprendre de la bouche de sa maîtresse, qu'elle

étoit dans les mêmes sentimens qu'il lui avoit laissés, quand il la

quitta.

Le lendemain, le jour étant beau, M. de Livry & le baron, en sortant

de table, proposèrent de s'aller promener. La vicomtesse, toujours

complaisante pour les divertissemens où Tadillac avoit quelque part,

descendit, sans perdre de temps, dans le jardin, & fit monter les dames

dans son carrosse, afin qu'elles eussent le plaisir d'aller, sans être

fatiguées, dans le bois, dont les routes étoient fort spacieuses; &

le baron monta sur le siége du cocher, aimant mieux cette occupation

que celle de l'entretenir. Cependant madame la vicomtesse lui tint

compte de cette galanterie, & admira long-temps la bonne grâce de ce

nouveau Phaéton, qui n'eut pas un sort si cruel que le premier; car il

conduisit heureusement les chevaux & le char jusqu'à l'endroit qu'il

avoit prémédité. D'abord il s'éloigna du château, puis il s'engagea

tellement dans plusieurs allées de traverse, qu'il auroit eu bien de

la peine à s'en retourner, s'il en avoit eu le dessein. Le second

carrosse, qui étoit mené par le chevalier de Livry, suivoit les traces

du premier qui étoit devant, & la nuit vint, que le baron, feignant de

chercher le chemin, s'en éloignoit encore; les valets de la vicomtesse

étoient payés pour ne pas enseigner le véritable.

Madame la vicomtesse commençoit à s'effrayer; les autres dames,

se voyant bien accompagnées, & dans un pays de connoissance, ne

s'inquiétèrent point: le baron & le chevalier avançoient toujours;

enfin on aperçut beaucoup de lumière. D'abord tout le monde fut d'avis

qu'on allât dans cet endroit chercher un guide qui pût, avec le secours

de quelques flambeaux, conduire les carrosses, sans s'égarer, jusqu'au

château de Kernosy. Le baron s'étoit arrêté en attendant la décision

de cet avis; le bruit confus des paroles que les uns & les autres

proféroient dans un même moment, l'empêchoit, disoit-il, d'entendre

l'avis de madame la vicomtesse. Elle imposa silence, pour lui dire

qu'il falloit marcher incessamment vers cette lumière qui paroissoit de

loin: il obéit aussi-tôt, & continua son chemin jusqu'à ce qu'il fût

sorti d'une fort belle avenue, d'où l'on découvrit à plein un pavillon

carré, dont les fenêtres, qui étoient toutes illuminées, composoient,

par leur symétrie, un aspect aussi agréable que surprenant. Quand

on fut à portée de ce pavillon, l'on entendit le son de quelques

instrumens qu'on mettoit d'accord, & la voix de plusieurs personnes

qui sembloient n'être occupées que de la fonction dont chacun étoit

chargé. Madame la vicomtesse délibéra, pendant un assez long temps,

si elle se feroit connoître, & mademoiselle de Saint-Urbain, voyant

qu'elle avoit peine à se déterminer, lui dit: Pourquoi non? Cette

aventure n'a pas l'air périlleuse; j'espère que nous en sortirons sans

malencontre. Je vais l'éprouver, dit le baron en descendant du siége où

il étoit. Les deux carrosses étant arrêtés, on ouvrit, sans attendre

qu'il eût frappé à la porte; lorsqu'ils furent dans la cour, quatre

hommes vêtus en sauvages vinrent avec des flambeaux à la main recevoir

madame la vicomtesse, & l'ayant aperçue à la tête de plusieurs dames

qui avoient déjà mis pied à terre, deux marchèrent les premiers devant

elle, les deux autres se mirent sur les côtés de la troupe qui suivoit,

& tous quatre ils conduisirent la compagnie jusqu'à l'entrée d'un grand

salon orné de quantité de lustres, dont la lumière saisoit succéder un

nouveau jour à celui qui venoit de finir. Deux sauvages qui attendoient

dans cette salle, ayant approché des fauteuils près d'un grand feu, se

retirèrent, après avoir fait de profondes révérences.

Il y avoit environ un quart-d'heure que l'on étoit entré, quand

il parut un jeune enfant vêtu à la romaine, qui salua madame la

vicomtesse, & lui demanda si elle auroit agréable que le seigneur de la

Maison-brillante vînt lui faire offre de son service. La vicomtesse,

charmée de cette proposition, pria le prétendu nain d'assurer le maître

de cette maison qu'elle auroit un extrême plaisir à le voir; l'enfant

étant sorti, le baron dit qu'il étoit jaloux de ce prince inconnu,

qui sembloit lui disputer l'honneur d'être bien auprès de madame la

vicomtesse. Alors le seigneur de la Maison-brillante parut, précédé de

quatre hommes vêtus à la romaine, qui portoient des flambeaux devant

lui; il avoit une robe de velours couleur de feu, à l'arménienne,

doublée de martre; une écharpe magnifique sur une longue veste

d'étoffe d'or, & sur la tête une espèce de petit casque couvert de

plumes blanches & couleur de feu, tenant de bonne grace dans la main

une baguette dorée: c'étoit Tourmeil, qui, pour faire plaisir au baron,

représentoit un personnage dans cette petite fête, & qui, étant obligé

de paroître dans un habit bizarre devant madame de Briance, n'avoit pas

voulu être trop négligé. Il n'y avoit que la baronne de Sugarde à qui

en laissa ignorer la vérité de cette aventure, pour avoir le plaisir de

son étonnement: elle fut charmée du seigneur de la Maison-brillante,

& en oublia pendant quelque temps le goût qu'on lui avoit toujours

remarqué pour le chevalier de Livry.

La fortune vous a conduit dans mon empire, madame, dit le seigneur de

la Maison-brillante à la vicomtesse; je lui en ai déjà rendu graces,

& je me serois flatté que ce grand jour devoit être celui où un

enchanteur m'a prédit un bonheur suprême, par l'arrivée d'une dame que

ses grandes qualités rendant aimable & dont l'humeur charmante fait

qu'en préfère sa personne aux grands biens qu'elle possède. Je n'ai

garde d'élever mes pensées jusqu'à vous, madame; je sais, continua-t-il

en montrant le baron, que les destins vous ont réservée pour ce fidèle

chevalier. Il est digne de vous par son amour & par son mérite; je ne

troublerai point une union qui doit être si belle.

Les termes ampoulés que madame la vicomtesse avoit employés dans

la réponse qu'elle fit à ce discours obligeant, l'auroient rendue

trop longue, & peut-être fatigante, si des sauvages ne fussent venus

interrompre le cours de ses paroles, en apportant une table qui fut

couverte magnifiquement.

Le seigneur de la Maison-brillante fit les honneurs de chez lui: on se

mit à table; il s'assit auprès de madame de Briance, & lui parla d'un

air familier; il désola madame de Sugarde, qui ne pouvoit souffrir que

ce seigneur, tel qu'il pût être, parût plus touché des charmes d'une

autre que des siens. La vicomtesse complimenta madame de Briance sur

sa conquête, & dit au seigneur de la Maison-brillante, que ce seroit

sans doute par cette beauté que la prédiction de l'enchanteur alloit

s'accomplir; il lui répondit gravement qu'il commençoit aussi à le

croire.

Des hautbois jouèrent pendant le repas, les sauvages servirent à table;

dès qu'il fut fini, le seigneur de la Maison-brillante conduisit la

compagnie dans une salle séparée par un petit vestibule de celle ou

l'on venoit de souper, donnant toujours la main à madame de Briance,

parce qu'il ne vouloit point, disoit-il, s'opposer aux ordres du

destin, en s'exposant de trop près aux charmes de la vicomtesse.

Elle se mit la première dans un fauteuil qui lui étoit préparé

vis-à-vis d'un petit théâtre bien entendu; les dames se placèrent

au second rang, & les musiciens s'étant mis au troisième, les

acteurs parurent après que la symphonie eut cessé. Ils jouèrent

le Bourgeois-Gentilhomme avec tous les agrémens, & s'attirèrent

l'applaudissement qu'ils méritoient. Ce sont là nos comédiens de

Rennes, dit la vicomtesse, en les reconnoissant. Il est vrai, répondit

le seigneur de la Maison-brillante, je savois qu'ils avoient eu

l'honneur de vous plaire, madame, & d'un coup de baguette je les ai

transportés ici pour vous divertir.

Madame la vicomtesse comprit, par cette réponse, que tout ce qui

se passoit étoit une galanterie du baron; & de crainte qu'il ne se

persuadât qu'elle avoit d'abord été trompée, elle dit en haussant

la voix: Quel que soit le seigneur de cette maison, je lui suis

très-obligée d'avoir fait pour moi tous ces agréables enchantemens, qui

lui ont assurément coûté plus de peines & de soins qu'il ne veut nous

faire croire.

La baronne de Sugarde ayant aussi reconnu les comédiens, jugea que

c'étoit Tadillac qui donnoit cette fête. Mais le seigneur de la

Maison-brillante l'embarrassoit toujours; il avoit tant d'esprit,

& l'air si poli, qu'elle ne pouvoit le prendre pour un comédien de

campagne, ni pour un provincial.

Ce seigneur, accompli de toutes manières, qui étoit cause de la

jalousie qui se glissoit parmi les dames, se leva aussi-tôt que la

comédie fut finie; fit une grande révérence à madame la vicomtesse, &

commença le bal avec elle. Les dames craignant que M. de Livry & le

baron de Tourmeil ne se fatiguassent trop à danser, prièrent chacune

à leur tour ceux d'entre les acteurs qui se distinguoient dans cet

exercice. Les hommes en firent de même à l'égard des comédiennes; la

compagnie, par ce moyen, étant devenue plus nombreuse, le bal dura plus

long-temps, & le plaisir n'en fut pas moins agréable.

Il y avoit déjà deux heures qu'on étoit occupé à ce divertissement,

quand on vit tout à coup entrer quatre sauvages qui portoient chacun

deux flambeaux. D'abord le seigneur de la maison présenta la main à

madame la vicomtesse, & la conduisit dans la salle où l'on avoit soupé;

toute la compagnie suivit, ainsi que les comédiens; enfin, on servit

des rafraîchissemens, que l'exercice de la danse rendit plus agréables.

Les uns prirent du chocolat, les autres du café, d'autres des liqueurs,

dont il y avoit à profusion; enfin chacun trouva de quoi se satisfaire

selon son goût, car les glaces & les confitures sèches & liquides n'y

manquoient pas.

Cela fait, on retourna dans la salle du bal; mais quel fut l'étonnement

de la compagnie, lorsqu'elle vit le théâtre illuminé de nouveau, avec

une décoration qui représentoit un bois si naturellement, que peu

s'en fallut qu'on ne crût s'être égaré, comme on avoit fait en venant

du château de Kernosy à la Maison-brillante. La symphonie se faisoit

entendre; dès qu'elle eut fini, l'on chanta les paroles qui suivent,

que Tourmeil avoit composées, & où il n'avoit pas oublié madame de

Briance, sachant bien qu'elle seroit présente à ce petit opéra, qui

n'étoit que de deux scènes, comme Tadillac l'avoit souhaité.

(Si, dans quelques endroits, on trouve peu de justesse, c'est moins

la faute de l'auteur que de celle qui raconte ces faits; car n'ayant

entendu qu'une fois ces paroles, il est bien difficile de les avoir

retenues exactement.)

* * * * *

_SCENE Iere._

TIRCIS, PHILEMON.

PHILEMON.

Quand l'amour, dans ces lieux tranquilles,

Veut rassembler les Plaisirs les plus doux,

Pourquoi, Tircis, les troublez-vous,

Par des soupirs & des soins inutiles?

TIRCIS.

Je cherche en vain dans ce bois écarté,

Un doux repos qui me rende à moi-même.

Hélas! est-il pour moi quelque tranquillité?

L'impitoyable amour a résolu que j'aime.

J'ai fui pour m'affranchir de ses barbares lois;

Mais il a fait ma bergère si belle,

Qu'à nos regards, dès qu'il l'offre une fois,

Ce n'est plus l'éviter que de s'éloigner d'elle.

PHILEMON.

En faveur d'un amant si tendre & si fidelle,

Amour, lancez, lancez vos traits.

Percez le cœœur de cette belle,

Puisqu'elle a déjà vos attraits.

En faveur, &c.

TIRCIS.

Percez le cœœur de cette belle.

PHILEMON.

En faveur d'un amant si tendre & si fidelle.

TIRCIS & PHILEMON.

Amour, lancez, lancez vos traits.

TIRCIS.

L'ingrate vient dans ces forêts.

PHILEMON.

Je ne veux point troubler les amoureux secrets.

_SCENE II._

TIRCIS, SILVIE.

SILVIE.

Je viens chercher dans cette solitude

A me plaindre des maux de l'empire amoureux.

N'y calmerai-je point ma triste inquiétude....?

Ah! je vous trouve ici (_à part_), que mon sort est heureux!

TIRCIS.

Cessez, cessez de fuir un amant malheureux.

Pourquoi déchaînez-vous votre injuste colère

Contre une si parfaite ardeur?

Quelque dieu qui me soit contraire,

L'amour, le tendre amour vous répond de mon cœœur.

Je jure à vos attraits une ardeur immortelle;

Je brûlerai toujours d'une flamme si belle:

Et si j'osois trahir de si tendres sermens,

Que des dieux le plus redoutable,

Le dieu qui fait le bonheur des amans,

Ne me soit jamais favorable.

SILVIE.

Je veux croire enfin vos sermens;

Ils ont désarmé ma colère;

Une jeune & vaine bergère

S'applaudissoit de causer vos tourmens,

Mais mon amour m'assure à tous momens,

Que je mérite un cœœur sincère.

Je veux croire enfin vos sermens,

Ils ont désarmé ma colère.

_Tous deux._

Redoublons nos vives ardeurs,

Bannissons les tristes alarmes;

Que tout ce qu'amour a de charmes

Règne à jamais dans nos cœœurs.

SILVIE.

En vain j'ai cru rompre ma chaîne;

C'est mon destin de soupirer pour vous.

Je ne m'oppose plus au penchant qui m'entraîne;

Loin de me plaindre de ma peine,

Je me plaindrai toujours de l'injuste courroux.

Qui me fit préférer les fureurs de la haîne

Aux plaisirs d'un amour si charmant & si doux.

En vain, &c.

TIRCIS.

Rossignols de ce lieu paisible,

Oubliez, s'il se peut, vos plus tendres amours?

A chanter la beauté qui m'a rendu sensible,

Employez les beaux jours.

Retenez bien les chants que je vais vous apprendre,

Eux seuls doivent plaire toujours,

Jamais mon cœœur fidelle & tendre

Ne vous fera chanter de nouvelles amours;

Philomèle, venez m'entendre.

Amour, qui faites seul le bonheur de ma vie,

D'un mortel fortuné rendez les dieux jaloux.

Leur destin glorieux ne me fait point d'envie;

Etre aimé de Silvie

Est un destin cent fois plus doux.

_Duo._

Redoublons, &c.

L'auteur de ces paroles, & celui qui les avoit mises en musique, eurent

sujet d'être contens des applaudissemens de la compagnie. On sortit

de cet endroit pour se rendre dans le salon, où l'on s'entretint

très-long-temps, en se chauffant, sur les beautés de ce petit opéra.

Le jour commençoit à paroître, & le seigneur de la Maison-brillante,

qui n'avoit pas discontinué de faire les honneurs de chez lui, & à

qui la fatigue d'avoir veillé la nuit avoit ouvert l'appétit du matin,

jugea bien que toute l'assemblée devoit être dans le même besoin.

Il donna ordre qu'on mît le couvert; & quoique le repas fût aussi

magnifique que celui du soupé, les plaisirs de la table ne furent pas

ceux qui occupèrent le plus; chacun paroisse ravi d'être auprès de ses

inclinations. MM. de Livry étoient à côté de mesdemoiselles de Kernosy;

le baron faisoit sa cour à madame la vicomtesse; le comte de Tourmeil,

indifférent pour tous les mets délicieux qui étoient devant lui, ne

pensoit qu'à entretenir madame de Briance, de l'autre côté, madame

de Salgue se félicitoit de voir que Tadillac ne rendoit ses hommages

qu'à madame la vicomtesse. La baronne seule, dévorée par sa jalousie,

ne pouvoit souffrir qu'une autre personne qu'elle eût su gagner, par

ses charmes, le cœœur du seigneur de la maison. La compagnie étoit

si comblée de joie, qu'on auroit insensiblement gagné l'heure de midi

à table, si les domestiques de madame la vicomtesse n'etoient venus

avertir que les carrosses étoient prêts. Le grand jour qu'il faisoit

alors, ayant dissipé les enchantemens de la nuit passée, donna lieu de

reconnoître que la maison où l'on étoit appartenoit à un gentilhomme

voisin de madame la vicomtesse, qui, depuis trois ou quatre ans, en

avoit fait un gros pavillon à la moderne.

Voyages imaginaires, songes, visions et romans cabalistiques. Tome 35. · 第 19 / 20 段